Nanar culte, Les Rats de Manhattan pâtit d’un budget rachitique et d’acteurs mal dirigés, mais son ambiance apocalyptique compense en partie ses faiblesses. A réserver aux bisseux.
Synopsis : Deux cents ans après le lancement de la dernière bombe atomique, la planète n’est plus qu’un vaste champ de ruines. Guidé par la faim, un groupe de survivants s’est frayé un chemin vers la presqu’île de Manhattan. Cet ancien phare de la civilisation pourrait devenir leur ultime refuge. Mais ce qui les attend sur place dépasse l’entendement.
Critique : Dès 1982, le duo formé par Bruno Mattei et Claudio Fragasso a trouvé un partenaire de choix pour produire leurs films, à savoir le distributeur français Les Films Jacques Leitienne. Ainsi, ils peuvent mettre en pratique leur mode de production de deux films pour le prix d’un seul. Dans un décor identique, avec les mêmes acteurs, les deux compères tournent en Back to Back Pénitencier de femmes (Bruno Mattei, 1982) et Révolte au pénitencier de filles (1983). Plutôt satisfaits des retombées financières des deux longs métrages, l’association franco-italienne est donc reconduite, cette fois-ci pour tourner un film postapocalyptique qui serait dans la lignée de Mad Max 2 (George Miller, 1981).
Pourtant, Bruno Mattei et Claudio Fragasso sont conscients qu’ils n’ont pas les moyens de rivaliser avec les productions étrangères et leur goût personnel les porte plutôt vers le film horrifique. Dès lors, bien aidés par Rossella Drudi, l’épouse de Fragasso, les duettistes écrivent ce qui va devenir Les Rats de Manhattan (1984), c’est-à-dire un pur film d’horreur avec une teinture postapocalyptique. Ne disposant que d’un budget rachitique, ils confinent l’action à l’intérieur d’un unique bâtiment qui est un décor construit au studio De Paolis.

Editions VHS et Blu-ray des Rats de Manhattan ©1984 Beatrice Film. © Pulse Vidéo, UGC Vidéo, Film Office. Tous droits réservés.
En réalité, la production a surtout profité de la fin des prises de vues d’Il était une fois en Amérique (Sergio Leone, 1984) pour investir le décor extérieur reproduisant une rue de Manhattan – par ailleurs superbe – ainsi que quelques intérieurs comme le bar. Cela offre assurément un cachet spécial à cette production minuscule. Au niveau des costumes, le kitsch n’est pas trop marqué contrairement aux productions transalpines de l’époque où la garde-robe était généralement bariolée et régulièrement ridicule (on pense notamment aux films par ailleurs sympathiques d’Enzo G. Castellari).
Afin de réduire encore les coûts de production, Mattei et Fragasso engagent des acteurs qui sont aussi cascadeurs de profession comme Ottaviano Dell’Acqua (une belle gueule, mais peu expressive) ou encore Massimo Vanni (plus convaincant). Enfin, la coproduction impose le recours à des interprètes venus de France. On trouve donc au casting la très jeune Ann-Gisel Glass qui venait tout juste de tourner À 16 ans dans l’enfer d’Amsterdam (Rino di Silvestro, 1984) en Italie, après être remarquée dans Premiers désirs (David Hamilton, 1983). Le jeu de la jeune fille est alors fort fragile.
Parmi les recrues françaises, on compte également Jean-Christophe Brétignière qui donne beaucoup de sa personne en apparaissant intégralement nu. En matière de casting américain, les duettistes décrochent la contribution de Geretta Geretta qui peut enfin apparaître dans un emploi où elle a du texte à réciter, contrairement à ses prestations précédentes en Italie.
Tout ce petit groupe se retrouve donc dans les studios De Paolis, en compagnie de milliers de souris de laboratoire qu’il a fallu teindre en noir pour leur donner une allure de rat d’égout. Notons que les pauvres comédiens ont été contraints de supporter qu’on leur balance les rongeurs inoffensifs à la figure pour donner un vague sentiment de menace. L’autre problème rencontré lors du tournage vient de la très forte mortalité des animaux qui a vu leur nombre se restreindre progressivement, ce qui donne un résultat pour le moins peu convaincant à l’écran.

Affiche Poker © 1984 Beatrice Film. Tous droits réservés.
Ainsi, dans Les Rats de Manhattan, lorsque les personnages évoquent une invasion de milliers de rats, le spectateur semble n’en apercevoir qu’une petite centaine, et même parfois de simples grappes de dix. Autant dire que la tension n’est guère à son comble puisque l’on ne sent jamais les protagonistes en réel danger. Cela n’est pas arrangé par le jeu uniformément médiocre du casting. Comme à son habitude, Claudio Fragasso semble content de son travail de direction, mais la réalité à l’écran est tout autre. Certaines réactions déclenchent obligatoirement l’hilarité, tandis que le sérieux des dialogues renforce encore le ridicule attaché à certaines séquences. Autant le dire, même si l’on apprécie ce film bis, ce n’est assurément pas pour sa direction hasardeuse, ni pour son scénario aux abonnés absents, sauf lors d’un retournement de situation plutôt intéressant et marquant.
Finalement, ce qui contribue largement à faire des Rats de Manhattan un spectacle fort agréable à suivre vient de sa plus-value artistique en matière de décor, mais aussi de sa superbe photographie bleutée gérée par l’excellent Franco Delli Colli qui a travaillé au cours de sa carrière sur des chefs d’œuvre comme Rocco et ses frères (Luchino Visconti, 1960) ou encore Il était une fois la révolution (Sergio Leone, 1971), soit en tant que caméraman ou chef opérateur en second. Il livre ici un travail de premier ordre qui offre au long métrage une belle patine esthétique.

