Matrice d’une saga en 26 films, La Légende de Zatoïchi : Le Masseur aveugle est surtout un pur chef d’œuvre du chanbara grâce à un acteur en pleine possession de ses moyens, une réalisation superbe et une intrigue poignante. Un petit bijou à redécouvrir.
Synopsis : Le masseur aveugle Zatoïchi rend visite à un chef yakuza. Bientôt entraîné dans un conflit avec un clan rival, il se lie d’amitié avec un samouraï malade du camp adverse, tandis que la guerre entre les deux factions devient inévitable.
Une œuvre conçue pour initier une série de films
Critique : Au début des années 60, la prestigieuse compagnie Daiei commence à éprouver quelques difficultés financières. Il faut dire qu’elle enchaîne souvent de très grosses productions comme Bouddha (Kenji Misumi, 1961) qui s’avèrent assez peu rentables au vu des budgets astronomiques alloués. Dès lors, la compagnie souhaite trouver des filons ou films à série qui pourraient être très rentables en dépensant moins d’argent et en fidélisant le public. Pour cela, elle compte sur la popularité acquise par l’acteur Shintarô Katsu depuis Le Bandit aveugle (Kazuo Mori, 1960) où le comédien incarnait avec une grande crédibilité un masseur atteint de cécité qui se vengeait de la société en fomentant des plans machiavéliques.

© 1962 Kadokawa Corporation. Tous droits réservés.
Or, les producteurs tombent par hasard sur un court récit de l’écrivain Kan Shimozawa rédigé en 1961 évoquant la guerre des gangs entre les clans Sukegoro et Shigezo qui a véritablement eu lieu à la fin de la période Edo. Dans cette courte nouvelle, l’écrivain mentionne l’existence d’un mythique masseur aveugle qui aurait été un redoutable adversaire au sabre. Il n’en fallait pas plus pour que la Daiei commande au scénariste vétéran Minoru Inuzuka un scénario fondé sur ce personnage destiné à être interprété par Shintarô Katsu.
Un film entièrement conçu entre février et avril 1962
D’une redoutable efficacité, le système des studios japonais se met alors en ébullition puisque le scénario est commandé en février 1962, le tournage commence au mois de mars et le long métrage finalisé sort sur les écrans japonais le 18 avril 1962. Une efficacité liée à la rapidité d’exécution du cinéaste Kenji Misumi qui travaille alors toujours avec la même équipe. Au cœur de ce système bien rôdé, rapidité n’est aucunement synonyme de laisser-aller comme le démontre parfaitement La Légende de Zatoïchi : Le Masseur aveugle, véritable chef d’œuvre du genre chanbara.
Pourtant, à y regarder de plus près, le film ne raconte pas grand-chose si ce n’est l’affrontement assez classique entre deux clans et l’arrivée inopinée d’un masseur aveugle. La base même du script semble avoir été copiée sur celle du Garde du corps ou Yojimbo (Akira Kurosawa, 1961). Mais contrairement au personnage incarné par Toshirô Mifune, Zatoïchi choisit un camp dès le début, avant de se désolidariser de cette lutte qu’il juge stérile et surtout inutile.
Zatoïchi ou la droiture faite homme
En fait, dès le début, le personnage principal est décrit comme un homme profondément honnête et entièrement guidé par l’honneur. Tout l’inverse du Bandit aveugle que Shintarô Katsu incarnait deux ans plus tôt. La force du long métrage de Kenji Misumi vient de sa capacité à suggérer la puissance de Zatoïchi, alors même qu’il ne dégaine son sabre qu’au bout d’une heure de film et qu’il ne tue que trois personnes durant tout le récit. Profondément juste, le masseur se conduit mal avec les gens qu’il juge malhonnêtes, mais respecte ceux qui ont un véritable sens de l’honneur.

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Ce qui fait de La Légende de Zatoïchi : Le Masseur aveugle un chef d’œuvre du genre vient du traitement très original effectué par le cinéaste Kenji Misumi. Celui-ci réduit l’action au maximum et ose livrer une œuvre très austère, mais dont les quelques éclats de violence se révèlent encore plus saisissants. Ainsi, le massacre final dans le village apparaît comme absolument barbare, d’autant que le spectateur a eu le temps de bien connaître les différents protagonistes. Réalisé avec une grande économie de moyens, le chanbara se permet des moments de pure introspection, avec de longs silences, une attention constante aux détails de la bande-son et un usage très parcimonieux – mais toujours juste – de la superbe musique d’Akira Ifukube.
Des hommes d’honneur
Enfin, les moments les plus poignants viennent de la relation amicale qui naît entre Zatoïchi et le samouraï atteint de tuberculose (Miki Hirate, personnage historique magnifiquement incarné par le génial Shigeru Amachi). Leur relation est fondée sur le code d’honneur des yakuzas et leur duel final devient non pas un pur moment d’action, mais un drame où un homme court vers sa propre mort des mains de son ami afin de périr dans l’honneur et non par la maladie. Cette séquence est filmée avec une intensité dramatique admirable par un Kenji Misumi déjà au sommet de son art. On retrouvera cette capacité de suggestion incroyable dans certains des meilleurs épisodes de la saga, mais aussi de la franchise Baby Cart.
Ainsi, La Légende de Zatoïchi : Le Masseur aveugle est non seulement le début d’une franchise qui comprendra 26 films au total, mais il est également un pur chef d’œuvre du cinéma mondial, porté par une réalisation superbe et une interprétation divine.
Une sortie d’abord en vidéo, puis au cinéma en 2024
Malheureusement, malgré son énorme succès japonais, le métrage n’a pas connu d’exportation en France à l’époque. Il a fallu attendre la sortie en DVD en 2004 par l’éditeur Wild Side Vidéo pour découvrir ce bijou méconnu dans nos contrées. Depuis, le long métrage a été exploité dans une copie restaurée au cinéma au sein d’un programme regroupant d’autres films de Kenji Misumi, sous le titre simplifié Zatoïchi, le masseur aveugle. Ce programme est sorti une première fois en juin 2024, avant d’être repris au mois de septembre 2025.
Désormais, le métrage, qui a retrouvé son titre vidéo complet, est disponible en blu-ray dans le coffret Zatoïchi – Les Années Daiei – Volume 1 édité par Roboto Films. Un indispensable.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 26 juin 2024
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Kenji Misumi, Shintarô Katsu, Masayo Banri, Shigeru Amachi
Mots clés
Cinéma japonais, Franchise : Zatoïchi, Les handicapés au cinéma, La cécité, Les samouraïs au cinéma

