Memories of murder : la critique du film (2004)

Policier, Thriller | 2h10min
Note de la rédaction :
10/10
10
Affiche de Memories of Murder

  • Réalisateur : Bong Joon-ho
  • Acteurs : Song Kang-ho, Ko Seo-hie, Kim Sang-kyung, Kim Roe-ha
  • Date de sortie: 23 Juin 2004
  • Nationalité : Sud-coréen
  • Titre original : Salinui chueok
  • Distributeur : CTV Distribution
  • Distributeur (reprise 2017) : Les Bookmakers/La Rabbia
  • Éditeur vidéo : La Rabbia (DVD, BluRay)
  • Date de sortie vidéo : 11 juillet 2018
  • Récompenses : Festival du film policier de Cognac 2004 : Grand Prix, Prix spécial police, Prix Première, Prix médiathèques
  • Box-office France / Paris Périphérie : 65 663 entrées / 33 638 entrées (sortie originale) // 20 870 /13 287 (reprise 2017)
Note des lecteurs

Oeuvre noire, tragique et horriblement drôle, Memories of murder, 2ème long-métrage de Bong Joon-Ho, sorti en 2003, lui apporta une consécration internationale. Chef d’oeuvre inépuisable qui dépasse le seul genre du polar, il continue d’infuser dans les filmographies de ses contemporains, qu’ils viennent de Corée ou bien d’ailleurs.

 

Synopsis : En 1986, dans la province de Gyunggi, le corps d’une jeune femme violée puis assassinée est retrouvé dans la campagne. Deux mois plus tard, d’autres crimes similaires ont lieu. Dans un pays qui n’a jamais connu de telles atrocités, la rumeur d’actes commis par un serial killer grandit de jour en jour. Une unité spéciale de la police est ainsi créée dans la région afin de trouver rapidement le coupable. Elle est placée sous les ordres d’un policier local et d’un détective spécialement envoyé de Séoul à sa demande. Devant l’absence de preuves concrètes, les deux hommes sombrent peu à peu dans le doute…

 

Critique : À l’origine du film, l’on retrouve l’affaire des meurtres de Hwaseong, une petite ville pas bien loin de Séoul, qui démarra le 15 septembre 1986. Le jeune Bong Joon-ho a 17 ans et il suit les développements de cette histoire sordide dans la presse.

Pour la Corée du Sud, c’est inédit. Il s’agit du premier tueur en série jamais recensé, et il terrifie les villageois et, bientôt, le pays entier. D’autant plus qu’il est insaisissable. La police passe de suspect en suspect et finira par échouer à l’attraper.

Memories of murder sort tout droit des ténèbres de la dictature militaire.

Memories of Murder est donc l’histoire de meurtres irrésolus. Des excroissances de ténèbres dans cette période noire du pays  : les années 70-80. C’était le temps de la dictature d’un régime militaire et ses exactions envers tout mouvement d’opposition. Le temps de la censure et de l’oppression. L’époque du tristement célèbre massacre de Gwangju, en 1981, quand la ville s’insurgea contre l’ostracisme économique qui fit d’eux les laissés-pour-compte de la politique industrielle et économique du général Chun Doo-hwan. L’insurrection fut matée violemment et, si les chiffres officiels décomptèrent 300 morts, d’autres bilans plus officieux avoisinent les 2000.

Bong Joon-ho a donc grandi dans ce contexte délétère qui a marqué au fer rouge son inconscient. 

Après un court-métrage, un moyen-métrage et enfin un premier long, Barking Dogs Never Bite, sorti dans l’indifférence du public mais qui trouva sa place dans quelques festivals internationaux – ce qui donna l’occasion au jeune cinéaste de voyager – , Bong Joon-ho décide de se tourner vers son genre cinématographique favori, le thriller. 

Memories of Murder, photo d'exploitation

© 2003 CJ E&M Corporation, Tous droits réservés

Bong Joon-ho, enquêteur cinéphile.

Cinéphile, il a digéré nombre de films noirs des années 70. Il est un grand admirateur d’Hitchcock, Clouzot ou encore Claude Chabrol. Il se rappelle d’une pièce de théâtre qu’il a vu quelques années plus tôt et qui a remporté un certain succès. Come See Me, de Kim Kwang-rim, aborde justement les meurtres de Hwaseong. Bong Joon-ho s’en inspirera pour la structure de la première partie de son film.

Commence alors un immense travail de recherches. Pour retrouver la mémoire des meurtres de Hwaseong, pour lui tout d’abord, pour nourrir son film. Mais surtout pour son pays, pour ne pas oublier ce qu’il s’est passé et comment cela a pu arriver.

Une enquête qui le met presque dans la peau d’un détective. Une enquête qui le mène sur les lieux des crimes, sur les traces de certains des protagonistes et, pourquoi pas, du tueur ?

Bong Joon-ho, évidemment, ne résoudra pas l’enquête. Mais il tient là la matière d’un projet qui ne peut être qu’exceptionnel. Un film qu’il lui est interdit de rater.

