Film historique qui tord la réalité au nom de l’idéologie nazie, Jeanne d’Arc pâtit d’une réalisation statique et d’un jeu d’acteur outrancier. L’excès de caricature nuit à la cohérence de l’ensemble.
Synopsis : À la fin de la Guerre de Cent ans, la France va de défaites en défaites face aux Anglais. Seule la ville d’Orléans résiste, défendue par La Trémoille, Dunois, et d’Alençon. A Domrémy, en Lorraine, une jeune fille de 17 ans, Jeanne, entend la voix de l’archange Michel. Il lui dit d’aller retrouver le dauphin Charles pour le faire couronner à Reims. Après le sacre, lui seul pourra bouter les Anglais hors de France.
Jeanne d’Arc vue par les nazis
Critique : En 1933, l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler à la tête de l’Allemagne marque l’entrée du pays dans une nouvelle ère, dirigée par le ministre de la Propagande Joseph Goebbels. Après avoir essuyé plusieurs échecs commerciaux avec des œuvres ouvertement propagandistes comme Le Jeune Hitlérien Quex (Hans Steinhoff, 1933), les pontes de la UFA (Universum Film AG) ont opté pour une méthode plus subtile. Désormais, Joseph Goebbels demande la mise en chantier de grands films populaires et divertissants dans lesquels on pourrait glisser quelques éléments propagandistes. Le but était de ne pas éconduire le grand public. Cette recette a d’ailleurs fait des miracles puisque le cinéma allemand a connu une vraie popularité dans les salles locales, souvent pleines.
On peut s’étonner de l’intérêt des nazis pour la Pucelle d’Orléans, puisqu’il s’agit d’un mythe typiquement français, à une époque où la francophobie est à son comble. Pourtant, Goebbels valide bien le projet de cette superproduction destinée à valoriser le nationalisme et la lutte contre l’envahisseur étranger. Comme on le sait, la figure de Jeanne d’Arc a subi toutes les récupérations sur le plan politique et voici donc une version de l’histoire revue et corrigée par le prisme déformant de l’extrême droite.
Des acteurs en roue libre la plupart du temps
Il faut dire que Jeanne d’Arc (1935) dispose d’un scénario écrit par Gerhard Menzel, un nazi convaincu qui tord l’histoire pour la faire coïncider avec son idéologie. A la réalisation, on retrouve Gustav Ucicky qui s’est déjà illustré par le film de guerre L’aube (1933), première grosse production validée par Adolf Hitler lui-même. Enfin, le métrage est interprété par de nombreux artistes favorables au régime en place – ou du moins qui y voient leur intérêt. On peut notamment citer les pointures théâtrales que sont Heinrich George ou encore Gustaf Gründgens. Dans le rôle de Jeanne, c’est la plus frêle Angela Salloker qui a eu l’honneur d’incarner la première Jeanne d’Arc parlante de l’histoire du cinéma.

© Artus Films / Design : Benjamin Mazure. Tous droits réservés.
Loin d’être un biopic classique, Jeanne d’Arc étonne dès son entame par sa volonté d’écarter la Sainte de l’écran puisque l’on assiste aux tractations entre Anglais et Français durant une bonne vingtaine de minutes pas franchement passionnantes et empesées par une interprétation encore trop proche des excès du muet. Tous les acteurs éructent, grimacent outrageusement et se vautrent dans un jeu en roue libre. La réalisation, quant à elle, se borne à cadrer au mieux les comédiens, mais demeure très statique, ce qui sera le cas sur l’ensemble du long métrage.
De belles images, mais au sein d’une réalisation statique
Certes, Jeanne d’Arc bénéficie d’un très beau noir et blanc concocté par Günther Krampf, mais c’est le moins que l’on pouvait attendre de la part de Gustav Ucicky qui fut un brillant directeur de la photographie avant de passer à la réalisation.
