Avec La dixième victime, Elio Petri s’attaque aux dérives du capitalisme et du consumérisme à travers une dystopie novatrice. La charge n’est pas toujours légère.
Synopsis : Dans un futur proche, les gouvernements en place ont instauré un nouveau jeu mondial appelé la Grande Chasse. Le principe : un chasseur et une victime, désignés au hasard, doivent s’entretuer. La règle n°1 : le chasseur connaît l’identité de sa victime, mais la victime ignore tout de lui. C’est au cours d’une de ces manches que l’Américaine Caroline Meredith, en passe de remporter sa dixième victoire consécutive, rencontre sa victime, l’Italien Marcello Poletti. Un jeu de séduction s’installe bientôt entre eux. Mais leur attirance est-elle réelle ou calculée ?
Une dystopie qui dézingue le “miracle italien”
Critique : Au milieu des années 60, le cinéaste Elio Petri est surtout connu pour ses qualités de scénariste mis au service de Giuseppe De Santis. Certes, il a déjà officié en tant que réalisateur sur L’assassin (1961) avec Marcello Mastroianni et Les jours comptés (1962), mais ses films suivants n’ont pas confirmé son statut de jeune espoir d’un cinéma italien alors en pleine effervescence. Toutefois, le cinéaste tombe sur la nouvelle The Seventh Victim de Robert Sheckley qui est une dystopie cinglante traitant d’un avenir proche. Cette histoire le séduit et il parvient à convaincre Carlo Ponti de financer ce qui deviendra La dixième victime (car un autre film s’intitulait déjà La septième victime, signé Mark Robson dans les années 40).
Pour étendre la nouvelle au format d’un film, Elio Petri fait appel à des scénaristes de renom dont le grand Tonino Guerra. Malgré l’allure de satire sociale qui se dégage du script, le producteur est rassuré par la présence au générique de deux stars alors au firmament de leur popularité. Du côté des hommes, Marcello Mastroianni mène la danse dans un rôle particulièrement ambigu, tandis que la gent féminine est menée par la superbe et sculpturale Ursula Andress (remplaçant au pied levé Ann-Margret initialement envisagée). D’ailleurs, ce choix n’apparaît aucunement comme une concession de la part de Petri puisque celui-ci voulait réaliser un « film pop » qui reprendrait tous les codes des films à la mode, mais en les détournant par un discours particulièrement virulent envers les dérives de la société issue du « miracle italien ».
L’homme est tour à tour chasseur et proie
Au cœur de cette dystopie, on voyage donc dans un monde où la chasse à l’être humain est autorisée et même encouragée par l’Etat. Le but est d’éradiquer toute violence non contrôlée et de permettre une régulation de la population. On comprend également que les personnes âgées sont mises à l’écart (certainement euthanasiées, même si cela n’est pas dit explicitement). Toutefois, le contexte politique n’est pas vraiment clair et le spectateur est surtout plongé in media res dans l’action. On nous explique seulement que des volontaires se sont inscrits pour une chasse à l’homme (ou là la femme) où ils doivent survivre à dix assauts, cinq en tant que chasseur et cinq en tant que proie.
Lorsque le long métrage débute, le spectateur sait immédiatement que la chasseresse sera interprétée par Ursula Andress (qui sort à nouveau de l’eau en maillot, clin d’œil appuyé à son apparition culte dans James Bond 007 contre Dr. No), tandis que sa proie sera le macho Marcello Mastroianni. Elio Petri s’affranchit beaucoup de la nouvelle d’origine pour proposer au spectateur une charge contre la société italienne de son temps.
Bienvenue dans un monde consumériste sans âme !
Ainsi, il dénonce les méfaits du capitalisme, lorsque l’argent est la seule valeur qui compte, mais aussi la présence envahissante de la télévision et de la publicité. Toutes les valeurs morales sont annihilées pour succomber aux seules lois du profit. Dans ce grand bain de cynisme, les différents personnages semblent d’ailleurs incapables d’éprouver le moindre sentiment amoureux. On saluera en cela l’interprétation totalement détachée de Mastroianni qui semble blasé par l’existence. Face à lui, Ursula Andress fait une Amazone très convaincante.
Stylisé à l’extrême, La dixième victime propose une esthétique psychédélique très marquée par son époque, avec des couleurs kitsch, un mobilier futuriste tel qu’on pouvait l’imaginer alors, tandis que les décors privilégient les quartiers modernes avec des grandes tours froides et inhumaines. Le long métrage reprend donc tous les codes des films commerciaux de l’époque (un personnage se moque des gladiateurs présents qui ont été engagés en Yougoslavie, petite pique envers la mode des péplums, souvent tournés sur les terres de Tito), mais pour livrer une satire féroce d’une société devenue folle.
Elio Petri paye ici Le prix du danger
Toutefois, on peut regretter un certain manque de subtilité dans l’expression de cette critique. Le réalisateur insiste sans doute trop lourdement sur sa métaphore politique et sociétale, au point qu’il désincarne totalement ses personnages, tous des pantins pitoyables auxquels on ne peut s’attacher. Dans le dernier quart d’heure, il multiplie les retournements de situation de manière intéressante, mais trébuche sur l’ultime twist, a priori peu probable.
En fait, La dixième victime peut être rétrospectivement considéré comme un brouillon des œuvres satiriques des années 70 d’un cinéaste toujours plus engagé à gauche. En tout cas, en reprenant le principe de la chasse à l’homme déjà vu dans La chasse du comte Zaroff (Irving Pichel et Ernest B. Schoedsack, 1932), il signe une œuvre d’anticipation qui devance de près de deux décennies des films comme Le prix du danger (Yves Boisset, 1983), toujours inspiré de l’écrivain Robert Sheckley ou bien Running Man (Paul Michael Glaser, 1987). On peut même y trouver des similitudes avec la saga horrifique American Nightmare des années 2010.
Box-office français de La 10ème victime
Sorti en France sous le titre La 10ème victime en février 1967, le métrage a ensuite été titré La dixième victime pour sa reprise cinéma, demeurant plus fidèle à la graphie du titre italien. Diffusée à partir du vendredi 10 février 1967, la satire attire 25 236 spectateurs sur toute la France, entrant ainsi à la 29ème place du classement hebdomadaire. Elle est alors surtout confinée à la capitale, mais va ensuite parcourir le reste de la France avec une curiosité grandissante puisqu’elle atteint 78 011 entrées en trois semaines. Le métrage va ensuite continuer une carrière au long cours, avec un total de 305 427 cinéphiles, dont 59 742 Parisiens. Il faut dire que le film est pour le moins déstabilisant et l’on ne pouvait guère envisager mieux pour une œuvre si déroutante.
Depuis, la comédie satirique a été restaurée en 2K en 2012, reprise en salles en janvier 2015, puis éditée par Carlotta Films en DVD et blu-ray dans une jolie copie qui redonne tout leur lustre aux couleurs kitsch volontairement chargées. Ainsi, La dixième victime est bel et bien un objet filmique non identifié à découvrir pour tout cinéphile qui se respecte.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 10 février 1967
Acheter le film en blu-ray
Voir le film en VOD

© 1964 Surf Films / Affiche : Charles Rau. Tous droits réservés.
Biographies +
Elio Petri, Marcello Mastroianni, Elsa Martinelli, Salvo Randone, Ursula Andress, Gino Pernice, Massimo Serato, Milo Quesada, George Wang, Pier Paolo Capponi
Mots clés
Cinéma franco-italien, Les films de SF des années 60, Dystopie, Les films dingues des années 60, La chasse à l’homme au cinéma, Films anticapitalistes