Frayeurs, premier volet d’une trilogie de la mort de Lucio Fulci tournée aux USA, est d’une poésie macabre puissante. Tout simplement l’un des meilleurs films horrifiques italiens des années 80.
Synopsis : Trois jeunes gens tentent de conjurer la malédiction attachée à la mort d’un prêtre, qui, selon une prophétie, précède l’ouverture des portes de l’Enfer.

Frayeurs (La Paura), photo d’exploitation © 1980 VIP Media SRL – Dania Film SRL
Le goût du bis
Critique : Le succès mondial de L’enfer des zombies développe le goût du morbide de Lucio Fulci qui émanait déjà de ses gialli et étrangetés des années 70. Aussitôt, le cinéaste, déjà actif depuis une trentaine d’années dans des genres comme la comédie et le western, développe un nouveau projet macabre, empreint d’une touche de Lovecraft qu’il veut appuyer dans ses nouvelles peintures infernales.
Toutefois, loin de lui la facilité d’une nouvelle collaboration avec le producteur de Zombi 2, Fabrizio De Angelis : il le surnomme le “Cobra” pour lui avoir dissimulé les gains de leur film de zombies. Fulci convainc plutôt le boss de la Medusa Distribuzione (Renato Jaboni) et les producteurs Luciano Martino (Dania Films) et Mino Loy de produire son nouveau projet horrifique. Dès leur accord, il quitte abruptement le tournage de La guerre des gangs, laissant son assistant Roberto Giandalia à la manœuvre de ce qui deviendra un solide poliziottesco. Fulci semble heureux de poursuivre sur la terreur d’outre-tombe en installant un nouveau segment dans sa saga putride axée sur la figure des morts vivants. Il inaugure surtout le tout premier opus d’un triptyque autour d’un surnaturel gothique américain. Pendant deux ans il développe une œuvre d’un romanesque sépulcral avec une maestria visuelle marquante, dans ses plans tarabiscotés, ses effets de style personnels et ses peintures d’une hémoglobine noire et putride.

Editions vidéo françaises de Frayeurs de Lucio Fulci (South Pacific Vidéo, Néo Publishing, Artus Films, Le Chat qui fume) © Dania Film. All Rights Reserved.
Loin d’être le plus abouti de ses films en raison d’un rythme relativement lent (sa structure narrative éclatée, qui a pour but d’affirmer l’ubiquité de la menace, y est pour beaucoup), Frayeurs se défend toutefois malignement. Fulci ne cherche plus à copier les grands succès d’outre-Atlantique, comme il était coutume de le faire au pays de la pasta sanguine, ou comme il l’avait lui-même fait dans L’enfer des zombies. Il exploite ses propre fantasmes et développe une propension pour les atmosphères de cauchemar méphistophélique qu’il poussera au sublime dans son film suivant, L’au-delà, où il reprendra le thème des sept portes de l’enfer, qui une fois ouvertes laissent échapper des spectres assoiffés de sang. Le son (inclusion foutraque d’oiseaux et d’éléments éclectiques), le mixage, le montage… tout concoure à une acuité de sa peinture des ténèbres qui laisse pantois.
Dans Frayeurs, le macabre est déjà poussé à une forme de paroxysme et surpasse éminemment celui de L’enfer des zombies que l’on pouvait trouver diminué par un cadre diurne, solaire et exotique. Le scripte de Dardani qui était déjà à la manœuvre sur L’enfer des Zombies (même s’il n’était pas directement crédité) est d’une puissance évocatrice qui accouche d’éléments particulièrement croustillants, accentuant la puissance d’évocation du cinéma gothique italien des années 60 dans une dimension méphistophélique et funèbre insolite.

© 1980 VIP Media SRL – Dania Film SRL
Une horreur graphique gratuite qui marqua l’histoire du genre
Frayeurs abonde d’éléments marquants : suicide d’un prêtre sur une terre consacrée ; scène claustrophobique d’une femme qui se réveille dans un cercueil, ensevelie sous terre (Tarantino en fit référence dans Kill Bill) ; nuée d’asticots qui fait voler en éclats une fenêtre pour envahir une demeure (10 kilos de vers et de sinistres anecdotes liées à cet épisode) ; cadavres en putréfaction recouverts de lombrics répugnants ; crypte dantesque infestée de zombies… Le cinéaste laisse échapper de la pellicule une odeur de mort et de pourriture qui émane de chaque plan. Parfois, l’impression de gratuité dérange, mais Fulci qui veut faire de l’horreur graphique un exutoire pour le spectateur, remporte la manche à chaque coup en parvenant à marquer l’histoire du genre, à coup de délires graphiques (la perceuse qui transperce le crâne d’une victime hurlante ; Daniela Doria contrainte de vomir ses tripes, en l’occurrence les tripes chaudes d’un agneau tué moins de dix minutes auparavant). Des effets outranciers dans leurs excès qui soulignent les limites artistiques d’un cinéaste calculateur, animé par les contraintes commerciales de l’époque (l’horreur avait alors un public fidèle voué à la tripaille et il fallait en repousser les limites) mais qui paradoxalement affirment un style singulier, aux relents de danse macabre. En tous points fascinant pour ceux qui s’intéressent à la poésie morbide.