Le casting formidable de Memories of murder.

Pour accélérer son financement, il sort de sa manche un atout : Song Kang-ho dans le rôle du flic Park Doo-man. À l’époque, l’acteur est déjà populaire en Corée. On le retrouve dans des films comme Shiri de Kang Je-kyu, un blockbuster coréen, ou encore JSA de Park Chan-wook. 

Song Kang-ho faisait partie de la troupe qui jouait la pièce Come See Me, même s’il n’apparaissait pas dedans. Mais pour Bong Joon-ho, le rapprochement avec le rôle est évident et il n’envisage personne d’autre.

Il lui oppose la belle gueule de Kim Sang-kyung, le flic de Séoul. L’acteur est un habitué de divers drames coréens. Bong Joon-ho le remarque surtout dans Turning Gate d’Hong Sang-soo, en 2002.

Le reste de la distribution est à l’avenant. Des acteurs comme Kim Roe-ha pour le flic au coup de pied redoutable, un habitué du cinéma de Bong Joon-ho. Il est aussi l’un des deux acteurs du film à avoir joué dans la pièce dont il s’inspire, avec Ryu Tae-ho, le suspect à la culotte rouge.

 

Un chef d’oeuvre à la croisée des genres.

Aujourd’hui, Memories of Murder est considéré à juste titre comme le premier chef d’oeuvre de son auteur. C’est loin d’être un accident allié à la proverbiale « chance du débutant ». Le film est déjà le paroxysme d’un système et de préoccupations esthétiques et visuelles qui seront la marque du cinéaste.

Ce qui frappe en premier lieu, c’est le mélange des genres qui constituent ce deuxième long-métrage. L’aisance du cinéaste dans le dosage extrêmement précis avec lequel il les manie impressionne. 

Scène de meurtre dans Memories of Murder de Bong Joon ho

© 2003 CJ E&M Corporation, Tous droits réservés

Memories of Murder est sans aucun doute un thriller, un polar ou bien un néo-noir comme on les appelle aujourd’hui. Mais le film distille peu à peu les éléments d’une tragédie. Tragédie à l’échelle de toute une région et, par extension, de tout un pays. Mais qui prend surtout racine dans le cœur des policiers largués et confrontés à un mal qui les dépasse totalement. Un drame qui rendra la conclusion amère, jusqu’au cœur intime du récit. Comme chez ce flic de Séoul persuadé d’avoir coincé le meurtrier qui sera finalement sauvé par un défaut de preuve.

Ou encore chez Park Doo-man, qui bien des années plus tard, alors qu’il est devenu commercial, revient sur le lieu du premier crime et apprend de la bouche d’une petite fille qu’un autre homme, au visage ordinaire, est venu se souvenir ici de ce qu’il avait fait dans les années 80. L’occasion de mettre en scène l’un des regards caméra les plus vertigineux jamais vus au cinéma. Un regard qui interroge le spectateur, donc un pays tout entier. Un regard qui accuse la complicité d’un gouvernement qui par de nombreux aspects a permis ces meurtres terrifiants. Mais surtout un regard qui s’enfonce droit dans les yeux du meurtrier lui-même. En supposant qu’il fusse encore en vie en 2003, quand le film est sorti en salle dans son pays d’origine.

Memories of murder, un polar sombre

© 2003 CJ E&M Corporation, Tous droits réservés

De la tragédie à la comédie.

Mais c’est surtout l’irruption du burlesque qui étonne. Dans ces ténèbres poisseuses soulignées par la dé-saturation des couleurs et la pluie sans fin, on rigole souvent, malgré tout. On rigole de ces flics totalement incompétents, qui se cassent la gueule en arrivant sur une scène de crime. Un comique chaplinesque que l’on retrouve évidemment chez les Dupondt de Tintin. Ce qui nous rappelle que Bong Joon-ho est au départ un grand passionné de BD. Ce motif sera repris à plusieurs reprises dans sa filmographie (on pense fortement à l’épilogue de Parasite dans lequel un policier en filature trébuche sur une poubelle en arrière-plan).

Dans Memories of murder, Bong Joon-ho se fait grand metteur en scène du chaos qui frappe ces institutions dans des plans d’ensemble qui sont méticuleusement préparés, mais dans lesquels il introduit le désordre et l’anarchie. Par exemple ce plan-séquence qui circule d’un cadavre à un tracteur qui passe par là en effaçant malencontreusement un indice capital. Jusqu’à la gamelle du commissaire qui vient d’arriver sur les lieux.

Memories of,murder, photo HD

© 2003 CJ E&M Corporation, Tous droits réservés

Une séquence qui a son pendant plus catastrophique encore. Dans une reconstitution de meurtre médiatisée par des flics triomphants, qui se sont évidemment totalement plantés sur le coupable. Une séquence qui vire à la confusion générale dans une grande chute au ralenti où tout le monde se ridiculise devant les huiles et les photographes. 

