Ma mère : la critique du film (2004)

Drame, Erotique, Trash | 1h50min
Note de la rédaction :
7/10
7
Ma mère de Christophe Honoré, affiche du film avec Huppert

Note des spectateurs :

Obscène, glauque, mortifère, et nihiliste, l’adaptation de Ma mère, œuvre posthume et inachevée de Georges Bataille par Christophe Honoré, renvoie Elle de Paul Verhoeven et La pianiste de Michael Haneke aux spectacles grand public de Lycéens au cinéma.

Synopsis : Pierre, un adolescent de 17 ans, voue un amour aveugle à sa mère, laquelle n’est pas prête à assumer ce que son fils projette sur elle. Refusant d’être aimée pour ce qu’elle n’est pas, elle décide de rompre le mystère et de révéler sa vraie nature, celle d’une femme pour qui l’immoralité est devenue une addiction. Pierre va demander à être initié par elle à la débauche quitte à aller jusqu’au bout de jeux de plus en plus dangereux…

Critique : 2004. Paulo Branco y croit dur comme fer, l’adaptation des écrits nihilistes et libertins de Georges Bataille ira faire scandale sur la Croisette. La date de sortie de Ma mère, avec Isabelle Huppert, actrice qui avait déjà secoué Cannes, avec La Pianiste de Michael Haneke en 2001, est posée au 19 mai 2004, en pleines festivités. Pas de bol pour Gemini Films, la boîte de distribution de Branco devenue Alfama par la suite : Thierry Frémaux, alors délégué artistique du festival, refuse le film à la dernière minute. Le producteur portugais affirme qu’on lui avait promis une séance de minuit et qu’il est victime d’un conflit d’intérêt entre le président du Festival, Gilles Jacob, et Frémaux qui aurait cherché à s’émanciper de son prédécesseur. Frémaux répond aux accusations de Branco père, lui rappelant que le festival n’a jamais eu froid aux yeux (les programmations scandales de Irréversible de Gaspar Noé et The Brown Bunny de Vincent Gallo, parmi les derniers scandales)…

Le film de sexe et de sadisme que le Festival de Cannes n’osa montrer

On ne connaîtra pas à notre niveau la vérité vraie de cette histoire de personnalités fortes qui appartient aux coulisses historiques (et dans ce cas hystériques) d’un festival de prestige, mais dans tous les cas, le scandale de Cannes 2004, ce ne fut pas la projection du film le plus obscène de la décennie 2000, mais bel et bien son éviction de la sélection officielle tant le film, qui dût sortir à la date initialement prévue car tout le processus de distribution avait été initié, était formaté pour être l’une des plus grosses polémiques jamais orchestrées au festival de Cannes.

Georges Bataille le mal-aimé, aux récits scabreux, version hétérote de Genet et contemporaine de Sade, admiré par Mishima et une partie de l’intelligentsia française, n’a jamais laissé insensible. Politique, polémiste, sociologue, écrivain, philosophe, critique… Il a tout été, jusqu’à mourir déchu, dans une solitude d’une vie tellement sulfureuse que le septième art s’était bien gardé de lui faire une place sur le grand écran. La décision de Christophe Honoré, alors dans son second long de cinéma après 17 fois Cécile Cassard (2002), de mettre en scène l’ouvrage posthume Ma mère, était courageuse dans son unicité, sa radicalité, son improbabilité… Il fallait bien la fougue d’un cinéaste alors en phase avec sa jeunesse pugnace et poétique, fasciné par l’excès, pour s’essayer à pareil projet. Il fallait aussi l’authenticité intellectuelle de producteurs comme Paolo Branco et Bernard-Henri Lévy, et l’apport artistique d’acteurs audacieux pour aller jusqu’au bout de cette épopée œdipienne. On citera Isabelle Huppert dont le scabreux est dans l’ADN de son illustre carrière (Blier, Schroeter, Haneke, plus tard Verhoeven…), Joana Preiss, qui fut à Honoré et Assayas ce que Marina de Van a été à Ozon, ou encore le jeune Louis Garrel qui venait d’enchaîner deux œuvres polémiques, Ceci est mon corps de Rodolphe Marconi (Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes) et surtout Innocents / Dreamers de Bernardo Bertolucci, avec les déjantés Eva Green et Michael Pitt…

