Hiver à Sokcho charme par son ambiance ouatée et la finesse de la relation entre deux êtres solitaires, traitée avec sensibilité, mais sans sensiblerie. Un premier film à découvrir.
Synopsis : À Sokcho, petite ville balnéaire de Corée du Sud, Soo-Ha, 23 ans, mène une vie routinière, entre ses visites à sa mère, marchande de poissons, et sa relation avec son petit ami, Jun-oh. L’arrivée d’un Français, Yan Kerrand, dans la petite pension dans laquelle Soo-Ha travaille, réveille en elle des questions sur sa propre identité et sur son père français dont elle ne sait presque rien. Tandis que l’hiver engourdit la ville, Soo-Ha et Yan Kerrand vont s’observer, se jauger, tenter de communiquer avec leurs propres moyens et tisser un lien fragile.
Un premier long métrage adapté d’un roman
Critique : La romancière franco-suisse Elisa Shua Dusapin a publié Hiver à Sokcho (en 2016) un premier roman salué par la critique qui explorait la notion d’identité, elle qui a des origines coréennes par sa mère. Le livre est repéré par le producteur français Fabrice Préel-Cléach qui vient justement de financer les premiers courts du cinéaste franco-japonais Koya Kamura. Selon lui, l’ouvrage devrait passionner le réalisateur, alors en quête d’un sujet à concrétiser en tant que long métrage.

© 2024 Offshore, BNP Paribas Pictures (France), Keystone Films (Corée du Sud). Tous droits réservés.
Aussitôt séduit par cette histoire qui confronte les cultures française et coréenne à travers deux êtres solitaires qui vont rompre leur isolement le temps d’un hiver, Koya Kamura décide d’en effectuer une adaptation libre avec l’aide du scénariste et réalisateur Stéphane Ly-Cuong (à qui l’on doit aussi Dans la cuisine des Nguyen, également en 2024). En ce qui concerne Elisa Shua Dusapin, elle choisit de s’effacer afin de laisser l’adaptation trouver sa propre voie (ou sa voix d’ailleurs).
Une star française perdue en Asie, un cliché ?
Finalement, le producteur parvient à réunir 2,7 millions d’euros et à convaincre le comédien Roschdy Zem de passer un hiver dans la ville sud-coréenne de Sokcho pour interpréter le rôle de ce dessinateur de bande dessinée français qui vient chercher l’inspiration dans ce lieu un peu perdu. Face au comédien français, Koya Kamura engage la mannequin Bella Kim qui a la particularité d’avoir grandi dans la ville de Sokcho, mais aussi d’habiter en France depuis une dizaine d’années et donc de maîtriser parfaitement la langue de Molière.
Financé en très large majorité par la France, Hiver à Sokcho compte également des capitaux sud-coréens, ce qui a permis d’engager sur place des acteurs du cru, dont l’excellente Park Mi-Hyeon (2 sœurs et plus récemment la série Squid Game) qui incarne la mère de l’héroïne. Si l’idée principale du film apparaît désormais comme un vrai cliché du cinéma d’auteur, à savoir le voyage d’une star française dans un pays asiatique (on se souvient de Yolande Moreau dans Voyage en Chine de Zoltan Mayer en 2015, d’Isabelle Carré dans Le Cœur régulier de Vanja D’Alcantara en 2016 et plus récemment d’Isabelle Huppert dans Sidonie au Japon d’Élise Girard ou encore Catherine Deneuve dans Yōkai, le monde des esprits d’Eric Khoo), le film de Koya Kamura s’en détache grandement.
Solitudes à deux
Effectivement, ici, les personnages asiatiques et français ne sont aucunement liés par des liens familiaux quelconque. Il s’agit avant tout d’une rencontre entre deux solitudes au milieu d’un espace inconnu. Ainsi, l’arrivée du dessinateur mystérieux incarné avec conviction par Roschdy Zem va provoquer chez la jeune femme Sooha une véritable réaction en chaine. Elle-même n’a jamais connu son père d’origine française et qui semble avoir abandonné sa mère alors qu’elle était enceinte. La présence de cet homme au pouvoir d’attraction évident accentue le sentiment de manque qui ronge la jeune femme.
Marquée à jamais par l’absence de cette figure paternelle, Sooha semble effectuer un transfert sur ce touriste français qui n’en demeure pas moins dans sa bulle (de bande dessinée). Réunis par la langue française, les deux êtres vont ainsi dériver dans cette ville oubliée de tous en période hivernale. Le temps pour le dessinateur de créer sa nouvelle BD, tandis que la jeune fille va se confronter au passé de sa mère et remettre en question de nombreux points de son existence, pour finalement murir et parvenir à trouver enfin une issue à cette crise identitaire aigue.
Hiver à Sokcho est finalement plus japonais que français dans son ambiance
La grande force d’Hiver à Sokcho est de ne pas suivre la voie trop facile du mélodrame, mais de lui préférer une ambiance ouatée et délicate, très proche finalement des œuvres japonaises de cinéastes comme Hirokazu Kore-eda. Koya Kamura a su éviter le piège du script écrit d’avance (et si cet étranger était le père de la jeune femme ?) pour mieux rapprocher deux êtres que rien ne semblait pouvoir unir. Il évite aussi l’histoire d’amour apparemment prévisible et préfère donc la subtilité des sentiments mitigés, mais qui n’en demeurent pas moins profonds.

© 2024 Offshore, BNP Paribas Pictures (France), Keystone Films (Corée du Sud). Tous droits réservés.
Certes, la contrepartie évidente est le manque de rebondissements d’une intrigue qui demeure sans cesse pointilliste, mais il s’agit d’un choix volontaire et qui fonctionne plutôt bien dans ce cas précis. Le cinéaste est bien aidé par une jolie photographie d’Élodie Tahtane et d’une musique intimiste séduisante de Delphine Malaussena. Enfin, il est important de signaler la beauté et la poésie qui émanent des quelques séquences animées conçues par Agnès Patron. Le tout forme un beau premier film d’auteur à la sensibilité à fleur de peau.
Box-office d’Hiver à Sokcho
Présenté en 2024 dans de nombreux festivals du monde entier, en particulier à Toronto, à Saint-Jean-de-Luz et à Genève, Hiver à Sokcho a été proposé au public français par Diaphana Distribution à partir du 8 janvier 2025. Sorti dans une combinaison raisonnable de 134 salles d’art et essai, le drame franco-coréen a attiré 52 013 touristes pour une 13ème place nationale. La semaine suivante, le film gagne une trentaine d’écrans et perd 41% de ses entrées avec 30 496 retardataires.
La chute continue en troisième septaine et le film peine donc à atteindre les 100 000 spectateurs. Il finit par y parvenir au bout d’un mois, avant de s’éteindre après sept semaines d’exploitation et un total de 126 558 tickets vendus. Le résultat est relativement faible pour un film avec Roschdy Zem, mais ce premier long constituait une vraie prise de risque pour le comédien et n’avait aucunement vocation à s’imposer au box-office. Depuis, Diaphana a mis sur le marché un DVD et même un blu-ray de ce joli premier film que l’on vous conseille.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 8 janvier 2025
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© 2024 Offshore, BNP Paribas Pictures (France), Keystone Films (Corée du Sud) / Affiche : Le Cercle Noir pour Fidelio d’après une photo de Minjeong Cha. Tous droits réservés.
Biographies +
Koya Kamura, Roschdy Zem, Bella Kim, Park Mi-Hyeon
Mots clés
Cinéma français, Cinéma d’animation français, Drame psychologique, Le voyage au cinéma, Les relations mère-fille au cinéma