Drame de l’adolescence qui tutoie le sordide, Les Belles créatures bénéficie d’une belle réalisation et de jeunes acteurs tous formidables. Le tableau de la situation sociale islandaise y est accablant.
Synopsis : Addi, 14 ans, est élevé par sa mère clairvoyante qui perçoit l’avenir dans les rêves. Il prend sous son aile Balli, un garçon introverti et en marge, victime d’harcèlement scolaire. En l’intégrant à sa bande, ces garçons désœuvrés et livrés à eux-mêmes explorent la brutalité et la violence, comme seuls moyens d’expression et d’exister. Alors que les problèmes du groupe s’aggravent, Addi commence à vivre une série de visions oniriques. Ses nouvelles intuitions lui permettront-elles de les guider et de trouver leur propre chemin ?
Le retour réussi du réalisateur d’Heartstone, un été islandais
Critique : Repéré en 2016 par son premier long métrage Heartstone, un été islandais, bouleversant petit film gay qui s’est avéré être un pur chef d’œuvre de sensibilité et de poésie, le cinéaste islandais Guðmundur Arnar Guðmundsson a ensuite préféré se concentrer sur la production. Ainsi, il a permis de financer des œuvres majeures signées Hlynur Pálmason, à savoir Un jour si blanc (2019) et Godland (2022).

© 2022 Join Motion Pictures, Bastide Films, Film i Väst, Hobab, Motor, Negativ. Tous droits réservés.
Finalement, en 2022, Guðmundur Arnar Guðmundsson choisit de repasser derrière la caméra avec une nouvelle histoire qui se penche sur les tourments de l’adolescence. Avec Les Belles créatures – titre étonnant sachant que Berdreymi signifie Cauchemar en islandais – l’auteur retrouve donc avec bonheur cette difficile période de l’existence qu’est le passage à l’âge adulte. Pourtant, même s‘il fait encore appel à des éléments oniriques par la présence de scènes de rêves, son deuxième film apparaît comme beaucoup plus sombre que le précédent.
L’histoire d’une amitié poignante
Cela commence dès le début par le harcèlement intolérable que subit le jeune Balli (excellent Áskell Einar Pálmason, qui attire immédiatement la sympathie) dans l’enceinte scolaire et au-dehors. Le jeune garçon est systématiquement tabassé et roué de coups au point de finir à l’hôpital. Parmi le groupe des harceleurs, nous faisons aussi la connaissance d’Addi, Konni et Siggi qui paraissent de prime abord n’être que des petits cons sur la pente de la délinquance.
Pourtant, Addi (là aussi formidable et charismatique Birgir Dagur Bjarkason) va prendre Balli en pitié et va finir par l’imposer petit à petit au reste de la bande menée par le gros balourd Konni (impeccable Viktor Benóný Benediktsson). Progressivement, le groupe va se souder et même nouer des liens d’amitié extrêmement forts comme seule l’adolescence permet d’en tisser.
Le cinéaste n’a pas peu du sordide
Certes, les gosses sont violents, souvent insolents et leurs agissements vont forcément avoir des conséquences désastreuses, mais la force de Les Belles créatures est de finir par nous faire comprendre les origines d’une telle révolte. Et dès lors, le cinéaste n’épargne guère la société islandaise qu’il montre comme étant totalement décadente. Ainsi, les adultes sont soit totalement irresponsables, soit absentéistes, soit carrément toxiques et dangereux, laissant leur progéniture grandir sans aucun modèle viable.
Du côté de Balli, le beau-père sort tout juste de prison, bat sa mère et viole sa sœur. Chez Konni, le père est une terreur qui frappe son fils, tandis que chez Addi la mère est une dingue d’ésotérisme totalement à côté de la plaque. Autant dire que le cinéaste charge la barque et que le film émarge souvent du côté du long métrage social à tendance sordide. A cela, il faut encore ajouter des scènes de drogue, ainsi qu’un atroce viol sur l’un des jeunes protagonistes.
Quelques trouées oniriques dans un ensemble très sombre
Certes, Guðmundur Arnar Guðmundsson tente bien de créer quelques scènes oniriques permettant de s’évader de temps à autre de cette sombre réalité, mais la tonalité générale du film est nettement plus dure que celle de Heartstone, un été islandais. La réalisation est quant à elle toujours aussi soignée, avec des images splendides signées Sturla Brandth Grøvlen comme sur l’opus précédent. La musique parvient à souligner judicieusement les situations, notamment les morceaux atmosphériques de Trentemøller, mais c’est surtout l’interprétation impeccable du jeune casting qui force l’admiration tant les scènes paraissent difficiles à incarner au vu de la noirceur extrême du sujet.

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Sorte de version noire des premiers films de Bille August consacrés à l’adolescence – on pense souvent à Zappa (1983) et Twist and Shout (1984) – Les Belles créatures se termine toutefois sur une note d’espoir et une déclaration d’amitié qui touche forcément après le déferlement de malheurs qui a frappé le groupe de jeunes gens en pleine construction, au milieu d’un vaste champ de ruines.
Box-office de Les Belles créatures
Tourné en 2020 pendant la période de la Covid-19, Les Belles créatures a finalement été présenté au public pour la première fois dans la section Panorama du Festival de Berlin 2022. Il y gagne le Label Europa Cinemas qui va permettre au drame adolescent de sortir dans près de 44 pays. Ensuite, le film gagne le Grand prix du jury au Festival international du film de La Roche-sur-Yon 2022. Enfin, en Islande, Les Belles créatures gagne l’Edda (équivalent de nos César) du meilleur film en 2023.
Cette belle collection de prix en a fait un beau succès dans les pays nordiques, mais la France a vu sa sortie tardive n’intervenir qu’à partir du 25 septembre 2024, soit quatre ans après son tournage et deux après sa première présentation. Le distributeur Outplay n’a pu le placer que dans un circuit limité de salles et le métrage aux critiques plutôt positives a vu sa carrière s’arrêter à 1 879 entrées, bien loin des 12 093 spectateurs d’Heartstone en 2017.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 25 septembre 2024
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Guðmundur Arnar Guðmundsson, Birgir Dagur Bjarkason, Viktor Benóný Benediktsson, Áskell Einar Pálmason
Mots clés
Cinéma islandais, Les drames de l’adolescence, L’amitié au cinéma, Jeunesse paumée au cinéma, Les délinquants au cinéma, Festival de Berlin 2022