
© FDC / Philippe Savoir (www.filifox.com)
La fracture peine à tenir la route, avec ses clichés et son scénario convenu. Quelques dialogues de comédie sauvent en partie le long métrage.
Synopsis : Raf et Julie, un couple au bord de la rupture, se retrouvent dans un service d’Urgences proche de l’asphyxie le soir d’une manifestation parisienne des Gilets jaunes. Leur rencontre avec Yann, un manifestant blessé et en colère, va faire voler en éclats les certitudes et les préjugés de chacun. À l’extérieur, la tension monte. L’hôpital, sous pression, doit fermer ses portes. Le personnel est débordé. La nuit va être longue…
La mauvaise chute
Critique : De la filmographie de Catherine Corsini, deux longs métrages se distinguent. Les amoureux (1994), sur une relation frère/sœur, ne manquait pas de charme et possédait un ton post-Nouvelle Vague. La nouvelle Éve (1999), au scénario subtil, était bien servi par l’interprétation de Karin Viard. Le reste est en demi-teinte, de La répétition (2001) à Un amour impossible (2018) en passant par Trois mondes (2012). « Après […] deux films d’époque où j’avais parlé du féminisme, de l’inceste, je voulais faire un film résolument contemporain, qui prenne en compte ce qui se passe dans la société d’aujourd’hui, notamment ses fractures sociales, sans trop savoir par quel bout les prendre », déclare la réalisatrice dans le dossier de presse. Le projet de La fracture a en fait émergé quand Catherine Corsini s’est retrouvée aux Urgences de l’hôpital Lariboisière la nuit du 1er décembre 2018, qui avait vu l’hospitalisation de nombreux Gilets jaunes à la suite d’affrontements avec les forces de l’ordre.
Le personnage de Raf (Valeria Bruni Tedeschi) est donc inspiré d’elle-même, et le couple qu’elle forme avec Julie (Marina Foïs) est ainsi la projection de celui de la cinéaste dans la vraie vie. Le métrage suscite un sentiment mitigé, celui d’assister à un téléfilm agréable mais superficiel, car sans profondeur dans la narration, la caractérisation des personnages et la mise en scène. Corsini souhaite lutter contre les préjugés et les stéréotypes sur les Gilets jaunes, via la rencontre entre un couple de bourgeoises de gauche forcément déconnectées de la réalité, et Yann (Pio Marmaï), un routier grande gueule mais brave homme, qui supporte à lui seul toute la misère du monde.
La fracture, un film bancal

La fracture © 2021 Photo de Carole Bethuel. CHAZ Productions. Tous droits réservés.
Ce faisant, elle ne fait que renforcer les clichés, tant ces protagonistes sont des marionnettes se conformant à leur étiquette par leurs discours et leurs actes. Et puis, pour éviter d’être taxée de populisme et de manichéisme, Corsini fait dire à Yann qu’il n’est pas d’extrême droite, et lance au milieu du récit un gentil policier qui va le protéger dans sa fuite… Tout le film est fabriqué et semble à porte-à-faux, y compris dans la description du manque de moyens à la disposition de l’hôpital public. Corsini enfonce ici des portes ouvertes, avec des scènes frôlant le grotesque, lorsqu’un jeune déséquilibré prend en otage une infirmière. D’autres invraisemblances grossières émaillent la narration, de l’ado bourgeois rejoignant le cortège des manifestants, au comportement de Yann conduisant son camion alors que sa jambe est sérieusement amochée.
Tout n’est cependant pas mauvais dans La fracture. L’unité de temps et de lieu crée une véritable tension, les violences de la manifestation se situant hors champ, ou via des écrans de télévision. Et des dialogues de comédie grinçante sont particulièrement bien écrits, même si Valeria Bruni Tedeschi a tendance à en faire des tonnes. Le film de Catherine Corsini ne fera en tout cas pas date dans l’histoire du cinéma social français, bien mieux représenté par Ressources humaines (2000) de Laurent Cantet ou En guerre (2008) de Stéphane Brizé. Et pour une fiction sur les problèmes du milieu hospitalier, on recommandera plutôt La mort de Dante Lazarescu (2005) de Cristi Puiu ou Hippocrate (2014) de Thomas Lilti.
Critique de Gérard Crespo
Box-office de La Fracture
Réalisé par Catherine Corsini, La Fracture a été un petit succès pour le distributeur Le Pacte, qui en espérait peut-être un peu plus que ses 275 000 entrées. Mais le film se retrouve plus ou moins dans les mêmes eaux que La Répétition (300 000 entrées en 2001), Les Ambitieux (220 000 entrées en 2007) ou La Belle Saison (295 000 entrées en 2015), mais il est vrai que sa sélection au Festival de Cannes pouvait laisser envisager un peu plus même si ce film social et militant avait laissé un souvenir mitigé au Festival de Cannes.
Lors d’une semaine très riche en nouveautés, correspondant à la dernière semaine d’octobre 2021, la comédie dramatique doit affronter Lui de Guillaume Canet, Barbaque de Fabrice Eboué et The French Dispatch de Wes Anderson. La première semaine à 119 000 entrées dans 347 salles n’est pas médiocre, mais le film devra se maintenir en semaine 2, or, c’est plutôt la chute avec une perte de 46% de sa fréquentation et seulement 64 000 spectateurs supplémentaires.
La 3e semaine, forte du jour férié du 11 novembre, lui permettra d’amortir sa chute à 35% avec 41 000 spectateurs. In fine, Catherine Corsini poursuivra son petit bout de chemin jusqu’au début de l’année 2022. Le film ira aux César (6 nominations) et remportera même un prix d’interprétation pour un second rôle féminin.
La cinéaste reviendra en salle en 2023, avec une œuvre totalement boudée du public, Le Retour, dont la sortie a pâti d’accusations de harcèlement et de comportement inapproprié.
