Joli conte romantique gentiment désuet, Les Voiles écarlates confirme le grand talent de coloriste d’un réalisateur flattant la rétine par ses images superbes. A découvrir.
Synopsis : Dans un petit village, le marin Longrin élève seul sa fille Assol depuis la mort de sa femme, fabriquant pour vivre des petits bateaux en bois. Les deux sont la risée de tout le pays depuis qu’Assol raconte qu’un ermite, Aigle, lui a prédit que le capitaine d’un bateau aux voiles écarlates viendrait la chercher. Bien loin de là, le jeune Arthur vit dans le château de sa famille. Il y déteste l’ambiance aristocratique et rêve d’aventures en mer. Chassé par son père, il s’engage comme mousse.
Alexandre Ptouchko réhabilite l’œuvre d’Alexandre Grine
Critique : Au début des années 60, le réalisateur soviétique Alexandre Ptouchko est devenu un mastodonte de la Mosfilm puisqu’il a réalisé de nombreuses superproductions qui ont cartonné en salles, comme Le Géant de la steppe (1956) ou encore Sampo, le jour où la Terre gela (1959). Désireux de tourner un film à dimension plus humaine après de telles entreprises pharaoniques, Ptouchko souhaite également rendre hommage à l’œuvre de l’écrivain Alexandre Grine. Effectivement, cet auteur majeur des années 1910-20 a souffert d’une véritable ostracisation de la part du régime stalinien, alors qu’il était pourtant un écrivain issu de la gauche radicale. Ainsi, la nouvelle Les Voiles écarlates, publiée une première fois en 1923 a été ensuite interdite pendant plusieurs décennies.
Avec le dégel intervenu après le 20ème congrès du PCUS et la déstalinisation instaurée par Nikita Khrouchtchev en 1956, l’auteur désormais décédé est enfin réédité et même réhabilité. C’est pourquoi Alexandre Ptouchko veut participer à ce retour en grâce en adaptant l’une de ses nouvelles les plus romanesques. Effectivement, Les Voiles écarlates se présente sous la forme d’un conte qui aborde une thématique romantique tout en insistant sur l’importance de croire en ses rêves.
Une nouvelle remaniée pour plaire au régime communiste
Bien entendu, un tel projet, qui possédait une dimension fort positive, ne pouvait que séduire les autorités communistes qui ont donc validé le budget – en net repli par rapport aux œuvres précédentes du cinéaste. Toutefois, afin d’être pleinement conforme à la doxa du Parti, les autorités ont exigé quelques modifications dans le script rédigé par Aleksandr Iakovlevitch Iourovski et Alekseï Petrovitch Nagorny. Désormais, le jeune Arthur est présenté comme un garçon aventureux qui renie ses origines aristocratiques pour devenir marin et se mêler à ses camarades du peuple.
De même, la jeune Assol, fille d’un pauvre fabricant de jouets, est raillée majoritairement par les commerçants et les notables de son village, et non pas par la masse prolétarienne. Cela contredit la nouvelle de Grine, mais les autorités ne sont pas à une approximation près. Dès lors, Les Voiles écarlates peut être tourné car en parfaite conformité avec le dogme communiste.
Ptouchko livre un nouveau conte rempli d’images magnifiques
Le tournage se déroule durant six mois – contrairement à plusieurs années pour les films précédents – dans la cité balnéaire de Koktebel, en Crimée, alors encore vierge d’immeubles et dotée d’un superbe littoral encore préservé des outrages de l’Homme. Cela offre à Ptouchko des perspectives maritimes magnifiques, tandis que d’autres plans ont été réalisés à Yalta ou encore dans les studios Mosfilm de Moscou. Même si les séquences maritimes sont tournées pour la plupart en studio avec des maquettes, le magicien Ptouchko arrive à faire passer la pilule sans trop de dommages.
On demeure donc ébahi par le sens du détail au cœur de décors magnifiques (la grande bibliothèque du château, les couloirs de cette même demeure, mais aussi la maison rurale de la jeune Assol très esthétisée). Ainsi, le conte bénéficie de magnifiques décors signés Levan Aleksandrovitch Chenguelia, de beaux costumes d’Olga Semionovna Kroutchinina, le tout sublimé par la grandiose photographie couleur de Guennadi Stepanovitch Tsekavy et Viktor Mikhaïlovitch Iakouchev. Dès lors, Les Voiles écarlates peut être vu comme un formidable livre d’images, même si la réalisation de Ptouchko demeure assez classique, mais toujours d’un goût exquis dans les cadrages, profitant notamment d’une belle profondeur de champ.
