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2020 : annus horribilis. De mémoire de cinéphile, jamais une année cinématographique a été aussi malaisante, frustrante, triste à vivre, à souffrir, voire à subir.

Après avoir sensibilisé plus de 213 millions de spectateurs en France, le cinéma était florissant en 2019, réalisant ses deuxièmes meilleurs résultats depuis 1966. Il en était de même dans le reste de l’Europe. L’hégémonie des productions Disney (6 films dans les 10 premiers), du cinéma américain plus globalement (1 production française dans le top 10) et l’absence totale de titres originaux dans les 10 premières places, occupées par des suites, reboots ou spin-off, laissent toutefois à croire que le système est fragile. Un système entier peut-il dépendre à ce point d’un fournisseur de blockbusters en série comme The Walt Disney Company France ?

Derrière cette euphorie de façade, les indépendants démarrent l’année 2020 avec beaucoup de doutes ; il faut souligner que la plateforme SVOD devient un terme générique bien connu des Français, notamment des jeunes, séduits par la répétition des formules et la quantité de programmes mis à disposition pour quelques codes échangés avec des camarades de classe. L’impression de ne pas payer est euphorisante. L’industrie du disque se souvient encore de la transition au streaming et de l’effondrement de tout un système physique basé sur la réalité de magasins de disques et de MegaStores, pour arriver finalement au système actuel de généralisation des plateformes sur abonnement et à la quasi-disparition des points de vente de musique physique.

Bilan de l'année 2019, panorama complet (premier semestre)

Design Frédéric Mignard

Trop de films ou pas assez ?

Avec le premier confinement, celui démarrant le 17 mars 2020, actant la fermeture historique des salles, de mars à juin, puis d’octobre à une date, à ce jour, indéfinie, toute une industrie que l’on croyait inébranlable balbutie en dépit des aides gouvernementales. Les tournages s’arrêtent ou reprennent dans des conditions d’inflation et de sécurité peu propices à l’efficacité, des salles ferment et même les chaînes qui investissent lourdement en nouvelles technologies s’interrogent (la chaîne AMC aux USA est au bord de la faillite). Les grands événements annuels de 2020 tombent les uns après les autres à l’eau (le Festival de Cannes en est l’exemple le plus remarquable), ou au mieux sont digitalisés, pour utiliser un barbarisme, qui risque de gagner du terrain en 2021.

Dans ces conditions, moins de 40% des films prévus en salle en 2020 ont pu sortir. La crise sanitaire a effectivement revêtu un aspect sépulcral aux USA où la politique du déni de Donald Trump et en conséquence, l’absence de visibilité sur du moyen terme, ont bloqué la sortie de tous les blockbusters de l’année, puisque, par peur du piratage, ces méga-productions doivent sortir sur tous les marchés en même temps.

Un numéro 1 annuel sous les 2 500 000 entrées

Avec le confinement, la fermeture répétée des sites, tous les segments de notre industrie cinématographique n’ont aucune visibilité sur le court terme. L’absence de perspective claire est effroyable pour des structures qui engagent des frais de marketing, lancent des campagnes pour rien. Et quand les cinémas rouvrent en été, la visite parcimonieuse des spectateurs laisse peu de place au triomphalisme. En 2020, entre les deux confinements, une nouveauté pouvait presque sauter au plafond en parvenant à cumuler les 800 000 entrées France. Même un blockbuster comme Tenet n’aura réalisé que 2 348 893 entrées. Certes, le film a déçu, mais Christopher Nolan est devenu un symbole de résilience, manifestant une fois de plus son amour pour l’expérience salle, quand, dans son for intérieur, le distributeur américain Warner semble avoir jeté l’éponge pour favoriser HBO Max, sa plateforme concurrente à Disney+ et Netflix. La roue tourne. Tenet sera le numéro annuel en France.

Pas de top 10 annuel de la rédaction cette année

Dans ces conditions, au vu de la non-sortie des films les plus importants de l’année, et du balbutiement avec le numérique et la SVOD, CinéDweller ne fera pas de classement annuel des meilleurs films. Les potentielles œuvres remarquables que nous attendions tant (le dernier Verhoeven & Cie) n’ont pu être délivrées et tant de films que nous avons pu voir ne sortiront in fine qu’en 2021. S’ils ne sont pas lâchés sur une plateforme d’ici là.