Bataille au cinéma… c’est Larry Clark et Pasolini qui reviennent à l’esprit

Larry Clark, Pasolini viennent immédiatement à l’esprit en découvrant Ma mère. Les années 2000 n’étant pas les années 70 ou 80, et encore moins les années 2010 anti-Polanski : on ne faisait pas facilement scandale ou polémique. Les spectateurs dans l’après-11 septembre, étaient plus apaisés face à l’art ; l’adaptation de Bataille privée de Cannes a donc été le non-scandale absolu et fut donc ignorée sans que cela n’outrage qui ce se soit. Cette œuvre outrancière d’1h50 de dialogues obscènes et de scènes à la perversité poussée à son paroxysme, passa par une petite interdiction aux moins de 16 ans et accoucha d’un bide médiatique et commercial total. Twitter n’était pas né pour brûler au bûcher sa personnalité du jour. Le 19 mai, le public se dirigeait plutôt vers les films qui faisaient les gros titres du festival de Cannes, et ignorait toute autre actualité qui n’était pas, éventuellement, un blockbuster américain.

Ma mère, des vertiges de perversion froide à la Houellebecq

Alors, Georges Bataille une fois de plus puni par la censure (celle d’un festival frileux), ou par le peu de qualité du second film d’Honoré ? Il y a sûrement un peu des deux. Effectivement, Ma mère marquait aussi, qualitativement, le pas après les promesses fulgurantes de 17 fois Cécile Cassard (Un Certain Regard, 2002). Si La pianiste d’Haneke avait plus d’incarnation psychologique, il est évident que philosophiquement, aussi mortifère et nihiliste soit-il, Ma mère est d’une richesse qui supplante à mille lieues le thriller de Paul Verhoeven, Elle, avec Huppert, sympathique et sûrement trop peu osé pour rivaliser avec les vertiges de perversion de Ma mère. Toutefois, le film d’Honoré, tel un roman de Houellebecq, est froid, radicalement désincarné dans sa mise en scène du rapport complexe entre perversion et mort. Tel Salò ou les 120 jours de Sodome de Pasolini (les décors du palais fasciste ayant été troqués contre un camp naturiste espagnol aux dimensions industrielles évoquant celui du Cap d’Agde), le film se regarde sans plaisir, et peut difficilement prétendre à être aimé. Car, loin d’être mauvais en qualité de film ou détestable dans ses abjections, c’est clairement un récit qu’on ne peut envisager comme savoureux. En revanche, Honoré, grâce à des acteurs intransigeants et un refus de la bien-pensance, expose des idées qui, au moins, ont le mérite de susciter réflexion et questionnement sur la réalité humaine qui ne peut intérieurement se résoudre aux seules normes de la société.

Porno intello peu aimable

Devant les horreurs sexuelles décrites, Honoré aurait pu nous laisser passifs et extérieurs, au moins provoque-t-il avant tout une réflexion saine, car de rejet, sur l’instinct de mort inhérente à l’humain dans sa sexualité, jusqu’à insister sur la fascination incestueuse et œdipienne pour l’icône brisée de la mère, ici impudique, jouée par Huppert qui jette à son fils endeuillé qu’elle n’est qu’une « salope, une chienne » que personne ne respecte…

Le film est sordide, peu aimable mais finalement loin d’être inintéressant.

Frédéric Mignard

 

 

Sorties de la semaine du 19 mai 2004

Ma mère de Christophe Honoré, affiche du film avec Huppert

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