Modèle de construction narrative, La femme à abattre est un vrai petit classique du film noir porté par la réalisation magistrale de Raoul Walsh.
Synopsis : Le gangster qui avait accepté de témoigner contre le chef d’une redoutable organisation criminelle se tue accidentellement. Le procureur Martin Ferguson perd son témoin clé et doit repartir à zéro. Il a peu de temps pour éviter que le suspect ne ressorte libre du tribunal.
A l’origine, une affaire réelle des années 30
Critique : Au début des années 50, le scénariste Martin Rackin, déjà actif depuis une bonne décennie, se lance dans l’écriture de La femme à abattre (1951), un film noir fondé sur une véritable affaire meurtrière datant des années 30. Effectivement, au cours de cette décade est née une entreprise liée à la pègre nommée Murder Inc. Il s’agissait tout simplement de commanditer des assassinats par le biais d’une société privée qui engageait alors des tueurs professionnels pour se charger des contrats. Le but était d’empêcher la police de trouver un mobile, d’autant que l’assassin ne connaissait même pas sa victime.
Cette entreprise a finalement été démantelée en 1941 grâce au témoignage d’Abe Reles qui s’est repenti afin d’éviter la chaise électrique. Malheureusement, celui-ci est mort peu avant de témoigner au procès. C’est exactement le point de départ de La femme à abattre puisque nous suivons la protection de Joe Rico (excellent Ted de Corsia, une révélation) par l’assistant du procureur joué par l’impérial Humphrey Bogart. Pourtant, au bout d’un quart d’heure, la mort soudaine du témoin principal prend le spectateur de court.
Un habile enchâssement de flashbacks
A partir de là, le scénario déploie un stratagème impressionnant pour nous expliquer les tenants et aboutissants de l’affaire. Il s’agit d’une multitude de flashbacks enchâssés les uns dans les autres. Malgré l’extrême complexité du dispositif narratif, le spectateur n’est jamais perdu et comprend finalement parfaitement les rouages d’une affaire pourtant complexe. Le tout nous amène avec virtuosité jusqu’à un twist final inattendu qui confirme l’excellence de l’écriture de Martin Rackin.

© 1951 Melange Pictures LLC. / Affiche : Les Films sans Frontières. Tous droits réservés.
Toutefois, le script est également servi par une excellente réalisation de Raoul Walsh. Effectivement, même s’il n’est pas crédité au générique, c’est bien le vétéran qui a tourné une très grande partie du film. D’abord attribuée au metteur en scène de théâtre Bretaigne Windust, la réalisation a finalement été confiée à Raoul Walsh grâce au soutien de son complice Humphrey Bogart. Officiellement, Bretaigne Windust serait tombé gravement malade durant le tournage, mais plusieurs témoignages plus tardifs semblent indiquer qu’il a été purement et simplement évincé du plateau par la Warner qui n’était pas satisfaite des rushes des premiers jours. Humphrey Bogart ne serait pas étranger à ce changement.
La femme à abattre conserve toutes les qualités des produits estampillés Warner
Même si La femme à abattre n’est pas un projet de grande envergure pour le studio (avec un budget très serré d’un million de dollars), la présence d’une star comme Bogart pouvait en faire un succès-surprise. Autant mettre donc toutes les chances de son côté en octroyant la réalisation à un professionnel aguerri. Raoul Walsh excelle d’ailleurs ici dans la création d’une ambiance sombre, baignant le film dans un clair-obscur magnifique.
Il parvient également à conserver le style nerveux des productions Warner en livrant un montage très resserré qui privilégie l’efficacité, jusque dans les dialogues, très percutants. Ainsi, en moins de 90 minutes, il raconte une intrigue particulièrement tortueuse, mais qui ne perd jamais le spectateur. En cela, on peut qualifier La femme à abattre de petit classique du genre qui devrait être étudié dans les écoles de cinéma.
Un succès amplement mérité
Outre ses qualités formelles, La femme à abattre bénéficie de comédiens chevronnés, tous parfaitement choisis. Bogart est immédiatement crédible en enquêteur teigneux, Ted de Corsia fait un mafieux impressionnant, Zero Mostel est impeccable en tueur peureux et suintant et Susan Cabot constitue une cible féminine de choix. Remarquable de bout en bout malgré la minceur de son budget, La femme à abattre n’a donc pas usurpé son statut de classique du genre.
Il fut d’ailleurs un vrai succès lors de sa sortie américaine, tandis qu’en France, il arrive sur les écrans assez rapidement à partir du vendredi 7 septembre 1951. Le film noir parviendra à passionner 635 890 Franciliens, tandis qu’ils furent 1 702 032 à venir applaudir Humphrey Bogart sur l’ensemble du territoire français. Un bien beau succès donc, qui a d’ailleurs fait l’objet d’une reprise en 2018 par le distributeur Films sans Frontières.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 5 septembre 1951
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© 1951 Melange Pictures LLC. / Affiche : René Péron. Tous droits réservés.
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Bretaigne Windust, Raoul Walsh, Humphrey Bogart, Jack Mower, Susan Cabot, Don Beddoe, Zero Mostel, Ted de Corsia
Mots clés
Cinéma américain, Film noir, Film de mafia, Les gangsters au cinéma