Par ailleurs, la pléthore de films disponibles en VOD (les inédits cinéma) et celle offertes par la multiplicité des plateformes, rendent impossible un classement mixte, mélangeant sortie cinéma, film de festival vu en digital, ou exclusivité VOD. Si l’on pouvait miser autrefois sur un éventail de 500 sorties salle à l’année, en 2020, la mise en place d’un top 10 n’a aucun sens, si ce n’est poursuivre une politique de l’autruche, en essayant de se persuader que rien ne s’est passé et que l’on peut continuer nos routines comme avant. Il en est de même avec la tenue prochaine des simulacres que seront les Oscars 2021 ou les César, célébration de l’entre-soi, qui tiendront à se tenir coûte que coûte pour imposer les nouveaux pouvoirs en place et éventuellement panser les plaies internes laissées béantes sur la place publique en début d’année.

Des stars davantage engagées pour l’économie que pour l’humain ?

Cette année 2020 a été malheureuse et frustrante. Nous n’avons en rien l’envie de célébrer ses miettes. Les artistes français à tort ou à raison manifestent contre la fermeture des lieux de culture, allant jusqu’au conseil d’État, en décembre. Il leur serait devenu insupportable qu’un gouvernement puisse agir sur le principe de précaution, l’humain à l’économie. Aux USA, la situation était inverse, avec des stars essayant de réorienter la politique gouvernementale vers des décisions sanitaires plus drastiques, favorables à la reprise de l’économie. Des artistes de gauche qui prônent avant tout l’économie et la joie de la convivialité sur la terrain morbide de l’actualité (plus de 60 000 morts, l’équivalent d’une ville entière rayée de la carte), cela laisse un goût partagé. On ne jugera pas tant la situation est complexe et désespérée pour beaucoup, mais cela ne nous enjoint en rien à l’impossible consensus. Même Mathieu Kassovitz s’est érigé contre les voix des rassuristes de Nicolas Bedos et les autres, rappelant le devoir que nous avons tous par rapport à nos aînés.

Cette année aurait dû être celle de belles célébrations, avec des ouvertures de nouveaux temples cinématographiques, la création de nouvelles sociétés, des festivals revisités qui se préparent depuis parfois un an, pour voir leur travail réduit à néant. Dans une profession atone, l’impression d’un gâchis nous déchire, tant les efforts des professionnels ont été grands pour perpétuer la culture cinématographique et faire face à la concurrence d’une globalisation des programmes par les plateformes numériques. Distributeurs, exploitants, intermittents, attachés de presse… Tous ont souffert. Mais c’est globalement la France tout court qui pleure ses victimes.

Pas de classement donc pour CinéDweller, mais en revanche, pour cette année spéciale, plus que jamais, nous avons tenu à revenir sur les événements marquants de 2020. Ayant déjà rendu un hommage aux disparus, en dressant une liste la plus complète possible des très nombreuses personnalités décédées cette année, nous n’y reviendrons pas dans cet article. La liste a été douloureuse, car la COVID-19 a particulièrement sévi dans le monde du spectacle, lieu de partage, d’échanges, d’ouvertures sur les autres quand nous avons donc tous finis par nous confiner.

Les disparus de 2020

Ces films que l’on n’a pas pu découvrir en 2020

La frustration cinématographique a été totale. Voici quelques projets très attendus, privés de sortie en 2021 (retard de tournage, post-production désorientée, réajustement des dates de sortie en fonction des festivals ou d’un contexte de fréquentation assaini), et c’est bien là la raison majeure pour laquelle il nous serait présomptueux de dresser un top 10 consensuel.

  • Aline de Valérie Lemercier
  • Annette de Leos Carax avec Marion Cotillard et Adam Driver
  • Arthur Rambo de Laurent Cantet
  • BAC Nord de Cédric Jimenez, avec Gilles Lellouche, François Civil…
  • Benedetta de Paul Verhoeven avec Virginie Efira et Charlotte Rampling
  • Boîte noire de Yann Gozlan, avec Pierre Niney et Lou de Laâge
  • Candyman de Nia DaCosta
  • Cette musique ne joue pour personne d’autre de Samuel Benchetrit, avec Vanessa Paradis et François Damiens
  • Dune de Denis Villeneuve
  • Les Harkis de Philippe Faucon
  • Illusions perdues (Comédie humaine) de Xavier Giannoli, avec Benjamin Voisin, Cécile de France et Gérard Depardieu
  • The French Dispatch de Wes Anderson
  • Last Words de Jonathan Nossiter
  • Lisa Redler de Nicole Garcia
  • Madame Claude de Sylvie Verheyde
  • Memoria d’Apichatpong Weerasethakul, avec Tilda Swinton et Jeanne Balibar
  • Mourir peut attendre de Cary Joji Fukunaga
  • La Nuée de Just Philippot
  • L’Origine du monde de Laurent Lafitte
  • Par un demi-clair matin de Bruno Dumont, avec Léa Seydoux et Blanche Gardin
  • La Pire personne au monde de Joachim Trier
  • Quand les vagues se retirent de Lav Diaz
  • Susana Andler de Benoit Jacquot
  • Titane de Julia Ducourneau
  • Tre Piani de Nanni Moretti
  • Un petit fils de Xavier Beauvois
  • Viens, je t’emmène d’Alain Guiraudie
  • West Side Story de Steven Spielberg
  • Wicked Games d’Ulrich Seidl
Top Gun Maverick logo première bande-annonce

