Le facteur de Saint-Tropez, coproduit par Jean-Claude Camus, producteur de Johnny Hallyday, réservera aux spectateurs audacieux du bon Z du terroir avec Paul Préboist superstar. Réalisée par le scénariste du Gendarme de Saint-Tropez, cette aberration cinématographique absolue est à prendre au dernier degré.
Synopsis : Un facteur écolo et son ami le gendarme partent en guerre pour sauver la ville de toutes les pollutions qu’elle subit. En effet, la mairesse a pour projet de construire un casino.
Critique : A sa sortie en 1985, Le facteur de St-Tropez sonnait le glas d’un genre de comédie française fauchée, tournée en espadrilles par des habitués du Z craignos, pour les besoins d’un marché de province qui ne ressemblait en rien à l’actuel paysage de l’exploitation française. L’ère n’était pas aux multiplexes, mais aux petites salles de village qui fermaient toutes, les unes après les autres, durant la grande crise cinématographique de 1986-93, propulsée par le développement de la VHS et l’arrivée de Canal +, de la Cinq et M6, et une évolution indéniable des goûts des consommateurs. Soudainement, la France populaire et vieillissante se détournait d’un pan de sa culture populaire grivoise. L’hexagone rural devenait urbain ; il s’embourgeoisait, voulant du budget et de la matière sur le grand écran.
Du budget et de la matière dans notre Facteur de Saint-Tropez, il n’y en a point. Le cinéaste Richard Balducci tournait vite et mal des projets sans écriture, dans des conditions les plus improbables, avec comme seuls outils de promo des titres pompier (Prends ta Rolls et va pointer, N’oublie pas ton père au vestiaire, deux petits succès du début des années 80) et des castings composés de personnalités attachantes qui sentaient bon le fromage normand. Notre facteur, c’est Paul Préboist, qui triomphait en 1982 dans le premier rôle de Mon curé chez les nudistes, alors que pendant deux décennies on ne lui accordait que des apparitions secondaires. Ce fleuron Z du cinéma populaire avait fini sa carrière à plus d’un million d’entrées France, faisant de Préboist une figure incontournable de la comédie du terroir dans cette décennie qui, paradoxalement, allait enterrer ce type de divertissements.
L’idée d’envoyer notre patriote bègue sur les plages de Saint-Tropez relevait de l’exploitation pure. Les comédies policières de De Funès sur les plages tropéziennes (Balducci y va de ses petits clins d’œil avec l’apparition de la religieuse France Rumilly et de Galabru) avaient inspiré bon nombre de séries Z estivantes dont Max Pecas s’était fait le spécialiste (Les branchés de Saint Tropez, en 1983, avait fait un tabac !).
Les plages, lieux d’insouciance, étaient surtout l’occasion de déshabiller les Ginette peu farouches sur un sable chaud. Le facteur répond donc à cette demande de rire traditionnel à la De Funès et à cette obsession pour la nudité, dont se repaissaient les jeunes couillons et les vieux de la vieille libidineux. Les nudistes des Gendarmes sont désormais des bourgeoises à seins nus, parfaitement entrées dans les mœurs des littorales du sud.
La populace ne s’intéressant guère à l’esthétique des plans, la réalisation n’était pas la priorité première de Balducci, qui filmait mal à peu près tout ce qui tombait devant sa caméra.
Le degré zéro de mise en scène est accentué par le néant caractérisé du script paillard au mauvais goût tendancieux, souvent raciste et bêtement franchouillard (ici toutes les références à la guerre d’Indochine du pourtant sympathique Henri Genès sont tout simplement inacceptables). Une autre époque, une autre France. Même la présence de Manuel Gélin en jeune facteur vient faire du pied à Max Pécas, puisque sa jeunesse marrante ne cherche pas à aller plus loin que les poncifs sociologiques de Max Pécas.
Conscient de la limite de son cinéma, Balducci laisse surtout les spectateurs s’intéresser à la plastique des comédiennes, déshabillées pour un oui et pour un non. Toutes plus nymphomanes les unes que les autres, prêtes à violer notre pauvre facteur au physique de Français moyen pourtant loin d’être ragoûtant. Ah, ces dames ! Brigitte Borghese, Françoise Blanchard… Des habituées du Z pur aujourd’hui disparues, issues de l’œuvre érotique de Jean Rollin, partagées entre l’allure de baronne perverse pour l’une et le bon cru de campagne pour l’autre. Toute une époque aux canons féminins aujourd’hui obsolètes.
Moins périmé, le discours écolo (notre facteur, un traditionaliste, milite pour préserver le patrimoine) n’en ressort pas grandi, raillé par le ridicule (grand) pépère de Préboist qui affrontent les politiques locaux, un députés et une mairesse jouée par Marion Game avec un sérieux de conviction…sic, on n’ira pas jusque-là.
