Après Amour d’Haneke, la dégénérescence revient nous faire broyer du noir en salle. Julianne Moore est exceptionnelle dans Still Alice, nouveau drame de l’oubli.
Synopsis : Mariée, heureuse et mère de trois grands enfants, Alice Howland est un professeur de linguistique renommé. Mais lorsqu’elle commence à oublier ses mots et qu’on lui diagnostique les premiers signes de la maladie d’Alzheimer, les liens entre Alice et sa famille sont mis à rude épreuve. Effrayant, bouleversant, son combat pour rester elle-même est une magnifique source d’inspiration.
Critique : Issus du cinéma gay underground (Fluffer), les réalisateurs Richard Glatzer et Wash Westmoreland, en couple depuis 1995 et mariés depuis 2013, s’étaient bâtis une belle réputation avec Echo Park L.A., film indépendant qui les avait révélés aux yeux d’Hollywood et qui leur a permis de mettre en chantier une œuvre plus canonique, sur la maladie, à un moment tragique de leur existence. En effet, Richard Glatzer apprend qu’il est atteint de sclérose latérale amyotrophique, c’est-à-dire qu’il souffre de la maladie de Charcot, une maladie dégénérative. Il en meurt le 10 mars 1995, moins de deux mois après la distribution du film aux USA, et une semaine après la Cérémonie des Oscars.
Still Alice, sorti dans un contexte personnel bouleversant pour ses auteurs, appartient donc aux drames à Oscar, puisqu’il sera toujours question de performance, celle d’une actrice heurtée par la maladie, ce qui a permis à Julianne Moore de remporter un BAFTA, un Golden Globe et l’Oscar de la meilleure actrice. Une évidence tellement le talent manifesté est immense.
Le film est tiré d’un best-seller, publié en 1987, signé par Lisa Genova, professeure d’université en neuroscience, qui a investigué les troubles du langage et de la mémoire. Il en découle une magnifique réflexion sur les derniers instants de conscience de l’être qui doit s’abandonner, s’effacer face à l’oubli que lui impose la démence, la dégénérescence inéluctable et prématurée du cerveau. Face à ce destin imminent, la femme cartésienne et cultivée que joue Julianne Moore n’a d’autre choix que de céder.
L’annonce d’un Alzheimer précoce à 50 ans, après quelques signes inquiétants (trouble du langage, perte de repère), devient un enjeu inextricable pour la protagoniste qui doit envisager l’avenir dans la dépendance et l’oubli de l’autre, de soi, après une étape consistant à se soustraire peu à peu du monde qu’elle a connu, non pas sans éprouver quelques sentiments de honte. Face à cet handicap ultime qui promet l’état végétatif, l’incapacité de partir dans ses propres termes – elle ne pourra même plus envisager le suicide -, c’est la dignité de traitement de son personnage qui ressort, alors que les cinéastes abordent le handicap de façon d’autant plus pertinente que l’un des deux souffre d’une sclérose latérale amyotrophique qui ne lui permet plus de parler

© 2015. Sony Pictures. All Rights Reserved.
Aussi, le trait pour dessiner les caractères n’est jamais grossier pour éviter de céder de trop près aux canons du mélo. Le drame philosophique, personnel et familial, est traité de façon équilibré pour éviter la prise en otage émotionnelle, alors que les questions sombres sont posées sans détour. On pourrait reprocher à cette tragédie de l’obscurantisme – les ténèbres s’imposent à l’être le plus ouvert -, de poser ses jalons au cœur d’un environnement trop propret ou trop évident dans son approche métaphorique : elle étudie la sémantique et se retrouve à lutter pour rallier à sa cause verbale les plus simples outils du quotidien, elle ne sera pas seule dans le drame, sa famille est aimante, bien installée, et pourra la placer le moment voulu. Les mêmes tourments chez un être esseulé ou dans une famille contrainte de vivre avec les vicissitudes d’Alzheimer dans des conditions plus abruptes (pensez à Vortex de Gaspar Noé, 2021), auraient rendu le discours plus malaisé, peut-être moins didactique aussi, puisqu’il s’agit ici d’éclairer le public quant au besoin de dignité dont requiert le patient qui ne peut qu’être qu’anéanti par l’image que lui renvoie l’embarras des dysfonctionnements quotidiens.
On ne sera jamais sévère avec le film. Les deux auteurs apportent tellement de force et de courage à leurs personnages, tout en gardant l’équilibre essentiel pour conforter les relations humaines, qu’on suit avec empathie cette déconstruction de l’être par la maladie, avec le poids de la détresse qui provoque une certaine mise en abîme de la douleur et des peurs. Effectivement, la réflexion nous interpelle sur le dessein de notre existence et son inévitable dénouement.
Dans ce bras de fer avec la conscience, Julianne Moore démontre une capacité d’incarner incroyable, y compris dans ses moments d’absence. Face à elle, un casting intact, mais l’on soulignera en particulier le jeu magnifique de Kristen Stewart, dans le rôle de sa fille qui vient l’interpeller et l’accompagner dans son cheminement. Privée de nomination aux Oscars dans la catégorie du Meilleur Second rôle féminin, l’actrice peut remercier l’Académie des César d’avoir su suppléer à cette injustice flagrante avec Sils Maria qui lui a offert une statuette compensatoire.
Julianne Moore et Kirsten Stewart se dévoilent l’une à l’autre lors d’une scène finale lumineuse, à l’écart du mélo. La plus belle conclusion que l’on pouvait offrir à pareil film.
Avec son petit budget de 5 millions de dollars, Still Alice s’est révélé bien plus rentable que prévu.
Aux États-Unis, Still Alice a encaissé 18 754 371 dollars, ce qui reste modeste, malgré une large diffusion allant jusqu’à 1 318 écrans au pic de sa carrière nord-américaine. Le film n’a reçu qu’une nomination aux Oscars : celle de la meilleure actrice pour Julianne Moore, qui a remporté la statuette.
À l’international, le film a réalisé 26 024 824 dollars de recettes, grâce à une exploitation particulièrement solide au Royaume-Uni (3 482 000$), aux Pays-Bas (3 088 000), en Allemagne (2 918 000), au Japon (2 087 000), et en Australie (1 738 000).
Le cumul mondial s’établit à 44 779 195 dollars, soit près de 9 fois son budget initial. Still Alice est donc un succès commercial.

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