Déstabilisant et perturbant, La bête aveugle marque durablement par son esthétique dingue, son jusqu’au-boutisme arty et sa capacité à malmener les attentes du spectateur. Un chef d’œuvre de démence.
Synopsis : Un sculpteur aveugle enlève et séquestre dans son atelier, un jeune modèle pour qu’elle devienne une statue idéale. Comprenant après plusieurs vaines tentatives qu’elle ne pourra fuir ce cauchemar, la victime est peu à peu attendrie et envoûtée par son bourreau.
Une adaptation très libre d’Edogawa Ranpo
Critique : Vers la fin des années des années 60, le grand studio japonais Daiei connaît d’importantes difficultés financières qui ont mené à sa faillite en 1971. Employé de cette compagnie depuis ses débuts, le cinéaste Yasuzô Masumura parvient à imposer sa vision d’un cinéma radical en 1969 en proposant d’adapter pour le grand écran le roman La bête aveugle (publié en 1931) d’Edogawa Ranpo. L’auteur est toujours très populaire au cours des années 60 et cela semble donc une bonne idée pour les exécutifs du studio.
Yasuzô Masumura confie l’adaptation au scénariste Yoshio Shirasaka qui découvre rapidement l’impasse d’une retranscription telle quelle de l’œuvre au cinéma. Il met le doigt sur des défauts de l’intrigue et décide avec l’accord de Masumura de modifier l’intégralité de la fin du roman. Il invente également un troisième personnage – la mère de l’anti-héros – qui permet de mieux comprendre la psychologie du sculpteur aveugle au centre de l’histoire.
Des acteurs brillants et très impliqués
Pour incarner le trio de La bête aveugle (1969), Yasuzô Masumura fait appel à des vedettes sous contrat avec la Daiei. Ainsi, Eiji Funakoshi devient un sculpteur aveugle parfaitement crédible, tour à tour flippant et pathétique. Sa mère est incarnée par la grande actrice de second rôle Noriko Sengoku dont la filmographie compte de nombreuses œuvres du maître Akira Kurosawa. Mais la véritable révélation du film vient de la présence de Mako Midori dans le rôle de la jeune femme prisonnière. Celle-ci était surtout connue pour des rôles insignifiants de midinettes, avant qu’elle ne rencontre Yasuzô Masumura sur Le grand salaud (1968) et qu’elle décide de s’impliquer dans un cinéma d’avant-garde plus conséquent.
A l’époque du tournage de La bête aveugle, Mako Midori se lance ainsi dans la photographie arty, mais aussi dans la poésie. D’ailleurs, elle constitue l’un des points forts du long métrage choc dans sa volonté d’aller jusqu’au bout de la démarche artistique d’un cinéaste connu pour son intransigeance vis-à-vis de ses comédiens.
Un faux thriller arty et déjanté
Dès le début, le film propose une situation qui pourrait être celle d’un thriller avec l’enlèvement d’une jeune artiste modèle par un sculpteur aveugle. Pourtant, dès l’arrivée dans le hangar qui va servir de décor unique au film, La bête aveugle révèle toute l’originalité de sa démarche sur les plans esthétique et thématique.

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Dans une séquence toujours aussi hallucinante de nos jours, le décor principal nous est révélé petit à petit par d’impressionnants jeux de lumière, en même temps que la captive le découvre. Le choc esthétique est obligatoire, tant le travail du décorateur Shigeo Mano est exceptionnel, sans doute inspiré par la scène des candélabres du château de La belle et la bête (Jean Cocteau et René Clément, 1946). Ainsi, les murs sont tapissés de sculptures représentant des membres séparés du reste du corps (des yeux, nez, bouches, bras, jambes), tandis qu’au centre de la pièce trônent deux gigantesques corps sculptés de femmes allongées.
Un triangle amoureux malsain
Dès lors, les protagonistes semblent comme écrasés par ce décor fantasque qui nous plonge immédiatement dans la psyché désordonnée du personnage principal. S’engage un jeu du chat et de la souris entre le kidnappeur et celle qu’il veut absolument prendre comme modèle afin de réaliser son chef d’œuvre. Ainsi, s’instaure à la fois un climat de peur, mais aussi de séduction malsaine au cœur de cet étrange atelier. Par ailleurs, le personnage masculin est décrit comme un grand enfant qui n’est jamais sorti des jupons protecteurs de sa mère. Le cinéaste rappelle d’ailleurs que son handicap le condamne à une solitude affective dans une société japonaise très normative.
Bien entendu, le long métrage joue dans un premier temps le jeu du suspense pour savoir si la jeune femme va réussir à tromper son adversaire afin de s’échapper. Mais là encore Yasuzô Masumura trompe les attentes du spectateur en renversant petit à petit la situation initiale. Visiblement atteinte du syndrome de Stockholm, la prisonnière commence à éprouver des sentiments pour celui qui l’a pourtant violée. On retrouve ici des thématiques typiquement nippones qui peuvent bien évidemment choquer, d’autant que le cinéaste va jusqu’au bout de sa proposition en orientant leur relation vers le sadomasochisme.
L’amour à mort ou quand Eros rencontre Thanatos
Ainsi, le dernier quart d’heure va très loin dans les jeux sexuels des deux amants, sur le modèle de ce que fera par la suite Nagisa Oshima dans L’empire des sens (1976). Le réalisateur va jusqu’à illustrer une figure classique de la littérature japonaise qui est celle du double suicide, maintes fois déclinée au cinéma durant les années 60-70.
Réalisé avec la maestria des plus grands, La bête aveugle bénéficie de décors grandioses, d’une musique inquiétante et d’une ambiance trouble qui est assurément à réserver aux adultes, tant le film va loin dans la représentation d’une sexualité quasiment maladive. D’ailleurs, pour le cinéaste, il s’agira d’une sorte d’aboutissement et ses films suivants ne retrouveront plus la qualité esthétique de cette œuvre unique dans l’histoire du cinéma.
La bête aveugle à redécouvrir en salles en version 4K
Pourtant, La bête aveugle n’a pas eu le droit à une sortie dans les salles françaises à la fin des années 60. En fait, il est resté inédit jusqu’à sa première sortie en salles en 2005, à l’occasion de la redécouverte de l’œuvre de Masumura en Occident (le même jour était proposé Passion). Sorti ensuite en DVD en pack avec le film Tatouage (Yasuzô Masumura, 1966), La bête aveugle a eu les honneurs d’une restauration japonaise en 4K vers 2023.
Le distributeur The Jokers s’est porté acquéreur des droits de six films du réalisateur qui ont eu le droit à une sortie en blu-ray fin 2024. Malgré cette disponibilité en format physique, le même distributeur organise une rétrospective passionnante au cinéma dès le 27 août 2025 intitulée L’extase et l’agonie en 6 films. Au programme, outre La bête aveugle, les cinéphiles pourront (re)découvrir sur grand écran des œuvres majeures comme Passion (1964), La femme de Seisaku (1965), Tatouage (1966), L’ange rouge (1966) et La femme du Docteur Hanaoka (1967). Indispensable.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 3 août 2005
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Yasuzô Masumura, Eiji Funakoshi, Mako Midori, Noriko Sengoku
Mots clés
Cinéma japonais, Les huis-clos au cinéma, Le sadomasochisme au cinéma, Le suicide au cinéma, Les handicapés au cinéma