Moins réussi que Le Troisième homme, L’Homme de Berlin bénéficie tout de même d’une superbe réalisation de Carol Reed, encore largement inspiré par le film noir américain et l’expressionnisme allemand.
Synopsis : Venue rendre visite à son frère Martin à Berlin-Ouest, Susan Mallison rencontre Ivo Kern, un ami de Bettina, l’épouse de Martin. Elle découvre que l’homme est le mari de Bettina que celle-ci croyait mort. Ivo est en réalité un agent d’espionnage de l’Est qui force sa femme à travailler pour lui. Son chef, Halendar décide de kidnapper Bettina pour la forcer à livrer un de ses amis, Olaf Kastner, responsable d’un réseau d’évasion vers l’Ouest. Mais les agents se trompent et ils enlèvent Susan. Tombé amoureux de celle-ci, Ivo décide de la sauver.
Carol Reed, spécialiste britannique du film d’espionnage
Critique : Carol Reed a débuté sa carrière de réalisateur au milieu des années 30, se faisant la main sur de très nombreuses productions britanniques de durée moyenne (environ 1h10min) qui servaient d’avant programme diffusé préalablement au grand film, souvent d’origine américaine. Toutefois, il prend peu à peu du galon en devenant son propre producteur et il rencontre un important succès en mélangeant le genre de l’espionnage, avec l’esthétique du film noir venu des Etats-Unis (lui-même largement inspiré de l’expressionnisme allemand). Ainsi, il tourne quelques films mémorables comme Huit heures de sursis (1947) avec James Mason et surtout Le Troisième homme (1949) avec Orson Welles, d’après Graham Greene.
Ce dernier film constitue à coup sûr le chef d’œuvre du réalisateur grâce à une magnifique photo en noir et blanc de Robert Krasker et un thème musical inoubliable d’Anton Karas. Outre ses grandes qualités formelles validées par un Oscar de la meilleure photographie et par le Grand Prix du Festival de Cannes, Le Troisième homme a également connu un triomphe dans les salles du monde entier. Succès que ne rencontre pas son film suivant Le Banni des îles (1951), d’après Joseph Conrad.
Comment reproduire la magie du Troisième homme ?
Pour Carol Reed, il est donc impératif de retrouver le succès avec son œuvre suivante qu’il envisage comme un prolongement de ses cartons précédents. Il revient donc au film d’espionnage sur fond de film noir avec L’Homme de Berlin (1953) qui n’est pas tiré d’un roman, mais issu d’une intrigue imaginée par Walter Ebert et scénarisée par Harry Kurnitz et Eric Linklater. Cette fois, les auteurs utilisent le contexte politique de la guerre froide pour tisser une classique intrigue d’espionnage située en plein Berlin.
Pour mémoire, la ville allemande est alors coupée en deux parties, une à l’Ouest dominée par les autorités occidentales et l’autre à l’Est, dirigée par les communistes et donc sous l’influence de l’URSS de Staline. Au moment du tournage, Berlin n’était pas encore défigurée par le fameux mur qui ne sera élevé qu’au mois d’août 1961. Pour autant, il existe déjà un poste frontière très surveillé entre les deux parties, ainsi qu’une sorte de no man’s land qui les sépare de manière relativement efficace.
Des plans saisissants des ruines berlinoises
Pour donner plus de véracité à son long métrage, Carol Reed fait le choix de tourner de nombreux plans à Berlin même, ce qui offre au spectateur contemporain une vision saisissante d’une ville encore marquée par les stigmates de la guerre plus de sept ans après la fin du conflit. Ainsi, Carol Reed met à profit l’ambiance cafardeuse des ruines, comme autrefois Roberto Rossellini avec son chef d’œuvre néoréaliste Allemagne année zéro (1948), afin de renforcer la tension inhérente à l’intrigue.

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La crédibilité de l’ensemble est encore renforcée par l’emploi de plusieurs comédiens germaniques comme Hildegard Knef, Aribert Wäscher ou encore Ernst Schröder. Ainsi, lorsque le personnage de la jeune britannique interprétée par Claire Bloom n’est pas présente, les comédiens peuvent s’exprimer dans la langue de Goethe, ce qui est plus logique que l’emploi de la seule langue anglaise.
