Premier film ambitieux et original, Les guetteurs développe un univers fantastique personnel séduisant et visuellement abouti. Dommage que les acteurs ne suivent pas vraiment, avec un jeu uniformément plat.
Synopsis : Perdue dans une forêt, Mina trouve refuge dans une maison déjà occupée par trois personnes. Elle va alors découvrir les règles de ce lieu très secret : chaque nuit, les habitants doivent se laisser observer par les mystérieux occupants de cette forêt. Ils ne peuvent pas les voir, mais eux regardent tout.
La forêt comme espace des contes et légendes
Critique : Lorsque la jeune Ishana Night Shyamalan entame la lecture du roman Les guetteurs d’A.M. Shine publié en 2021, elle envisage aussitôt de l’adapter au cinéma. Même si l’apprentie n’a pas encore tourné de long métrage, elle est loin d’être une novice puisqu’elle a déjà travaillé avec son père M. Night Shyamalan sur Old (2021) et la série télé Servant. Par ailleurs, elle a aussi réalisé les clips de sa sœur Saleka, chanteuse de RnB.
Soutenue par son père à la production, Ishana Night Shyamalan a tenu à respecter au maximum le roman d’origine en tournant son film au cœur d’une forêt irlandaise. Elle estime alors que le film gagnera en intensité si l’espace forestier devient un personnage du film à part entière. Bien lui en a pris puisque tous les plans réalisés au cœur de la forêt de Ballinastoe créent une atmosphère à la fois inquiétante et féérique qui était essentielle à la réussite du projet.
Les guetteurs, un pur film fantastique
Il faut dire que le scénario de Les guetteurs est sacrément tordu et qu’il était tout de même très difficile de faire avaler certains rebondissements d’une intrigue tortueuse et qui ne tient pas la route sur le plan logique. En réalité, il fallait impérativement saisir le spectateur et le pousser vers une suspension d’incrédulité maximale. Pour cela, il convenait d’embrasser de manière totale le genre du fantastique et même du conte horrifique. Si le script nous met un temps sur la piste d’une explication psychologique qui serait rationnelle, Les guetteurs abandonne progressivement cette voie pour pleinement s’inscrire dans l’univers des contes et légendes celtiques, voire païennes.
Certes, le film appartient bien à cette catégorie d’œuvres basées sur un high concept comme les longs métrages de M. Night Shyamalan, mais la jeune réalisatrice préfère finalement se lover dans un fantastique plus poétique dans son final qui ouvre des perspectives positives aux différents personnages. Toutes les explications ne tiennent pas la route, mais l’ambiance fantastique emporte certaines de nos réticences, d’autant que la réalisation de la jeune femme est particulièrement réussie et ambitieuse. Aidée par une direction artistique très maîtrisée, Ishana Night Shyamalan propose quelques très beaux plans, dotés d’une véritable force poétique, notamment lorsqu’elle filme les fameux guetteurs – dont nous ne révélerons pas la nature.
Une belle ambiance musicale, mais des acteurs en retrait
Cette ambiance qui mêle à la fois angoisse et rêverie poétique est soutenue par la très jolie musique composée par le talentueux Abel Korzeniowski, à qui l’on doit déjà les belles partitions de A Single Man (Tom Ford, 2009), W.E. (Madonna, 2011) ou encore de la série Penny Dreadful (2014). Il revient ici en grande forme avec des boucles orchestrales séduisantes, capables de traduire la tension comme d’épouser les éléments plus féériques du script.
Malheureusement, tout n’est pas parfait dans ce tout premier film qui souffre d’une interprétation un peu faiblarde de la part d’un casting mélangeant acteurs américains et irlandais. Dakota Fanning n’est pas une actrice suffisamment puissante pour faire ressentir le trauma de son personnage, tandis que Georgina Campbell semble surtout être une enveloppe vide, incapable d’insuffler de la personnalité à son rôle. Finalement, seule Olwen Fouéré parvient à se distinguer au sein d’un casting décidément trop fade pour sublimer la complexité d’un tel projet.
Les guetteurs, un premier film ambitieux qui vaut le détour
Leur jeu nous ramène invariablement vers ces produits télévisuels qui encombrent les (petits) écrans sur des plateformes comme Netflix. Cela gâche assurément bon nombre de scènes de ce premier long métrage qui est pourtant ambitieux sur le plan de sa réalisation et qui propose un univers et une sensibilité plutôt originaux.
Sans être l’incontournable du moment, Les guetteurs est donc un premier film intéressant et prometteur qui a le grand mérite de ne jamais chercher à militer, mais qui développe un univers poétique personnel.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 12 juin 2024
Biographies +
Ishana Night Shyamalan, Dakota Fanning, Olwen Fouéré, Georgina Campbell, Oliver Finnegan, John Lynch
Mots clés
Cinéma américain, Le cinéma étrange américain, La forêt au cinéma, Les doubles au cinéma, Les huis-clos au cinéma