Frayeurs (La Paura), photo d’exploitation © 1980 VIP Media SRL – Dania Film SRL
Parmi les acteurs, la Britannique Catriona MacColl, 26 ans, précédemment vue dans le Lady Oscar de Jacques Demy, démarre une collaboration de trois films avec le cinéaste qui la fera entrer dans la légende du cinéma d’épouvante dont elle ne ressortira jamais. Hurlante, saisie de spasmes, enterrée vivante, le visage couvert de vers…, elle est l’héroïne mature d’un genre où l’on découvrait beaucoup les corps. Mais Fulci qui la réembauchera sur L’au-delà et La maison près du cimetière, semblait voir en elle un alter ego féminin à mille lieues des héroïnes adolescentes du slasher hollywoodien qui déferlait. Lui qui n’aimait pas les stars, respectait MacColl au point d’en faire le visage de ce qui représentera son cinéma des années 80.
Bien qu’imparfaite (le script est quand même bien rachitique), Frayeurs fait figure de miracle dans le genre horrifique. Lucio Fulci met l’ensemble en boîte en à peine huit semaines, à Savannah en Géorgie, Etats-Unis, et à Rome, Italie, pour les effets spéciaux, où est, entre autres, filmé la séquence finale de la crypte, au sein du studio De Paolis. Le film n’est pas encore sorti en France qu’il a déjà achevé Le Chat noir et le voilà sur L’au-delà qu’il compte réaliser cette fois-ci à la Nouvelle-Orléans, en Louisiane.
Des décennies après, grâce à une exploitation exceptionnelle sur tous les supports (récemment, il est sorti en 4K au Royaume-Uni en 2025 et Le Chat qui fume en proposera un collector ultra HD en France, en mars 2026), La Paura demeure encore une magnifique référence, un jalon dans l’épouvante transalpin dont la beauté luciférienne (le score de Fabio Frizzi est sublime ; la photo et les décors d’un autre monde) illustre tout le magnétisme malsain que beaucoup de spectateurs peuvent éprouver face à ce type de spectacle viscéral, qui les rapproche au plus près de leurs phobies morbides. Une perversion ? Non, une réflexion onirique sur sa propre mortalité.

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Après une exploitation décevante en Italie où les chiffres sont en retrait par rapport à ceux de L’enfer des zombies, Frayeurs va connaître une très belle carrière internationale. En France, le film est soutenu par L’écran Fantastique dont le festival au Grand Rex, le Festival du Film Fantastique de Paris, le pare du Prix du Jury. Le frère du rédacteur en chef de l’écran, Robert Schlockoff, sera l’attaché de presse officiel du film de Lucio Fulci qui est promis pour le 10 décembre 1980, quatre mois après la sortie italienne, et seulement 10 mois après le succès de L’enfer des zombies (290 000 entrées France).
Box-office de Frayeurs
Proposé dans 14 salles à Paris-Périphérie, Frayeurs entre en 14e position avec 17 490 spectateurs, face à des nouveautés de poids : La cage aux folles II (146 000) et Superman II (123 000). Curieusement, Lucio Fulci doit se positionner derrière le voyeuriste Les monstres du kung-fu, film de karaté mettant en scène des acteurs amputés ou nés avec une agénésie de membres. Ce dernier le double avec 18 000 entrées dans 4 salles. Le porno Cécilia fait également mieux, avec 18 000 entrées dans 7 salles. Une injustice manifeste.
Frayeurs ne réalise donc pas de score admirable au démarrage mais l’affiche puissante de Landi fait tout de même son effet : la série B italienne – interdite aux moins de 18 ans -, réussit finalement à doubler Terreur extra-terrestre qui chute à 16 000 entrées en 3e semaine, après deux belles premières semaines.

