Tour à tout romantique, intrigant et angoissant, La bête est une œuvre tentaculaire fascinante qui confirme l’énorme talent de Bertrand Bonello. Pour amateurs d’atmosphères lynchiennes.
Synopsis : Dans un futur proche où règne l’intelligence artificielle, les émotions humaines sont devenues une menace. Pour s’en débarrasser, Gabrielle doit purifier son ADN en replongeant dans ses vies antérieures. Elle y retrouve Louis, son grand amour. Mais une peur l’envahit, le pressentiment qu’une catastrophe se prépare.
Un film initialement écrit pour Gaspard Ulliel
Critique : Projet maintes fois ajourné, La bête (2023) a germé dans l’esprit du cinéaste Bertrand Bonello dès 2017, alors qu’il venait de terminer Nocturama (2016). Effectivement, il souhaitait s’emparer de la nouvelle d’Henry James intitulée La bête dans la jungle pour l’adapter de manière très libre, à la façon d’un film de science-fiction dystopique. Toutefois, l’écriture fut complexe, même si le réalisateur savait déjà qu’il voulait reconstituer le duo de Saint-Laurent (2014), à savoir Léa Seydoux et Gaspard Ulliel.

© 2023 Les Films du Bélier, My New Picture, Arte France Cinéma, Sons of Manual, Ami Paris, Jamal Zeinal Zade / Photographie : Carole Bethuel. Tous droits réservés.
Entre-temps, le cinéaste a eu le temps de tourner Zombi Child (2019), avant que la crise de la Covid repousse encore le projet. Là aussi, Bertrand Bonello choisit de réaliser un autre long métrage en attendant, un certain Coma (2022) qui constituera malheureusement la dernière contribution vocale à l’écran de Gaspard Ulliel avant son terrible accident de ski qui l’a emporté en janvier 2022. Outre le choc de perdre un ami, le cinéaste doit dès lors repousser à nouveau le tournage de La bête pour adapter son scénario à un autre acteur. Il opte finalement pour le comédien britannique George MacKay qui doit apprendre le français pour pouvoir échanger avec ses partenaires.
La bête défie la notion de temporalité
Tourné durant toute la fin de l’année 2022 entre la France et Los Angeles, La bête se présente à nous sous la forme d’un étrange film de science-fiction dystopique où les deux personnages principaux incarnés par Léa Seydoux – absolument formidable – et George MacKay – un peu en retrait – voyagent dans le temps. Située à la fois en 1910, 2014 et 2044, l’intrigue revisite la nouvelle d’Henry James en la modernisant fortement, un peu comme l’a fait la même année Patric Chiha avec son très conceptuel La bête dans la jungle (2023) qui se déroulait intégralement dans une boite de nuit.
Toutefois, Bertrand Bonello fait davantage le pari de la narration, même si celle-ci est éclatée et parfois assez cryptique. Le spectateur se retrouve d’abord plongé dans un univers futuriste où l’IA domine le monde et où les émotions humaines ont été purgées pour éviter les massacres. Le personnage incarné par Léa Seydoux se sent toujours menacé par une bête tapie dans l’ombre. Cette héroïne tourmentée accepte donc d’être purgée de ses angoisses issues de ses vies passées pour trouver enfin la sérénité.
Du film en costumes jusqu’aux frontières de l’angoisse
S’ouvre un long passage situé en 1910 – sans doute le moins intéressant sur le plan narratif – où nous suivons les amours contrariés entre Gabrielle Monnier (Seydoux) et Louis Lewanski (MacKay). Adoptant volontairement la forme classique du film en costumes, Bertrand Bonello propose tout de même une réalisation absolument maîtrisée avec de longs plans séquences proposant des multiples changements d’axe qui raviront les cinéphiles les plus pointus. On comprend dès lors que nous assisterons à une histoire d’amour tragique qui ne dira jamais vraiment son nom et qui sera toujours entravée par un élément apparemment extérieur (la fameuse « bête »), mais qui est en réalité intérieure (l’incapacité à s’engager et à aller vers l’autre).
