A la fois dénonciation du mondo movie et des agissements du cinéaste Gualtiero Jacopetti, La cible dans l’œil constitue le portrait impitoyable d’un homme prêt à tout pour obtenir les images chocs qu’il entend filmer, par-delà toute considération morale. Le résultat est passionnant et glaçant à la fois.
Synopsis : Le nihiliste Paolo est un réalisateur de documentaires-choc qui parcourt le monde avec une petite équipe pour ramener des images sensationnelles. Il n’hésite pas à falsifier la réalité pour la rendre plus spectaculaire et pousse ses partenaires à bout afin de montrer la nature humaine dans son aspect le plus brutal et insane. Lors d’un voyage, il séduit une femme mariée et a pour ambition de la faire participer à une des plus folles séquences de sa carrière…
Aux origines du mondo
Critique : 1962. Le documentaire italien Mondo Cane (Cette chienne de vie en France) est présenté au Festival de Cannes et déclenche de vives polémiques à cause de son contenu scandaleux. Effectivement, ses trois auteurs Gualtiero Jacopetti, Franco Prosperi et Paolo Cavara ont parcouru le monde à la recherche d’images sensationnalistes afin de choquer le grand public et de démontrer l’abjection de l’espèce humaine.
Dès ce film séminal qui a rencontré un vif succès en salles, les critiques se sont déchaînés contre leurs auteurs, traités de tous les noms, puisque certaines séquences étaient visiblement fabriquées de toute pièce. Cet acte créateur a initié un sous-genre destiné à devenir l’un des plus crapoteux de l’histoire du cinéma, à savoir le mondo movie. Les auteurs ont immédiatement poursuivi dans le même filon avec Mondo Cane 2 (L’incroyable vérité en France) et La femme à travers le monde (1963).

Jaquette VHS V.I.P. de La cible dans l’oeil / © Rewind Film S.R.L
A la recherche de l’image-choc
Pourtant, lors de la conception d’Africa Addio (1966), une rupture intervient entre Paolo Cavara et ses anciens complices. Evincé de ce nouveau projet, Cavara poursuit l’aventure de son côté avec I malamondo (1964), mais est autorisé à visualiser les rushes de Africa Addio qu’il trouve parfaitement répugnants. Lorsque le documentaire sur la décolonisation africaine sort enfin dans les salles en 1966, il est accompagné d’un nouveau scandale déclenché par Carlo Gregoretti qui accuse notamment Gualtiero Jacopetti d’avoir filmé des exécutions sommaires de prisonniers sans tenter d’intervenir, uniquement par goût de l’image-choc.
L’air de rien, cette accusation très grave a mené le cinéaste sulfureux devant les tribunaux qui ont conclu à son innocence après un an de procédure. Toutefois, Paolo Cavara, ancien témoin des agissements peu orthodoxes du journaliste à scandale, est demeuré persuadé de la véracité des allégations portées contre son ancien collègue.
La cible dans l’œil, règlement de comptes entre cinéastes
Cette longue introduction était nécessaire afin de mieux saisir le contexte d’écriture et de création de La cible dans l’œil (1967) qui n’est rien d’autre qu’un règlement de comptes à distance entre deux hommes. Ainsi, le personnage central a beau être prénommé Paolo – comme le réalisateur du film, donc – le long métrage n’est pas tant un autoportrait qu’une formidable attaque contre Gualtiero Jacopetti et sa conception pour le moins personnelle du journalisme. Ici, Paolo Cavara n’est pas tendre avec son ancien complice, tant il décrit un homme sans scrupule qui n’a aucun respect pour les animaux ou les êtres humains.

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Par-delà un portrait au vitriol d’un homme d’image uniquement intéressé par l’effet que ses séquences produiront sur les spectateurs, Paolo Cavara livre surtout un témoignage de premier ordre sur la conception frauduleuse de ces mondos qui ont inondé les écrans du monde entier dans les années 60-70.
De la manipulation du réel
Conçus par des hommes souvent uniquement intéressés par l’argent, ces anti-documentaires comme on les appelle parfois anticipent de plusieurs décennies la télévision poubelle et les programmes putassiers destinés à flatter les bas instincts du grand public. Ainsi, La cible dans l’œil suit patiemment les pérégrinations d’un petit groupe d’aventuriers que l’on a peine à appeler journalistes, tant ils ne semblent motivés que par les aspects les plus triviaux de l’humanité. Le personnage principal, incarné par un glaçant et charismatique Philippe Leroy, est un odieux manipulateur qui se sert de sa petite équipe pour parvenir à ses fins, mettre en boite des images chocs.
Toutefois, quand la réalité du terrain n’est pas conforme à ses désirs de cinéma, “l’homme-caméra” décide de modifier le réel pour le faire concorder avec sa vision déformée du monde. Dès lors, Paolo Cavara dénonce les torsions de la réalité effectuées par une équipe de tournage sans scrupule – et dont, rappelons le, il a fait lui-même partie. Assurément, il a la dent dure avec ce personnage principal qui ne respecte rien ni personne, toujours prêt à mettre la vie des autres en danger pour un seul plan à scandale et qui refuse de prévenir des innocents d’un attentat imminent pour pouvoir mieux filmer leur mort en direct.