Inutile de préciser que Le facteur de Saint-Tropez, d’une infinie nullité, est une source de plaisir coupable pour les nostalgiques des bisseries franchouillardes, ces spectateurs d’une abnégation cinématographique totale toujours partants pour dresser une sociologie précise des canons populaires d’une époque révolue. On ne s’en plaindra pas.
Sorti le 31 juillet 1985 en plein cœur des grandes vacances, Le facteur de Saint-Tropez bénéficiait de 19 salles à Paris, soit la 3ᵉ plus grosse sortie du jour derrière Porky’s contre-attaque (24 salles, distribué par la Fox) et Vendredi 13 – Chapitre 5 : Une nouvelle terreur (20 salles, proposé par la CIC).
Dès son premier jour, Le facteur de Saint-Tropez réussit une entame plutôt encourageante avec 2 231 spectateurs. Convenable, évidemment, si l’on prend en compte le fait que ce type de comédie franchouillarde n’avait guère d’impact sur le public parisien.
Les autres sorties démarrent légèrement plus haut : Porky’s contre-attaque totalise ainsi 3 756 spectateurs, Vendredi 13, une nouvelle terreur 2 875, et Gymkata 2 384.
En première semaine, Le facteur de Saint-Tropez se hisse à la 13ᵉ position avec 17 900 spectateurs. C’est le 3ᵉ meilleur score pour une nouveauté cette semaine, derrière Porky’s contre-attaque (8ᵉ avec 21 570 spectateurs) et Vendredi 13, chapitre 5 (12ᵉ avec 18 022 spectateurs). On est très bas dans l’intérêt des spectateurs, mais cela aurait pu être tellement pire.
Ce qui est révélateur de l’époque, c’est que des films comme Police Academy 2 et Porky’s contre-attaque réalisaient des scores plus élevés, preuve que les spectateurs parisiens préféraient visiblement l’humour américain à celui d’Henri Génès ou Marion Game.
Si la présence du Facteur à Paris peut étonner, il faut signaler que le film n’était exploité que dans 6 salles intra-muros : le George V, le Lumière, la Bastille, la Maxéville, le Fauvette, le Clichy-Pathé. Seul un de ces cinémas n’atteignait pas les 1 000 entrées à l’issue de la première semaine. Au total, ces 6 écrans ont cumulé 8 995 spectateurs, un score finalement plutôt honorable.
En périphérie, 13 autres salles complétaient son circuit et engrangeaient 8 916 spectateurs supplémentaires, portant le cumul de la première semaine à près de 17 900 entrées.
Dès la deuxième semaine (7 août), la concurrence s’affirme avec Runaway, film de science-fiction avec Tom Selleck, La Baston de Jean-Claude Missiaen, la reprise du James Bond L’Homme au pistolet d’or (24 salles), Il était une fois la révolution de Sergio Leone, et Diesel, un sous-Mad Max français qui avait coûté son prix, mais qui rentrera dans les annales de par son bide.
Dans ce contexte, Le facteur de Saint-Tropez poursuit néanmoins sa carrière avec 10 cinémas (dont 5 parisiens), attirant encore 8 792 spectateurs.
En troisième semaine, seules 3 salles parisiennes (George V, Max Linder, Clichy-Pathé) le programment encore, générant 3 513 entrées supplémentaires, auxquelles s’ajoute une salle en périphérie (Versailles – Le Cyr), soit 643 spectateurs.
En fin de troisième semaine, le cumul atteint est de 30 859 entrées.
Le film tiendra même une 4ᵉ semaine dans trois cinémas parisiens, y ajoutant 2 437 tickets, portant le total à 33 296 entrées – soit plus ou moins le score de Porky’s contre-attaque et environ 7 000 spectateurs de plus que le cumul total de Vendredi 13, chapitre 5.
La Maxéville lui accorde même une 5ᵉ semaine, avec 814 retardataires, pour un total final de 34 110 parisiens.
Bien sûr, c’est en province que se joue le succès. Avec près de 390 000 spectateurs, Le facteur de Saint-Tropez termine sa carrière française à 426 000 entrées.
Ce résultat est comparable à d’autres comédies contemporaines : Le téléphone sonne toujours deux fois des Inconnus (509 000 spectateurs), le film à sketches prestigieux (mais flopesque) Tranches de vie (649 000 spectateurs) et un an plus tard Je hais les acteurs (1986 – 414 000 spectateurs).
En conclusion, pour une comédie franchouillarde souvent jugée ringarde, Le facteur de Saint-Tropez a réalisé un parcours honorable dans un contexte général favorisant le divertissement américain et un début de crise du cinéma défavorable à ce cinéma suranné.

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Richard Balducci, Michel Galabru, Paul Préboist, Henri Génès, Marion Game, Brigitte Borghese, Françoise Blanchard, Manuel Gélin