Comiques malgré eux.

Autres figures comiques, Cho Yong-Koo, spécialiste du coup de pied sauté. Sa méthode d’interrogatoire préférée est un véritable symbole de la violence des forces de l’ordre de l’époque. Une comparaison qu’il assume plus clairement encore puisqu’on le voit aussi réprimer une manifestation étudiante. Avec sa coupe improbable et sa colère perpétuelle, il est une figure pathétique qui à la suite d’une rixe verra son pied frappeur amputé pour cause de tétanos. La fin de l’autoritarisme. 

Et puis il y a l’innocent, Baek Kwang-ho. Coupable facile pour des flics incapables de voir plus loin, pauvre type un peu retardé, toujours enfant dans sa tête, qui a tout vu du premier meurtre mais peine à l’expliquer. Sa fin tragique est à l’image du film, une mort violente qui survient après une pantomime pathétique sur une voie de chemin de fer, qui rappelle fortement ce film d’Akira Kurosawa, Dodes’kaden et son adolescent qui se prend pour un conducteur de locomotive dans un bidonville. 

Memories of Murder, affiche originale 2004

© 2003 CJ E&M Corporation, Tous droits réservés

Memories of murder, matrice d’un style unique.

Analyser tous les motifs et les symboles du cinéma de Bong Joon-ho prendrait un livre entier. Il faudrait encore parler de sa manière presque obsessionnelle d’annoncer, de préparer les séquences importantes dans Memories of Murder. Parasite constituera d’ailleurs, de ce point de vue, un autre de ses sommets en terme de préparations/annonces. Prenons l’exemple du meurtre de cette collégienne, le seul qu’il reconstituera conformément à la réalité, puisque c’est celui qui l’a profondément marqué. Le cinéaste l’annonce une première fois en nous la présentant se promenant sous la pluie avec une camarade de classe. Plus tard, elle est interrogée sur un homme mystérieux qui hanterait les toilettes du collège par l’inspecteur Seo, qui lui colle un pansement sur une égratignure. Il reverra ce pansement sur son cadavre un peu plus tard dans les bois, faisant fonctionner l’empathie pour cette mort qui n’est plus anonyme et qui déclenchera sa rage.

Cet inspecteur Seo qui au début du film est montré comme somnolent sur des indices qu’il compulse dans le noir avec sa lampe torche, et qui faillira plus tard dans la surveillance du suspect principal en s’endormant dans sa voiture, ce qui conduira à ce meurtre affreux qui le rongera.

Il faudrait aussi montrer comment il met en cause les dirigeants de l’époque. Par exemple en mettant en scène une première fois un couvre feu qui fait s’éteindre toutes les lumières du village tandis qu’une voix à la radio explique la situation au spectateur. Plus tard dans le film, l’assassin peut tranquillement exécuter son crime alors qu’en arrière-plan toutes les lumières du village s’éteignent. Comme pour montrer la complicité d’une nation toute entière.

Memories of murder : un film noir souvent drôle

© 2003 CJ E&M Corporation, Tous droits réservés

Une oeuvre inépuisable…

Enfin, il faudrait se pencher sur la manière dont il se sert des symboles dans sa mise en scène. À l’image de la bouche béante et noire de ce tunnel qui est le théâtre de l’affrontement final et qui rappelle la cavité obscure dissimulée au bord du chemin dans laquelle le premier cadavre est découvert et par laquelle le film se clôt. Un trou noir, une béance dans le film qui absorbe la logique des indices et représente le Mal tapi dans la géographie même des lieux, de façon presque surnaturelle.

C’est un geste d’une grande colère, une rage habite littéralement ce film et son cinéaste. Mais c’est une rage maîtrisée, qui passe par tous les outils, toute la grammaire cinématographique qu’il lui est possible de déployer pour montrer les causes et les conséquences.

C’est en cela, plus qu’en la mise en scène pure d’un polar, qu’il aboutit à un véritable chef d’oeuvre inépuisable. Non pas une simple démonstration de force ou de virtuosité vaine mais un film contaminé par toute une époque et qui voudrait, une bonne fois pour toute, l’exorciser en dénonçant tous les coupables des ténèbres de la dictature militaire. 

… qui continue d’inspirer.

Un film qui, a son tour, a contaminé la cinéphilie internationale et n’en fini plus d’inspirer les cinéastes, de Fincher et son Zodiac, en passant par La Isla Minima d’Alberto Rodriguez jusqu’à True Detective de Nic Pizzolatto et Cary Fukunaga, ou encore le récent Une Pluie Sans Fin de Dong Yue.

Comme dit plus haut, loin de n’être qu’un unique essai transformé, Bong Joon-ho, après cette éclatante réussite, enchaînera les œuvres d’importance, jusqu’à la Palme d’or, consécration méritée pour l’un des cinéastes les plus importants de ce siècle.

Critique : Franck Lalieux

 

Affiche de Memories of Murder

© 2017 Design et graphisme La Rabbia Tous droits réservés

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