Deux hommes en fuite : la critique du film (1970)

Drame, Action, Thriller | 1h50min
Note de la rédaction :
8/10
8
Deux hommes en fuite, l'affiche de la reprise

  • Réalisateur : Joseph Losey
  • Acteurs : Malcolm McDowell, Robert Shaw, Henry Woolf, Pamela Brown
  • Date de sortie: 11 Nov 1970
  • Nationalité : Britannique, Espagnol, Américain
  • Titre original : Figures in a Landscape
  • Titres alternatifs : Figuras en un paisaje (Argentine) / No Limiar da Liberdade (Brésil) / Caccia sadica (Italie) / Dois Vultos na Paisagem (Portugal) / Caza humana (Espagne) / Im Visier des Falken (Allemagne)
  • Année de production : 1970
  • Scénariste(s) : Robert Shaw, d'après un roman de Barry England
  • Directeur de la photographie : Henri Alekan, Peter Suschitzky, Guy Tabary
  • Compositeur : Richard Rodney Bennett
  • Société(s) de production : Cinecrest, Cinema Center 100 Productions
  • Distributeur (1ère sortie) : SN Prodis
  • Distributeur (reprise) : Carlotta Films
  • Date de reprise : 27 septembre 2017
  • Éditeur(s) vidéo : Carlotta (DVD et Blu-ray)
  • Date de sortie vidéo : 16 mai 2018
  • Box-office France / Paris-périphérie : 140 094 entrées / 15 745 entrées
  • Box-office nord-américain -
  • Budget : -
  • Rentabilité : -
  • Classification : Tous publics
  • Formats : 2.35 : 1 / Couleurs / Son : Mono
  • Festivals et récompenses : BAFTA Awards 1971 : 1 nomination pour Richard Rodney Bennett pour la meilleure musique de film
  • Illustrateur / Création graphique : René Ferracci (affiche de 1970) / Dark Star (affiche de 2017)
  • Crédits : © 1970 Cinema Center Films And Cinecrest Films Inc. Tous Droits Réservés.
Note des spectateurs :

Grand film abstrait, Deux hommes en fuite prouve une fois de plus l’immense talent de Joseph Losey qui sublime chaque plan par une réalisation audacieuse et inspirée. Un grand moment de cinéma.

Synopsis : Deux hommes courent sur la plage à l’aube. Ils ont les mains liées derrière le dos. Au même moment, un hélicoptère survole frénétiquement les environs. MacConnachie et Ansell sont deux évadés qui, pour tenter d’échapper à leurs geôliers, doivent traverser des paysages sauvages et inhospitaliers. Pour cela, ils vont devoir affronter de nombreux obstacles pour survivre et échapper au mystérieux hélicoptère noir qui traque leurs moindres mouvements…

Une simple commande que Joseph Losey a tiré vers l’abstraction

Critique : Lorsque le cinéaste Joseph Losey est envisagé pour tourner une adaptation du roman Figures in a Landscape de Barry England publié en 1968, le réalisateur n’est pas vraiment en position de force. Il vient effectivement d’essuyer deux échecs commerciaux avec Boom ! et Cérémonie secrète (1968), tous deux interprétés par Elizabeth Taylor. Ces deux œuvres ambitieuses ont désarçonné le grand public et n’ont pas eu l’écho qu’elles méritaient. Toutefois, l’acteur-scénariste Robert Shaw insiste pour rencontrer le réalisateur et tous deux décident de collaborer sur ce qui allait devenir Deux hommes en fuite.

Deux hommes en fuite, l'affiche de 1970

© 1970 Cinema Center Films – Cinecrest Films Inc. / Affiche : René Ferracci © ADAGP Paris, 2020. Tous droits réservés.

A priori, le projet n’est donc qu’une commande pour Losey, mais celui-ci va finalement totalement s’approprier le matériau littéraire d’origine pour aller vers une forme d’abstraction qui lui a été suggérée par le titre-même du roman. Quasiment programmatique, ce Figures in a Landscape (qui pourrait se traduire par Silhouettes dans un paysage) suggère effectivement une forme d’abstraction que le cinéaste va prendre au pied de la lettre. Avec l’aide de Robert Shaw, Losey supprime du scénario toute référence au moindre contexte géopolitique, mais aussi toute précision sur les différents personnages afin d’atteindre une forme d’universalité.

Un minimum d’informations pour un maximum d’efficacité

De manière assez audacieuse, nous ne saurons donc rien de ces deux personnages en fuite. On peut supposer qu’ils s’échappent de prison, mais leur tenue militaire laisse à penser également qu’ils sont peut-être des prisonniers de guerre. Rien ne transparaîtra vraiment de leur passé qui reste volontairement dans l’ombre. Un traitement encore plus radical est effectué par les auteurs en ce qui concerne le pilote d’hélicoptère qui les traque. Celui-ci ne possède pas de visage et demeure une entité sans identité durant l’intégralité du long-métrage. On peut d’ailleurs légitimement se demander si Steven Spielberg n’a pas été directement influencé par ce film pour signer son célèbre Duel (1971).