Copyrights 2019 Paramount Pictures

Ces blockbusters et divertissements populaires que le grand public n’a pas pu voir

Le cinéma américain n’a pas pu exporter Wonder Woman 1984 (à quelques exceptions près, à la fin du mois de décembre), Free Guy, The King’s Man : première mission, Jungle Cruise, Mort sur le Nil, Raya et le dernier dragon, Eaux Profondes d’Adrian Lyne, avec Ben Affleck, Morbius de Daniel Espinosa avec Jared Leto, Pierre Lapin 2, USS Greyhound, la bataille de l’Atlantique, S.O.S Fantômes l’héritage, The Croods 2, Les Minions 2 il était une fois Gru, Fast and Furious 9, Godzilla Vs Kong, Conjuring 3 – Sous l’emprise du diable de James Wan, Sacrées sorcières de Robert Zemeckis, avec Anne Hathaway et Octavia Spencer, Top Gun : Maverick…

Du côté des succès potentiels français, il a fallu déplorer l’absence de Pourris gâtés avec Jugnot, Les Tuche 4 d’Olivier Baroux, 5e set avec Alex Lutz et Ana Girardot, Zaï zaï zaï zaï de François Desagnat, avec Rouve et Yolande Moreau, Kaamelot – premier volet, Délicieux de Eric Besnard avec Grégory Gadebois, Isabelle Carré et Benjamin Lavernhe, Opération Portugal avec D’Jal, Comment je suis devenu un super-héros, avec Pio Marmaï, Rumba Therapy de Franck Dubosc, Adieu Monsieur Haffman de Fred Cavayé, Hommes au bord de la crise de nerf d’Audrey Dana, sans oublier le biopic Eiffel, avec Romain Duris, Le sens de la famille avec Dubosc et Alexandra Lamy, Serre-moi fort de Mathieu Amalric…

Ces listes sont non-exhaustives.

2020, diversité zéro

2020, aura aussi été le gavage de couvertures de nos mensuels qui ont dû préparer la sortie de James Bond, Mourir peut attendre, pour avril, puis pour octobre. Les éditorialistes et journalistes ont ressorti les dossiers Star Wars, au vu du carton de The Mandalorian (car il faudrait remercier Disney de ne pas avoir tué une bonne fois pour toute la franchise de George Lucas, alors que la création originale est au point mort et que le public n’en a que faire).

Mulan s’est vu offert une publicité annuelle et Dune est devenu une sorte de prophète que vénèrent magazines et réseaux sociaux, sans jamais chercher à aller au-delà de cette poignée de titres. Doit-on encore, en 2021, subir des couvertures de James Bond, des numéros spéciaux sur Dune ? L’overdose est là ; ces films ne sont même pas sortis.

Quant à l’obsession des super-héros, n’est-elle pas devenue irrationnelle ? Alors que l’on peut célébrer (je savoure le mot), un an sans divertissements Marvel, les internautes affichent des propos bien contradictoires. Tout le monde critique cet hégémonie, mais continue à se ruer vers ces dits produits, même piratés, au lieu d’aller vers d’autres programmes qu’ils pourraient apprécier et qui eux sont bel et bien disponibles légalement. Le mal est là. La diversité au cinéma n’est plus. La consommation est de masse, Star Wars est devenu une énième religion sur terre et comme il ne faut pas toucher aux icônes…

