Sur un sujet difficile, Sparta fait le choix de bousculer le spectateur dans ses convictions avec un indéniable savoir-faire. Au spectateur de savoir s’il aime être chahuté ou non.
Synopsis : Ewald s’est installé en Roumanie il y a plusieurs années. La quarantaine passée, il cherche un nouveau départ. Il quitte alors sa petite amie et part vivre dans l’arrière-pays où il ouvre un centre de judo pour jeunes garçons. Si les enfants profitent d’une nouvelle existence insouciante, la méfiance des villageois, elle, s’éveille rapidement. Ewald est alors obligé d’affronter une vérité qu’il a longtemps refoulée.
Un énième film polémique pour Ulrich Seidl
Critique : Tourné conjointement à Rimini (2022) avec lequel il forme un diptyque, Sparta (2022) est le nouveau film choc du cinéaste autrichien Ulrich Seidl, connu pour faire scandale à chaque sortie. Outre le fait que son dernier né s’attaque à un sujet compliqué à aborder sereinement ces dernières années puisque le complotisme pédophile américain à la QAnon commence à s’exporter en Europe, le cinéaste a été exposé à des polémiques dans son propre pays quant au consentement des jeunes comédiens roumains filmés en sous-vêtements.
Ainsi, le réalisateur a été accusé de ne pas révéler le sujet du film aux parents des gamins, et certains auraient fait l’objet de pressions pour obtenir le résultat voulu à l’écran. C’est du moins ce qu’a affirmé le journal Der Spiegel, mais une enquête en Roumanie n’a débouché sur rien de concret, tandis que le cinéaste s’est défendu de toute exploitation des enfants dans un contexte sexualisé. Cette polémique a suffi pour que le long-métrage soit déprogrammé de plusieurs festivals.
Un regard clinique sur la Roumanie actuelle
En l’état, Sparta se présente à nous comme le second volet d’une histoire évoquant la crise de la cinquantaine de deux frères au moment où leur père est frappé de démence. Si Rimini pouvait déranger par sa vision assez polémique de l’immigration vue comme invasive, Sparta préfère ausculter le bouleversement interne d’un homme qui découvre petit à petit ses penchants pédophiles, sans pour autant passer à l’acte. Ce dernier point est important à signaler car le long-métrage joue sans cesse de cette tension terrible : est-ce que le personnage principal va assouvir son penchant ou va-t-il résister jusqu’au bout ?

© 2022 Arte France Cinéma – Bayerischer Rundfunk (BR) – Coproduction Office – Essential Filmproduktion GmbH – Parisienne de Production – Ulrich Seidl Film Produktion GmbH. Tous droits réservés.
Bien évidemment, le portrait du protagoniste principal n’est pas aimable à l’image de l’ensemble de la filmographie d’Ulrich Seidl qui aime bousculer les spectateurs, mais la description des familles roumaines n’est guère plus avantageuse. Le réalisateur insiste notamment sur l’abus d’alcool par des parents irresponsables qui passent leur temps au bistrot. Ils n’hésitent pas non plus à battre leurs enfants lorsque ceux-ci ne démontrent pas une virilité suffisante. Peut-être que ce portrait peu flatteur a effectivement offensé les familles roumaines qui ont accepté d’apparaître à l’écran, ce qui peut expliquer leur tentative de déstabiliser le cinéaste par ricochet.
Nous sommes tous des monstres en puissance
Toute l’ambiguïté du long-métrage vient donc du fait que le seul personnage qui aime vraiment les enfants est assailli par des élans pédophiles, tandis que les adultes responsables sont décrits comme des monstres. En réalité, le discours d’Ulrich Seidl est toujours plus complexe et entend surtout montrer qu’en chacun de nous sommeille un monstre qui s’ignore. Il bat donc en brèche tous les moralisateurs et autres donneurs de leçons qui pullulent aujourd’hui.
Ainsi, son vieux monsieur atteint d’Alzheimer ne chante-t-il pas des chants nazis de sa jeunesse au risque de choquer une fois de plus les spectateurs. Pourtant, le cinéaste lui offre une ultime séquence rédemptrice où le vieil homme réclame la présence de sa mère tant aimée. Il lui octroie dès lors une humanité qui faisait défaut jusque-là. Au passage, il permet à l’acteur Hans-Michael Rehberg de finir sa carrière sur un plan magnifique et bouleversant, lui qui est décédé peu de temps après le tournage. On signalera également le courage de Georg Friedrich qui s’expose totalement dans un emploi très difficile à tenir.

© 2022 Arte France Cinéma – Bayerischer Rundfunk (BR) – Coproduction Office – Essential Filmproduktion GmbH – Parisienne de Production – Ulrich Seidl Film Produktion GmbH / Affiche : Kornelius Tarmann. Tous droits réservés.
Sparta, encore un film glaçant venu d’Autriche
Réalisé dans un style froid typique d’un certain cinéma autrichien d’auteur (Michael Haneke en ligne de mire), Sparta n’est pas là pour être aimé, mais pour susciter le débat après la projection. L’ensemble est volontairement dérangeant, d’un redoutable froid clinique jusque dans son absence de musique extradiégétique et l’on peut être rebuté par son ambiance. Loin de faire l’unanimité, Sparta apparaît en tout cas comme plus cohérent que Rimini et finalement comme plus abouti.
Depuis, le cinéaste a créé un montage de 3h25min qui mélange les deux films et qui s’intitule : Wicked Games – Rimini Sparta (2023). Une expérience particulière qui permet de revisiter des scènes déjà vues dans un montage complètement revisité. En attendant, Sparta a souffert de l’échec de Rimini et du parfum de scandale l’entourant. Ainsi, Damned Distribution ne lui a trouvé que deux salles pour l’accueillir avec un résultat de 606 entrées pour sa semaine d’investiture le 31 mai 2023. Le film a été retiré de l’affiche en trois semaines, émargeant à 740 entrées. Il va donc falloir compter sur la sortie DVD de début janvier 2024 pour se rattraper.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 31 mai 2023
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Ulrich Seidl, Hans-Michael Rehberg, Georg Friedrich
Mots clés
Cinéma autrichien, La pédophilie au cinéma, Les enfants maltraités au cinéma