Malcom McDowell dans Deux hommes en fuite de Joseph Losey

© 1970 Cinema Center Films And Cinecrest Films Inc. Tous Droits Réservés.

Le challenge pour Losey était donc de maintenir l’intérêt du spectateur devant la fuite perpétuelle de deux hommes inconnus dont on ne saura rien et poursuivis par une puissance elle-même mystérieuse. Pour y parvenir, il s’appuie bien évidemment sur la remarquable prestation physique de son duo d’acteurs. Robert Shaw est impressionnant en vieux baroudeur à qui on ne la fait pas, mais qui court vers sa propre fin, tandis que Malcolm McDowell confirme son charisme naturel après sa révélation dans If… (Anderson, 1968). C’est d’ailleurs sa présence dans Deux hommes en fuite qui a convaincu Stanley Kubrick de l’engager pour Orange mécanique (1971).

Comment détourner des genres classiques comme le western ou le film de guerre ?

Toutefois, ce qui permet vraiment à Deux hommes en fuite de décoller vient de la capacité de Joseph Losey à s’emparer de figures classiques du cinéma de genre pour les détourner à son propre compte. Ainsi, la première partie du film se réfère de manière évidente au western, avec notamment une superbe gestion des grands espaces désertiques (tournés en Espagne, grande Mecque du western européen, justement). Héritier de John Ford et Anthony Mann, Joseph Losey révèle ici sa capacité à gérer à merveille l’espace naturel qu’il sublime avec des angles ambitieux et des mouvements d’appareil d’une implacable fluidité. Alors qu’il filme uniquement des actions très concrètes, Losey touche une certaine forme d’abstraction en se refusant à ajouter le moindre commentaire sur l’action en cours.

Photo de Malcom McDowell et Robert Shaw dans Deux hommes en fuite de Joseph Losey

© 1970 Cinema Center Films And Cinecrest Films Inc. Tous Droits Réservés.

On retrouve cela dans une deuxième partie où l’intervention de l’armée dans la traque fait basculer le métrage vers le film de guerre. On a beau ne pas se situer en Asie, les images de ces étendues agricoles incendiées ne peuvent pas nous évoquer autre chose que la guerre du Vietnam qui fait encore rage à l’époque du tournage. On connaît aussi les positions progressistes de Losey et ce passage ne peut être qu’une critique à peine déguisée d’un conflit qui fait l’actualité.

Un final magnifique et paranoïaque

Enfin, la troisième partie qui voit les deux personnages parvenir au sommet d’une montagne enneigée atteint cette fois un tel degré d’abstraction que le final apparaît presque comme apocalyptique. Marqué par la présence inquiétante de forces de l’ordre totalement déshumanisées par le port de larges lunettes noires, le final évoque celui des Damnés (1962), magnifique film de science-fiction paranoïaque et autre œuvre de commande pour le cinéaste. On y retrouve cette idée d’un pouvoir autoritaire et totalitaire qui ne peut être vaincu. Face à cette puissance sourde, les deux protagonistes doivent affronter leur destin et l’inéluctabilité de leur condition. L’hélicoptère apparaît ainsi dans toute sa symbolique d’enfer mécanique ou d’engin de mort, froid et implacable.

Ces séquences terminent en beauté une œuvre décidément bien plus complexe que ne le laisse supposer son synopsis rachitique, et portée par la réalisation très inspirée d’un cinéaste audacieux et au sommet de son art.

Un échec commercial sans appel

Le grand public n’a bien évidemment pas suivi le cinéaste dans cette proposition de cinéma qui bafoue toutes les règles de la narration classique. Ils n’ont été que 140 094 fans de Losey à faire le déplacement dans les salles françaises et le long-métrage a donc rejoint le cortège de ces œuvres magnifiques mais incomprises à leur époque.

Depuis la reprise effectuée par Carlotta Films en 2017, on peut désormais découvrir ce bijou méconnu dans des conditions optimales qui rendent justice au travail formidable effectué par Losey, mais aussi par ses trois directeurs de la photographie (Henri Alekan, Peter Suschitzky et Guy Tabary).

 Critique de Virgile Dumez

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Deux hommes en fuite, l'affiche de la reprise

© 1970 Cinema Center Films – Cinecrest Films Inc. / © 2018 CBS Studios Inc. / Conception graphique : Dark Star. Tous droits réservés.

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