Au bout d’une bonne vingtaine de minutes, l’héroïne apparaît enfin à l’écran au cœur d’un halo de lumière qui ne cessera de l’entourer dans un grand élan sulpicien. L’actrice Angela Salloker a beau forcer le trait, elle est bien loin d’égaler la puissance de jeu d’une Renée Falconetti (la géniale comédienne vue dans le chef d’œuvre de Dreyer La passion de Jeanne d’Arc). En réalité, le seul acteur qui tire véritablement son épingle du jeu est assurément Gustaf Gründgens dans le rôle majeur de Charles VII. Etrangement, il s’agit du personnage le plus important du long métrage.
Quand Adolf Hitler se voit en Jeanne d’Arc
Le spectateur contemporain comprend assez rapidement que Jeanne d’Arc est en quelque sorte une personnification d’Adolf Hitler, tandis que Charles VII se rapprocherait de Joseph Goebbels. Cette grille de lecture est la plus pertinente et de loin la plus intéressante puisque Jeanne d’Arc réfléchit aux dommages collatéraux en matière de politique. On sent bien que les auteurs n’ont que faire de la véritable histoire de Jeanne d’Arc et que leur but est d’évoquer l’instrumentalisation du peuple afin de parvenir à la libération de la nation. En réalité, le long métrage justifie l’emploi de moyens extrêmes et mortifères pour permettre à la nation de vivre dans la liberté et la prospérité, loin des magouilles des politicards affairistes.
La charge contre les nobles du film attaque directement la caste politique de la République de Weimar, enjuivée selon les nazis. Voilà pourquoi ils sont dépeints de manière aussi caricaturale comme des êtres veules et uniquement intéressés par leurs affaires. Face à eux, Jeanne d’Arc incarne une forme de pureté, tandis que Charles VII est un manipulateur, mais qui agit pour le bien de son peuple.
Comment travestir l’Histoire en 85 minutes
La relecture de l’Histoire est pour le moins originale et non dépourvue d’intérêt, même si le spectateur peu féru d’histoire politique risque bien de s’y casser les dents. En tant que biopic consacré à la Sainte, on a vu œuvre bien plus pertinente. Tout d’abord, la réalité des faits a été ici totalement travestie, avec un nombre incalculable d’erreurs factuelles (souvent volontaires).
Ensuite, les échauffourées se résument ici à une séquence de cinq minutes qui ne retranscrit que très moyennement le contexte et l’ambiance des batailles moyenâgeuses, avec même des concessions vis-à-vis des images d’Epinal. Toujours statique, la réalisation de Gustav Ucicky ne parvient jamais à donner du souffle aux images et le spectateur en recherche d’un éventuel bijou perdu risque d’être bien déçu devant une œuvre terriblement datée qui n’époustoufle pas.
Un film perdu qui renait grâce à l’éditeur Artus
Bourré d’erreurs historiques manifestes, surjoué par des acteurs en roue libre et douteux sur le plan idéologique, Jeanne d’Arc demeurera donc une curiosité qui intéressera davantage les historiens que les cinéphiles. Visiblement déçu par le résultat final, les spectateurs allemands lui ont réservé un accueil frileux, le long métrage n’ayant tenu que quelques semaines à l’affiche à Berlin en 1935 avant de totalement disparaître de la circulation. Un temps, on a cru le film perdu.
Finalement, une copie de troisième génération a été retrouvée et complétée par une copie britannique pour parvenir à la restauration qui a été éditée en DVD et blu-ray par Artus Films en 2021. L’occasion pour les curieux d’étancher leur soif de découverte, même si la réalité qualitative est loin d’être satisfaisante. Au moins le packaging est très soigné et le livre de près de 80 pages écrit par David Didelot est passionnant car érudit, même si l’on ne partage pas nécessairement son point de vue.
Critique de Virgile Dumez
Acheter le Mediabook du film sur le site de l’éditeur

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Gustav Ucicky, Willy Birgel, Maria Koppenhöfer, Angela Salloker, Gustaf Gründgens, Heinrich George
Mots clés
Cinéma allemand, Fresque historique, Le moyen-âge au cinéma, Jeanne d’Arc au cinéma