Petit bijou du cinéma indépendant américain, Dementia relève de l’expérience cinématographique pure, sublimée par un noir et blanc magnifique et des séquences totalement dingues. Pour cinéphiles pointus et exigeants.
Synopsis : Une jeune femme s’éveille d’un cauchemar dans la chambre d’un hôtel miteux. Elle quitte l’hôtel et erre dans les rues de Los Angeles en pleine nuit. Sa déambulation l’amène à faire des rencontres de plus en plus étranges. La frontière entre rêve et réalité s’amenuise à la faveur des hallucinations et de la paranoïa.
Dementia, du court au moyen métrage
Critique : Fils du directeur de la très populaire chaine de salles de cinémas JJ Parker dans l’Oregon, John Parker a profité de cet environnement favorable pour développer son goût pour le septième art. Finalement, en 1953, sa secrétaire personnelle Adrienne Barrett lui raconte l’un de ses cauchemars de la nuit passée et John Parker y voit là un formidable sujet de court métrage. Dès lors, il écrit Dementia qui doit initialement durer une dizaine de minutes. Pour interpréter l’héroïne, il décide d’engager sa propre secrétaire et mobilise les moyens financiers de sa famille.
Une fois les prises de vues achevées, il est particulièrement satisfait du résultat et décide d’étendre son court sur un format plus long, autour d’une petite heure. Pour cela, il mobilise davantage de comédiens, dont Bruno VeSota, alors en pleine ascension et dispose de six jours de tournage dans la ville de Los Angeles. Prenant le parti d’un film dépourvu de dialogues, les prises de vues en extérieur en sont facilitées.
Des grands techniciens à l’œuvre
Mieux, le réalisateur novice parvient à s’entourer de quelques pointures de la profession comme le chef opérateur William C. Thompson, vétéran du cinéma muet qui est daltonien et ne tourne donc que des films en noir et blanc. Il est également connu pour être un collaborateur régulier du piètre cinéaste Edward D. Wood Jr., mais demeure un technicien au savoir-faire imparable. Pour pallier l’absence totale de dialogues, John Parker a également recours au compositeur George Antheil qui est non seulement connu dans le domaine de la musique contemporaine et aussi celui de la musique de film depuis les années 30.
Enfin, comme dit précédemment, John Parker s’est entouré de l’expertise du comédien Bruno VeSota qui est également scénariste, producteur et réalisateur. Ce dernier a déclaré dans plusieurs entretiens postérieurs qu’il a beaucoup contribué à l’écriture du scénario de Dementia, mais qu’il a aussi aidé à la réalisation de nombreuses séquences qui posaient un problème au novice John Parker. Malheureusement, ces affirmations sont difficilement vérifiables en l’absence de point de vue contradictoire.
Du pur cinéma expérimental, bardé de références prestigieuses
En tout cas, pris tel quel, Dementia apparaît comme une œuvre expérimentale particulièrement maîtrisée qui s’inscrit pleinement dans le mouvement du cinéma indépendant américain naissant. On peut notamment penser aux œuvres contemporaines de Kenneth Anger (Fireworks, en 1947) ou Curtis Harrington (Fragment of Seeking en 1946 ou Picnic en 1949) qui jouent aussi sur la mécanique surréaliste des rêves.

© 1953 John Parker Productions / © 2015 Cohen FilmCollection LLC / Conception graphique : Bombaliska! Tous droits réservés.
Parmi les nombreuses références qui viennent à l’esprit lors du visionnage de ce moyen métrage totalement dingue, on identifie bien entendu Le Cabinet du docteur Caligari (Robert Wiene, 1920) dans sa volonté d’accorder le décor à la psyché du personnage principal. Bien entendu, Dementia utilise également tous les artifices du film noir, avec ses éclairages très contrastés, ses rues désertes rongées par des ombres menaçantes. Mais John Parker se réfère également à la psychanalyse et au surréalisme dans la foulée d’Un chien andalou (Luis Buñuel, 1929) et des œuvres de Jean Cocteau. Enfin, la séquence finale au montage très cut utilise les expérimentations sur le montage du cinéma soviétique, et notamment de Sergei Eisenstein.