Jaquette VHS, blu-ray et VOD de La Cible dans l’oeil / © Rewind Film S.R.L
Le portrait d’un artiste sans foi ni loi
Si les faits évoqués ne sont pas tous avérés, il est certain que le portrait de cet homme cynique correspond parfaitement au caractère frondeur de Gualtiero Jacopetti. Son cynisme absolu, son caractère de play-boy et son inconscience lorsqu’il ose filmer des scènes abjectes, soi-disant au nom de la transparence, sont autant de caractéristiques propres au cinéaste. La cible dans l’œil en profite également pour démontrer l’instrumentalisation du genre documentaire afin de servir un discours passéiste, colonialiste, machiste et marqué par une forme évidente de fascisme.
Le tout est filmé avec talent, d’autant que Paolo Cavara met souvent le spectateur dans la même situation de voyeurisme que le caméraman interprété par Gabriele Tinti (sans doute un clone de Franco Prosperi, le fidèle compagnon de Jacopetti durant une grosse décennie).
Assez surréaliste par l’extrémisme délirant de son personnage central, La cible dans l’œil demeure une œuvre troublante, d’autant qu’elle constitue l’un des seuls témoignages de cette fabrication du réel par des hommes sans vergogne. Elle bénéficie aussi de l’interprétation très juste de Delia Boccardo dont le rôle demeure ambigu jusqu’au bout, la jeune femme étant à la fois révulsée par les agissements de son amant, tout en demeurant fascinée par lui. Chronique d’une folie qui ferait d’un homme une caméra en perpétuelle recherche du choc visuel, La cible dans l’œil pose la question des limites morales en matière de septième art. Jean-Luc Godard ne disait-il pas qu’un travelling est une affaire de morale ? Avec le cas Gualtiero Jacopetti, son affirmation prend tout son sens.

Jaquette blu-ray Potemkine / © 1967 Rewind Film S.R.L
La cible dans l’œil, une sortie discrète en salles
Proposé dans les salles parisiennes au mois de juillet 1968, La cible dans l’œil ne pouvait guère attirer le grand public tant son affaire était circonscrite à l’Italie. Ainsi, le film visé par Paolo Cavara (Africa Addio, donc) a été interdit de diffusion en France par l’intervention directe du président De Gaulle. Autant dire que les spectateurs français d’alors ne possédaient pas toutes les clés de lecture nécessaires à la bonne compréhension de l’œuvre.
Celle-ci n’a pas laissé grande trace au box-office national, mais a tout de même eu droit à deux éditions en VHS au cours des années 80 (une chez VIP et l’autre chez Proserpine). Depuis, le brûlot anti-mondo n’a plus été édité, si ce n’est récemment dans un magnifique coffret consacré au genre par Potemkine Films. Le métrage y est inclus en version blu-ray pour mieux éclairer ce genre décidément mal élevé qu’est le mondo.
Après également une programmation, lors de la 30e édition de l’Etrange Festival, cette oeuvre étrange est également disponible en VOD, en achat numérique ou à la location.
Critique de Virgile Dumez
Box-office de La cible dans l’œil
Sorti dans 6 salles à Paris et une 7e salle en périphérie à Fontainebleau, La cible dans l’œil était l’une des plus grosses nouveautés du mercredi 17 juillet 1968. Aussi, il a réalisé pas moins de 19 405 spectateurs en première semaine parisienne, se hissant en 4e position du box-office hebdomadaire. Les salles parisiennes qui le diffusaient étaient le cinéma Argos, le Danton, le Monte-Carlo, le Lynx, l’Eldorado et le Maine.
Dans ce box-office estival dominé par le Far West, le western Bandolero, avec James Stewart et Raquel Welch, reprenait la première position en 6e semaine, tandis que le spaghetti Je vais, je tire et je reviens d’Enzo G. Castellari basculait en 2e place pour sa 2e semaine. On notera que Les Anges aux poings serrés de James Clavell, avec Sidney Poitier et Judy Geeson, s’installait tranquillement en 3e position. Le film sur la jeunesse révoltée s’octroyait la meilleure entrée de la semaine.
Parmi les autres nouveautés, le film suisse iconoclaste L’Inconnu de Shandigor devait se contenter de 8 650 spectateurs dans 4 cinémas. Le Jour des Apaches, production américaine distribuée par MGM, est loin d’égaler le score de La cible dans l’œil avec seulement 7 700 spectateurs dans 3 cinémas. Le film de Jerry Thorpe avec Glenn Ford était toutefois sorti le vendredi. De même, l’autre sortie MGM de la semaine, Les Plaisirs de Pénélope, d’Arthur Hiller, avec Nathalie Wood, n’a trouvé qu’un seul écran pour le diffuser, en l’occurrence le cinéma Triomphe sur les Champs-Élysées, et jouissait à peine de 2 280 spectateurs pour sa première semaine.
Du côté des films britanniques, la comédie policière Prudence et la pilule avec David Niven et Deborah Kerr, était célébré par 14 836 spectateurs dans 3 salles. Exploité par la Fox en exclusivité au Gaumont-Palace, Le Défi de Robin des Bois de C.-M. Pennington-Richards trouvait 5 570 spectateurs dans ce temple du cinéma parisien qui comptait pas moins de 2 000 places.
Et donc, quid de La cible dans l’œil en deuxième et dernière semaine ?
En 2e semaine, La cible dans l’œil s’effondre. Un seul cinéma le diffuse désormais : il s’agit du Monte-Carlo. Toutefois, le film parvient à piéger 2 450 spectateurs dans cette seule salle de taille plutôt réduite. Même si la fréquentation est dense, le pamphlet anti mondo sera retiré de l’affiche à l’issue de cette 2e semaine avec un total de 21 855 spectateurs.
Box-office de Frédéric Mignard
Les sorties de la semaine du 17 juillet 1968
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© 1967 Cavara – Rewind Film / Affiche : Jacques Vaissier. Tous droits réservés.
Biographies +
Paolo Cavara, Gabriele Tinti, Delia Boccardo, Luciana Angiolillo, Philippe Leroy
Mots clés
Cinéma italien, Films sur le cinéma, Les films dans le film, Films sur le journalisme, La manipulation au cinéma