Un jour, son Prince viendra…
A ce propos, il faut d’ailleurs signaler que le film a été tourné en deux versions, l’une en Sovscope (équivalent soviétique du CinémaScope) et l’autre au format 1.37 afin de pouvoir être projeté partout en URSS. Les différences de cadrage sont nettes et les plans varient donc fortement, y compris au niveau de leur durée.
D’une réelle beauté esthétique, Les Voiles écarlates fait partie des films romantiques aux valeurs un peu désuètes qui peuvent, selon votre tolérance séduire ou irriter. Effectivement, la jeune femme interprétée avec prestance par la débutante Anastasia Vertinskaïa attend depuis l’enfance l’arrivée de son Prince charmant, un homme qui devrait arriver à bord d’un navire aux voiles rouges. Dès lors, dans son village, elle est la risée de tous puisqu’un tel bâtiment n’existe pas.
Un amour désuet, mais charmant, comme dans les contes
Parallèlement, nous suivons le parcours du jeune aristocrate Arthur (excellent Vassili Lanovoï) qui est en rupture avec son milieu favorisé car il a l’aventure dans le sang. Il devient donc matelot et va finir par rencontrer la jeune Assol dont il tombe immédiatement amoureux. Pour la séduire, il déploiera donc tout son art afin de donner vie au rêve de la jeune femme. Cette histoire charmante débouche sur l’idée formidable qu’il faut toujours croire en ses rêves, et ceci malgré les ricanements de la foule. Une valeur positive qui ne pouvait que ravir le pouvoir en place.
A regarder de nos jours, Les Voiles écarlates demeure un spectacle charmant pour peu que l’on garde son cœur de midinette le temps de la projection d’une œuvre qui a l’intelligence d’être épurée et courte. L’œil est sans cesse flatté par une esthétique superbe, ce qui fait passer outre l’extrême naïveté du propos. D’ailleurs, Ptouchko a eu raison de se pencher sur ce sujet puisque son film a attiré plus de 22 millions de spectateurs soviétiques dans les salles, en en faisant le plus gros succès de l’année 1961 dans cette vaste contrée.
Les Voiles écarlates, une exploitation française compliquée
Le métrage a été présenté en France dès le 29 septembre 1961 lors de la Semaine du Cinéma Soviétique. Toutefois, sa sortie n’interviendra qu’en 1988 via le distributeur corporatiste Les Films du Cosmos en mars 1988, le même jour qu’une autre œuvre soviétique, Aventures sur les îles (Cosmos Distribution), dans 2 cinémas. Il n’est vu que par 5 spectateurs pour son premier jour sur Paris, lors d’une semaine riche en sorties (Chouans, Cry Freedom, Le Festin de Babette, Hiden, Le marin des mers de Chine, 36 Fillette, Sammy et Rosie s’envoient en l’air…).
En première et dernière semaine, le film achève sa carrière à 118 spectateurs en raison d’un nombre de séances limitées à Paris : il certes exploité sur les Champs Elysées, au Triomphe, mais avec une seule séance par jour. Au Cosmos, satellite russe sur Paname, il est diffusé 5 fois en une semaine. Dans ces deux mêmes cinémas, Aventures sur les îles d’Ousman Saparov fera à peine mieux avec un peu plus de 400 curieux.
Edité également en VHS par Socai-Films, Les Voiles écarlates a ensuite été quelque peu oublié avant qu’Artus Films ne décide de réhabiliter totalement le travail du réalisateur Alexandre Ptouchko en éditant la plupart de ses œuvres.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 23 mars 1988
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Biographies +
Alexandre Ptouchko, Anna Orotchko, Vassili Lanovoï, Anastasia Vertinskaïa
Mots clés
Cinéma soviétique, Cinéma russe, Conte de fées, La mer au cinéma, Les bateaux au cinéma, Romance, Les grandes adaptations littéraires au cinéma