Frayeurs (La Paura), photo d’exploitation © 1980 VIP Media SRL – Dania Film SRL
Cette même semaine, Bernard Dauman via sa société Arts et Mélodie, initialement spécialisée dans les documentaires musicaux, parvient à tirer 14 000 entrées de AC/DC le film (4 salles), la reprise de La Strada épate 12 000 nostalgiques (5 salles) et Amours d’adolescentes pubères recense 11 000 vieux imperméables dans 5 salles.
Une chute vertigineuse avant Noël
En deuxième semaine Frayeurs chute de façon dangereuse, avec seulement 5 772 entrées. Il faut dire que seuls 5 cinémas l’ont conservé (les UGC Odéon/Marbeuf/Opéra, le Bienvenue Montparnasse et la Maxéville), en raison d’une concurrence impitoyable : La Boum, Je vous aime avec Deneuve, Les Charlots contre Dracula, La Cigala de Lattuada qui remporte 15 écrans parisiens, Drôles de couples avec Alberto Sordi et Monica Vitti (4 écrans à Paris), Les Séducteurs, avec Roger Moore et Lino Ventura, qui profite de plus de 20 écrans, Un drôle de flic de Corbucci avec Terence Hill… Il en faut des écrans pour tout ce beau monde. Frayeurs en est la première victime.
Un bouche-à-oreille épatant
Nonobstant, le désormais classique de Lucio Fulci jouit d’un magnifique bouche-à-oreille et rebondit en 3e semaine, avec des résultats en hausse (7 347 entrées dans 4 salles). Rien qu’à La Maxéville, la cité des morts-vivants accueille 2 822 spectateurs. Respect. Le film UGC dépasse officiellement les 30 000 entrées, dépassant à son tour Les monstres du Kung Fu ou Cécilia qui clamsent sont loin derrière.

Visuels de Frayeurs, en 4K ultra hd chez Le Chat qui fume (mars 2026). All Rights Reserved.
En 4e semaine, UGC le place encore dans 3 salles et en tire 5 771 entrées. Les scores au Bienvenue Montparnasse et à La Maxéville sont encore brillants. Le poème macabre de Fulci survit à sa 5e semaine (3 281 entrées dans 2 salles) et se stabilise autour des 2 500 spectateurs dans 2 salles (Les Montparnos, l’Omnia). Finalement, Frayeurs achève sa carrière parisienne avec 701 spectateurs à l’UGC Rotonde, pour un total de 42 920 spectateurs. Certes, le résultat est en baisse par rapport aux 76 357 Franciliens de L’enfer des zombies, mais le miracle se situe aussi à l’échelle française. L’affiche de Landi a finalement fait de l’oeil à 257 543 français, ce qui poussera UGC à réitérer son intérêt pour le cinéaste dont ils distribueront les deux films suivants, L’au-delà et La maison près du cimetière.

Edition 4K Collector chez Cauldron, aux USA. All Rights Reserved.
La vidéo en héritage
Le succès de Frayeurs ne se démentira pas. En VHS, il sort notamment chez South Pacific Vidéo ou René Chateau. En DVD, il est marqué du seau du collector par Néo Publishing qui en tirera une édition double au milieu des années 2000. Artus, en 2018, en propose un médiabook luxueux pour son passage au blu-ray, et Le Chat qui fume l’adoube huit ans plus tard avec un Ultra HD 4K tout aussi collector. Des passages culte sur Canal +, sa présence sur des plateformes culte comme Shadowz, et une ribambelle d’éditions internationales, en font l’un des films d’horreur les plus exploités pour une raison qui dépasse la tentative de l’argent facile : la vénération des éditeurs et des cinéphiles pour cette oeuvre authentiquement culte qui se découvre et se redécouvre avec un plaisir inaltéré, peu importe les décennies et les époques. Le pouvoir de persuasion de Lucio Fulci demeure entier.
Les sorties de la semaine du 10 décembre 1980
Les films de zombies au cinéma

© 1980 VIP Media SRL – Dania Film SRL / Affiche : Michel Landi © ADAGP Paris, 2020. Tous droits réservés.
Biographies +
Lucio Fulci, Catriona MacColl, Venantino Venantini, Janet Agren, Carlo De Mejo, Christopher George, Luciano Rossi, Giovanni Lombardo Radice (John Morghen), Daniela Doria, Michele Soavi
Mots clés
Cinéma italien, Les films d’horreur des années 80, Gore, Les maisons hantées au cinéma, Cinéma bis italien, Cinéma bis, Le cinéma d’horreur