Après cette première partie qui demeure sans cesse intrigante grâce au jeu très expressif de Léa Seydoux, le spectateur est appelé à retrouver les mêmes personnages en 2014. Cette fois-ci, le long métrage prend des atours bien plus angoissants, avec des séquences entières qui semblent issues du cinéma de David Lynch (on pense notamment beaucoup au début de Lost Highway). Bertrand Bonello s’empare avec bonheur du film d‘angoisse et signe plusieurs séquences mémorables par la menace qui exsude des images, pourtant sans qu’aucune violence n’apparaisse à l’écran. Au passage, le réalisateur s’en prend au mouvement incel où des célibataires déversent en ligne leur haine des femmes par leur incapacité à trouver une partenaire. Dès lors, l’amant devient en quelque sorte la bête qui menace physiquement la femme.
Léa Seydoux dans sa meilleure performance à ce jour
Après cette partie absolument brillante, le réalisateur fait se détraquer la machine et joue avec le montage pour créer une plus grande confusion mentale. De retour en 2044, la fin rejoint de manière métaphorique celle de la nouvelle d’Henry James puisque le couple ne pourra définitivement jamais se constituer, ce qui donne lieu au cri final et déchirant d’une Léa Seydoux décidément en état de grâce dans ce film.

© 2023 Les Films du Bélier, My New Picture, Arte France Cinéma, Sons of Manual, Ami Paris, Jamal Zeinal Zade / Photographie : Carole Bethuel. Tous droits réservés.
Sans cesse entrecoupé de séquences de boites de nuit qui rejouent des morceaux pop des années 60, 80 et 2010, La bête rejoint en cela le concept développé par Patric Chiha sur son propre long. La musique, tour à tour romantique (avec le superbe Evergreen de Roy Orbison), stimulante (le toujours enthousiasmant Fade To Grey de Visage) ou angoissante, contribue largement à l’implication du spectateur dans ce kaléidoscope qui ose se faire percuter tous les genres, tout en conservant une totale cohérence thématique.
Une œuvre ambitieuse sélectionnée à la Mostra de Venise
A la fois histoire d’amour malheureuse, réflexion sur l’IA et la dématérialisation de l’être humain, mais aussi trip New Age qui postule une forme de réincarnation d’époque en époque, La bête est assurément une œuvre extrêmement ambitieuse qui compte parmi les plus belles réussites de son auteur.
Refusé par le comité de sélection du Festival de Cannes, La bête a finalement été présenté à la Mostra de Venise en 2023 d’où il est reparti bredouille. Une œuvre aussi ambitieuse n’a également eu le droit qu’à une seule nomination aux César 2025, et seulement dans la catégorie des effets visuels, ce qui démontre le manque de clairvoyance de l’Académie.
Box-office de La bête
Sorti par le distributeur Ad Vitam le 7 février 2024 dans un circuit assez réduit de 140 salles, La bête n’est entré qu’en 18ème place du box-office hebdomadaire avec seulement 40 476 aventuriers du septième art dans les salles. Le film devait lutter notamment contre Daaaaaali ! (Quentin Dupieux) qui pouvait attirer le même type de spectateurs avides d’originalité.
En deuxième semaine, la dystopie romanesque tombe à 24 877 retardataires. Puis, ils sont encore 13 659 spectateurs les sept jours suivants. Après neuf semaines à l’affiche, le métrage termine sa course à 88 273 tickets vendus, ce qui est forcément décevant au vu du budget du film chiffré à plus de 7 millions d’euros, même si Bertrand Bonello est un habitué de ces résultats faibles depuis un bon moment à cause de la radicalité de son cinéma.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 7 février 2024
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© 2023 Les Films du Bélier, My New Picture, Arte France Cinéma, Sons of Manual, Ami Paris, Jamal Zeinal Zade / Affiche : Victor De Ladonchamps pour Ad Vitam. Tous droits réservés.
Biographies +
Léa Seydoux, Isabelle Prim, Xavier Dolan, Bertrand Bonello, George Mackay, Elina Löwensohn, Antoine Barraud, Julia Faure, Guslagie Malanda
Mots clés
Cinéma français, Films de SF des années 2020, L’IA au cinéma, Les histoires d’amour malheureuses, Les voyages à travers le temps, Le cinéma étrange français