Un script passable, sublimé par une esthétique expressionniste
Malheureusement, le scénario n’est pas forcément le point fort du long métrage puisqu’il évente assez rapidement le mystère entourant le personnage incarné par James Mason et qu’il développe ensuite une romance relativement peu crédible entre la star dans la quarantaine et sa partenaire Claire Bloom qui pourrait aussi bien être sa fille avec ses vingt ans à peine dépassés. Ce sont surtout les hasards et coïncidences qui ne fonctionnent pas toujours dans ce récit d’espionnage finalement assez basique, une fois que l’on en comprend les rouages.
Toutefois, cela ne fait pas de L’Homme de Berlin un mauvais film pour autant. Effectivement, Carol Reed retrouve partiellement son talent visuel sur cette nouvelle production en noir et blanc. Tout d’abord, il utilise des cadrages savants – et souvent penchés – qui ne cessent de jouer sur la profondeur de champ, le caractère anxiogène des situations et sur les forts contrastes entre des noirs très profonds et des blancs aveuglants. Cette fois, ce beau travail photographique a été opéré par Desmond Dickinson, tandis que la musique de John Addison – moins marquante que celle d’Anton Karas sur Le Troisième homme – s’avère de bonne tenue dans un registre davantage conventionnel.
La guerre froide naissante, une situation anxiogène
En fait, Carol Reed s’avère particulièrement talentueux dès qu’il s’agit de créer une atmosphère de suspicion et de paranoïa ambiante. Il se fait ainsi le témoin historique d’une situation de plus en plus tendue entre les deux Grands, ici concentrée à l’échelle d’une seule et même ville. Notons que les intérieurs, eux, ont été tournés en toute quiétude au sein des studios Shepperton, en Angleterre.
En ce qui concerne les comédiens, ils sont tous très bien dirigés, même si James Mason les surplombe aisément par sa présence magnétique. De même, l’actrice allemande Hildegard Knef bénéficie d’un rôle nettement plus ambigu et donc plus intéressant que celui de la jeune ingénue tenu par la fragile Claire Bloom, même si cette dernière venait tout juste de marquer les esprits en danseuse dans le mélodrame Les Feux de la rampe (Charlie Chaplin, 1952).
Présenté au grand public sans être passé par divers festivals, L’Homme de Berlin n’a pas forcément rencontré un grand écho lors de sa sortie au Royaume-Uni, tandis qu’aux Etats-Unis, il n’est véritablement sorti qu’à New York.
Box-office français de L’Homme de Berlin
A Paris, sa sortie est orchestrée par Cinédis à partir du vendredi 11 décembre 1953, mais le film ne se distingue guère au sein du box-office avec 304 133 entrées cumulées à Paris durant une fort longue exploitation. Sur le reste de la France, les mêmes copies vont circuler de villes en villes, puis de villages en villages pour générer un total de 1 381 345 tickets. On est donc ici très loin des 5 701 784 d’entrées du Troisième homme, sorti par la société Filmsonor.
Le pari de Carol Reed de réitérer le succès de son chef d’œuvre de la fin des années 40 peut donc être considéré comme perdu. D’ailleurs, avec son opus suivant L’Enfant et la licorne (1955), le réalisateur changera radicalement de style avec un film en couleurs destiné à toute la famille. Il faudra patienter jusqu’en 1959 et Notre agent à La Havane pour que le cinéaste adapte à nouveau Graham Greene pour un thriller d’espionnage, décidément son genre de prédilection. Demeuré inédit en VHS en France, L’Homme de Berlin est réapparu dans les années 2010 avec une première édition DVD chez Studiocanal, avant d’être repris en salles par Tamasa Distribution à partir du 21 novembre 2018, préfigurant une sortie en combo DVD / blu-ray au mois de mars 2019.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 11 décembre 1953
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© 1953 London Film Productions – British Lion Film Corporation / Affiche : Marcel Jeanne. Tous droits réservés.
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Carol Reed, James Mason, Hildegard Knef, Claire Bloom, Reinhard Kolldehoff, Geoffrey Toone
Mots clés
Cinéma britannique, La guerre froide au cinéma, Berlin au cinéma, Thrillers paranoïaques, Les histoires d’amour malheureuses au cinéma