Redéfinir le concept de diversité

La diversité tant cherchée par les groupes de pression, Black Lives Matter, féministes et autres… est devenue une récupération d’un Hollywood curieusement bienveillant. Jamais le cinéma et les programmes n’auront été aussi gay friendly, avec des personnages sélectionnés en laboratoire en fonction de leur peau et de leur genre, voire de leur orientation pour répondre à des quotas et non pour répondre à une cohérence narrative. On ne froisse plus, surtout dans la comédie. On élabore des formules mathématiques pour faire le compte des actionnaires qui ne voudraient pas du boycott d’une partie de la population. On évite le bad buzz : la grippe, c’est viral, cela se choppe aussi sur les réseaux sociaux. Or faire du cinéma, c’est justement challenger, bousculer, choquer. Un cinéma sans audace est un cinéma mort. Tous les réalisateurs adulés aujourd’hui sont passés par cet exercice, et n’en déplaisent aux nouveaux bienpensants, s’il n’y avait pas eu les Polanski, Scorsese, Cimino, Louis Malle, Bertolucci et tous ces ogres des années 70, la cinéphilie aujourd’hui serait peut-être morte.

La cancel culture, la discrimination positive, le lissage des scripts sont devenus des approches industrielles millimétrées à Hollywood, faites pour amadouer le public le plus global, sans s’aliéner quiconque, y compris la Chine et autres pays aux actions bien peu démocratiques. Le rapport à la Chine en particulier est problématique, tant son rapport aux droits de l’homme, notamment dans le traitement des Ouïghour, interpelle notre conscience. Le but d’une industrie n’est-il pas de vendre à un public le même produit au plus grand nombre? En 1992, Disney décidait d’appeler son film d’animation Aladdin avec la même orthographe dans le monde entier, quitte à maltraiter les cultures et l’orthographe de chaque nation. L’objectif était simplement d’uniformiser la promotion et le merchandising. Plus de bénéfices, moins de dépenses. L’uniformisation du mot pour rentabiliser le produit. Le concept était fort. En 2020, il atteint un paroxysme alors que rien ne sort sur nos écrans. Les réseaux sociaux se permettent de combler le vide.

Repenser la place de la femme au cinéma

La vraie victoire pour toutes les communautés n’est pas à Hollywood et le cinéma mainstream devenu bouillie de bons sentiments. Il est dans la réelle émancipation des auteurs afro-américains, des femmes, à faire des films originaux qui parlent avec des intrigues et des psychologies fortes. Le manque de programmes adultes pour trentenaires, quadragénaires, et l’abondance de spectacles adulescents rendent difficile l’émergence de talents. Ce ne sont pas les réalisatrices de reboots au féminin, de Wonder Woman, ou de Birds of Prey qui changent la place de la femme à Hollywood. Ces films interchangeables, aux réalisatrices qui le sont tout autant, est un non-sens. Ce cinéma-là était pendant des décennies filmé par des hommes blancs dont on ne connaissait pas le nom. Des tâcherons qu’on les appelaient même. Ils n’ont en rien marqué l’histoire d’un regard d’auteur. La femme mérite mieux que de devenir un vecteur de cinéma creux, à l’instar de la sympathique Ava DuVernay qui n’avait épaté personne avec l’académique Selma et assommé tout le monde avec le mielleux Un raccourci dans le temps.

La diversité artistique étant au point mort à Hollywood en 2020, toutes les propositions comme Mulan ou Birds of Prey sont devenus des repoussoirs, systématiquement ratés, qui réduisent finalement la femme réalisatrice au rang d’outil, d’instrument, de tâcheronne, à son tour.  N’est pas Kelly Reichardt (First Cow, en 2020), Claire Denis, ou Jane Campion qui veut. Les femmes, on les veut visibles, signifiantes au-delà des clichés pédagogiques d’un Mulan ou des pubs de Brie Larson vantant la femme d’action qui s’approprie les codes du genre masculin. L’appropriation culturelle par excellence. On a eu des Spielberg, des Scorsese, des Nolan, des Tarantino… Ce sont des artistes de cette trempe que l’on veut voir désormais chez nos artistes femmes, avec leur langage propre, leurs mots, leur sensibilité. En cela viendra la vraie égalité, celle de nous faire aimer des auteures au-delà des symboles mis en place par des actionnaires. Beyoncé dans le domaine de la musique, Charlize Theron en tant qu’actrice sont de bons exemples à suivre.