Un film féministe en avance sur son temps
Finalement, en dessinant les contours d’un pur espace mental, John Parker anticipe également de plusieurs décennies le cinéma cérébral d’un certain David Lynch et de tous ses épigones. A la fois dépendant de ses multiples influences, mais novateur au cœur du cinéma américain du début des années 50, Dementia constitue une œuvre largement en avance sur son temps, notamment par rapport à sa thématique principale, à savoir la paranoïa d’une femme tueuse dont on comprend qu’elle a toujours été harcelée par les hommes de sa vie.
Entre un père violent et auteur d’un féminicide, puis des rencontres avec des hommes systématiquement concupiscents, la jeune femme réagit à ces multiples agressions par la défensive et le meurtre. L’auteur insiste sur les regards pervers de tous les personnages masculins, tandis qu’il s’attache à les rendre dégoutants en les filmant en gros plan en train d’ingurgiter de la nourriture, à la façon de Sergio Leone quinze ans plus tard.
Finalement, John Parker signe une œuvre féministe qui insiste sur l’horreur du patriarcat et sur l’assurance des hommes qui ont tout pouvoir dans cette société des années 50. La meurtrière est certes gagnée par la folie, mais elle n’est jamais condamnée par le réalisateur. Œuvre majeure, Dementia propose également un nombre conséquent de séquences inoubliables, dont une située dans un cimetière nimbé de brume (rappelant la fin de La Clepsydre de Wojciech Has, 1973) ou encore avec ces hommes masqués de noir qui entourent l’héroïne de manière énigmatique.
Comment Dementia est devenu Daughter of Horror ?
Film totalement fou, Dementia a malheureusement eu bien des difficultés à sortir dans les salles américaines. En 1953, il est tout simplement interdit de diffusion par la commission de censure qui le rejette jusqu’en 1955. Après quelques petites coupes, Dementia peut enfin sortir dans une unique salle de New York, ce qui lui permet d’obtenir quelques critiques très favorables.
Pas de quoi rembourser la mise de départ. Finalement John Parker vend son film au producteur Jack H. Harris en 1957. Ce dernier va le distribuer en tant que film d’horreur sous le titre Daughter of Horror, avec l’ajout d’une voix off explicative totalement ridicule. Désormais diffusé dans le circuit du cinéma d’exploitation où il n’a clairement pas sa place, le film expérimental connaît un nouvel échec.
Une redécouverte tardive
Déçu de ces résultats, Jack H. Harris va l’utiliser dans la séquence où le Blob attaque un cinéma dans sa production Danger planétaire (Irvin S. Yeaworth Jr., Russell S. Doughten Jr., 1958). Le succès du film avec le Blob va susciter la curiosité des cinéphiles les plus pointus et va entraîner de longues recherches pour savoir quel est donc ce film qui est projeté à l’intérieur de la salle de cinéma. Ainsi, Dementia va progressivement sortir de l’ombre au cours des années 2000 où il est redécouvert par des armées de cinéphiles qui en font une œuvre culte.
Ainsi, il est diffusé pour la première fois en France à l’Etrange Festival en août 2000. Par la suite, il est à nouveau proposé dans ce même festival en 2011. Entre-temps, il a fait l’objet d’une sortie DVD dans une copie approximative chez Bach Films, avant de bénéficier d’une belle restauration 2K proposée depuis mai 2022 par l’éditeur pointu Potemkine Films, soit en simple DVD ou en blu-ray.
Critique de Virgile Dumez
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© 1953 John Parker Productions / © 2015 Cohen FilmCollection LLC / Conception graphique : Bombaliska! Tous droits réservés.
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John Parker, Jonathan Haze, Adrienne Barrett, Bruno VeSota
Mots clés
Cinéma indépendant américain, Films aux histoires étranges, Les rêves au cinéma, Film féministe, Film noir, Cinéma expérimental