88 Films © 1984 Beatrice Film. Tous droits réservés.
Enfin, il est indispensable de parler de la très bonne musique électronique composée par Luigi Ceccarelli. Cette fois, Bruno Mattei et Claudio Fragasso n’ont pas souhaité piller le catalogue des Goblin comme sur certains films précédents, mais ont pu engager un compositeur aguerri qui s’en sort avec les honneurs malgré la pauvreté des moyens (un simple synthétiseur). Assurément, la musique fait beaucoup pour donner de la profondeur aux images tournées par Bruno Mattei et Claudio Fragasso.
En ce qui concerne la paternité du film, la plupart des acteurs interrogés insistent sur une réelle coopération entre les deux hommes, mais Bruno Mattei pouvait être absent du plateau durant pendant plusieurs jours, tandis que Claudio Fragasso était toujours là pour se charger du boulot.
Le résultat final est donc plutôt contrasté, même si vos impressions varieront en fonction de votre appétence pour le cinéma bis italien de l’époque. Objectivement, le film est particulièrement mal interprété par les acteurs qui ne semblent tout bonnement pas dirigés. L’intrigue propose tout de même un renversement de situation plutôt intéressant : et si les hommes devaient investir les égouts, est-ce que les rats n’iraient pas peupler l’extérieur ? Bien entendu, comme dans Virus cannibale (1980), la scène finale est assurément la plus étonnante, terminant le long métrage sur une forme de nihilisme qui fait plutôt froid dans le dos.
Finalement, plutôt que le sous-genre du post-nuke du début des années 80, Les Rats de Manhattan nous fait davantage penser à l’œuvre de George A. Romero – toute proportion gardée bien entendu. Ainsi, l’invasion des rats et le huis-clos qui s’ensuit nous rappelle La nuit des morts-vivants (1968), tandis que les hommes en combinaison arborant des masques à gaz nous renvoient directement à La nuit des fous vivants (1973). La filiation est évidente, même si les Italiens n’ont ni les moyens, ni le talent pour égaler le maestro américain.
Réalisé avec davantage de soin que leurs autres films, Les Rats de Manhattan a fini par devenir culte dans le monde entier, alors même qu’il fut un cuisant échec commercial en Italie, malgré une américanisation des noms visant à tromper le public local sur la marchandise. Ainsi, Bruno Mattei reprend son pseudo de Vincent Dawn, tandis que Claudio Fragasso devient Clyde Anderson (et même Olivier Lefait pour avoir un nom français de plus au générique, coproduction oblige).

Edition Ultra HD 88 Films © 1984 Beatrice Film. Tous droits réservés.
En France, Les Films Jacques Leitienne décide de sortir le film d’abord en province dès le 18 juillet 1984 sous le titre Les Mutants de la 2ème humanité. Ainsi, le nanar sympathique peut déjà arpenter les séances de minuit des stations balnéaires estivales et grapiller des entrées. Pour la sortie parisienne, qui n’intervient qu’à partir du 5 décembre 1984, le distributeur change son fusil d’épaule et opte pour le titre Les Rats de Manhattan qui va restera le sien lors de ses futures exploitations en VHS, soit chez UGC Vidéo ou encore chez Proserpine.
Par la suite, le post-nuke nanardesque a connu de multiples éditions en DVD, blu-ray et même en 4K UHD chez l’éditeur Severin. En France, il faut se contenter d’un blu-ray, par ailleurs de bonne facture, édité chez Pulse Vidéo depuis cette année.
Box-office de Les rats de Manhattan
C’est le circuit Paramount qui propose Les Rats de Manhattan dans ses cinémas parisiens, le 5 décembre 1984, face à des nouveautés comme Gremlins de Joe Dante, J’ai rencontré le Père-Noel avec Karen Cheryl, 8 hommes d’or de Shao Lin ou Les 7 magiciens du Kung Fu. Les Paramount City/Bastille/Marivaux/Montparnasse/Orléans/Galaxie/Montmartre et le Convention St-Charles le diffusent en intra-muros, avec le Paramount Le Varenne. Ce sont 5 930 spectateurs qui marquent l’histoire du cinéma bis en premier semaine. On remarquera que trois cinémas affichent même des scores à plus de 1 000 spectateurs. (Presque) pas mal pour un nanar dont la seule force de frappe était une affiche dessinée de toute beauté qui sera reprise en VHS par UGC et Pulse en blu-ray.
En deuxième semaine, les rongeurs sont confinés au seul Gaîté Boulevard, cinéma de quartier où il agrège 2 184 spectateurs supplémentaires pour un total de 8 114 entrées en 15 jours.
UGC Vidéo proposera le film en VHS cinq mois plus tard, en avril 1985, avant d’être réédité chez UGC dans sa collection Cauchemar, puis Proserpine, VidéoFilms et Film Office. Un vrai succès vidéo.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 5 décembre 1984
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