#Black Lives Matter

Heureusement, la communauté afro-américaine peu encore compter sur l’intransigeance de Jordan Peele qui ose des thématiques audacieuses, ou sur des bijoux comme Queen & Slim de Melina Matsoukas, qui viennent montrer qu’on peut fédérer sur des projets sociétaux forts. Mais malheureusement, celui-ci a été trop peu vu, ce qui est une aberration à une époque où toute la jeunesse clame l’urgence de mettre un terme aux violences faites à la population noire.

Aux Etats-Unis, cette communauté peut au moins assister à la naissance d’un vrai souffle, aux successeurs de Spike Lee que l’on adorera suivre. Barry Jenkins est de cette trempe. Ces cinéastes doivent se multiplier, tout en évitant les appels impersonnels des grands studios pour des films sans saveur. Mais par pitié, évitons les débats de cette fin d’année, stupides et stériles, sur la légitimité d’un James Bond femme et noire… Atomic Blonde est notre James Bond femme. A Hollywood, Netflix et Charlize Theron de développer une série de films autour de ce personnage original. L’absence de créativité est le problème. Il faut générer les mythes féminins de demain et non pas chercher à reproduire à l’infini les mêmes concepts du passé en s’appropriant la culture des années 60 que l’on lisserait pour combler les jeunes contemporains. Wonder Woman, vraiment ?

La débâcle inacceptable des César

2020, avec ces débats de réseaux sociaux, l’intransigeance trollesque des internautes, a été polluée par les mauvaises questions, donnant systématiquement l’impression que le cinéma se mourrait par son manque de renouvellement. Il faudrait donc changer les têtes, mais garder les personnages ? L’image du cinéma a été entachée, et la division lors des César que d’aucuns qualifieraient de pathétique et de révisionniste, en a été une belle manifestation. La lutte pour le pouvoir ou la conservation des pouvoirs a toujours existé, mais désormais elle a pris le pas sur la qualité des films. Pis, elle a été amplifié par des tribunaux populaires, constitués d’émotions vives, digne de la chasse aux sorcières des années 50, à Hollywood. Non, Polanski n’est pas l’ennemi public numéro 1 pour les femmes dans une société où la violence quotidienne, sexuelle, sociale et familiale, est plus significative. Il ne représente pas plus un symbole patriarcal. Les combats à mener sont ailleurs. Stigmatiser un individu d’une autre époque relève de l’irrationnel, celle d’une décennie qui se cherche en faisant le ménage sans chercher à sonder ses propres exactions. Les âmes sont grises, elles ne sont ni blanches ni noires. La binarité, n’existe plus et Elliot Page nous l’a rappelé en décembre.

L’heure de la reconstruction a-t-elle sonné ?

Aussi, peut-on avoir le courage de dire que le cinéma français d’aujourd’hui n’a plus la force du cinéma des Varda, Truffaut, Tavernier, Blier, Rohmer, et qu’il est bien difficile de trouver des films à distinguer pour marquer l’histoire du 7e art par leur profondeur. Ni J’accuse de Polanski, ni Portrait de la jeune fille en feu de Sciamma n’avaient la force des œuvres antérieures de leurs auteurs, capables alors d’attirer un public large dans les salles, tout en traitant de sujets sérieux.

Dans le domaine historique, on préférera Tess et Le pianiste pour le premier et Sciamma n’a pas trouvé la même puissance picturale que celle qui éblouissait dans La leçon de piano et même plus récemment, dans un film pourtant austère, The Young Lady. Cela n’a pas empêché les Anglo-saxons d’adorer son Portrait, mais de là à flinguer les Français de l’étranger car on n’a pas pu y trouver la même chair et le même érotisme que les cinéphiles d’outre-Atlantique ou d’Outre-Manche… On préfèrera de notre côté le regard adulte de Sciamma filmant l’adolescence d’Adèle Haenel dans Naissance des pieuvres, ou sa pertinence artistique dans Tomboy, deux authentiques chefs-d’œuvre qui nous vaudront, à l’égard de cette grande auteure française, une dévotion absolue.

Bref, en 2020, le cinéma s’est crispé de tous les côtés et l’attitude des uns, le malaise des autres, a rendu cette situation bien inconfortable. Trop de souffrance de toutes part qui laissera des traces indélébiles, amplifiées par la COVID-19, le manque de visibilité quant à l’avenir des cinéma et la dichotomie des perceptions quant aux plateformes.

Il est temps pour la grande famille du cinéma français de se rassembler et non de s’entredéchirer en public. L’heure doit être à la réflexion et à la reconstruction. Nous avons tant à gagner, mais aussi tellement à y perdre.

Dossier par Frédéric Mignard