Avec Father Mother Sister Brother, Jim Jarmusch revient à un cinéma indépendant ambitieux, fait de silences et de non-dits qui finissent par émouvoir. Un Lion d’or amplement mérité.
Synopsis : Father Mother Sister Brother est un long-métrage de fiction en forme de triptyque. Trois histoires qui parlent des relations entre des enfants adultes et leur(s) parent(s) quelque peu distant(s), et aussi des relations entre eux.
Retour aux affaires de Jim Jarmusch après une longue pause
Critique : Cela faisait plusieurs années que nous n’avions plus de nouvelles du cinéaste Jim Jarmusch qui nous as abandonné sur une œuvre plutôt décevante, à savoir sa comédie The Dead don’t die (2018) qui sacrifiait à la mode du zombi. Depuis cette déception, l’artiste underground ne s’est illustré que par un court métrage et un clip vidéo, ce qui semble bien maigre. Finalement, en 2023, le réalisateur a enfin écrit le script de Father Mother Sister Brother et lancé la production de ce long métrage construit comme un triptyque.

© Les Films du Losange. Tous droits réservés.
Désireux d’évoquer les liens familiaux, l’auteur a choisi de rendre son sujet encore plus universel en le situant dans trois lieux bien distincts. Tout d’abord, Father est localisé dans le New Jersey, aux Etats-Unis, non loin de la demeure du cinéaste. Ensuite, Mother nous propulse en Irlande, alors que Sister Brother a été tourné en France, et plus précisément à Paris. Le tout a été mis en boite entre la fin 2023 et le début 2024. Le fait d’avoir effectué les prises de vues dans trois pays distincts démontre la volonté d’universaliser un propos qui touche tous les êtres humains.
Comment créer une œuvre humoristique au cœur d’une thématique délicate
Ainsi, les trois sketches se complètent parfaitement puisqu’ils traitent des relations entre des parents et leurs enfants devenus des adultes. Cela ne va pas sans quelques frictions et surtout un certain embarras lorsque l’on se rend compte que l’on n’a tout simplement plus rien à se dire. Le premier segment est sans aucun doute le plus drôle et caustique puisqu’il suit la visite d’un frère (Adam Driver, très juste) et d’une sœur (Mayim Bialik) à leur père (Tom Waits, nonchalant, mais non moins excellent dans un emploi déglingué qui lui convient parfaitement).
Très rapidement, la visite tourne court lorsque l’on se rend compte que les personnages n’ont rien d’autre à échanger que des banalités et que le silence est parfois bien pesant. Dès lors, un certain comique s’installe, d’autant que le sketch se termine par une chute plutôt drôle et vaguement cynique. Le père de famille apparaît alors comme un sacré filou.
Famille, je vous (h)ai(me)
Le deuxième segment reprend en quelque sorte le dispositif du premier, mais cette fois-ci en se déroulant dans la haute bourgeoisie irlandaise. La mère (Mother) est incarnée de manière parfaitement rigide par Charlotte Rampling. La dame, dont on comprend rapidement qu’elle est une écrivaine à succès, reçoit chaque année pour le thé ses deux filles, dont l’une est une célibataire endurcie (Cate Blanchett, qui s’amuse beaucoup dans ce rôle de composition où elle s’enlaidit), tandis que l’autre est une lesbienne honteuse (Vicky Krieps). Là encore, le procédé est le même que le précédent, avec de longs silences qui établissent un malaise prégnant entre cette mère très rigide et ses deux filles qui ne sont visiblement pas à la hauteur de ses attentes, malgré ce qu’elle veut bien en dire.

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Enfin, le dernier sketch parisien est celui qui diffère le plus des deux autres, car il porte essentiellement sur la gémellité et surtout sur la disparition récente des parents. Dans cette jolie conclusion, l’auteur se laisse aller à une forme de nostalgie qui ne lui est pas si familière que cela. Le retour des jumeaux sur les lieux de leur enfance amène une émotion sincère fondée sur la perte des êtres chers. Le contraste est évident par rapport aux deux premiers segments plus cyniques. Ainsi, dans Father Mother Sister Brother, Jim Jarmusch semble nous dire que l’amour sincère que se portent les enfants et leurs parents se passe de mots et que c’est finalement l’absence qui rapproche davantage les fratries.
Un triptyque construit de manière poétique, avec des rimes visuelles
Pour donner à son film une cohérence, Jarmusch utilise à la fois des rimes visuelles (la récurrence de trois skaters qui apparaissent dans chaque sketch) et des récurrences dans les dialogues (certaines phrases sont répétées d’un segment à l’autre). Entièrement fondé sur les non-dits, les silences, mais aussi sur une attention permanente aux moindres petits sons, le long métrage bénéficie également d’une musique atmosphérique à la guitare ajoutée par Jim Jarmusch lui-même, en toute fin du processus créatif. Celle-ci rend le métrage plus émouvant et fait donc de Father Mother Sister Brother son plus bel opus depuis bien longtemps.
En choisissant une fois de plus l’épure, Jim Jarmusch est parvenu à signer une œuvre essentielle qui en dit bien plus long sur les relations humaines que tous les pensums psychologisants d’un certain cinéma d’auteur. Avec sa réalisation limpide, mais très élaborée, le métrage mérite donc bien son Lion d’or obtenu au Festival de Venise en 2025. Il devrait en tout cas plaire à tous ceux qui ont aimé Only Lovers Left Alive (2014) et qui apprécient le cinéma indépendant américain dans son acceptation la plus pure.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 7 janvier 2026

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Biographies +
Jim Jarmusch, Adam Driver, Charlotte Rampling, Cate Blanchett, Luka Sabbat, Tom Waits, Indya Moore, Vicky Krieps, Françoise Lebrun
Mots clés
Cinéma indépendant américain, La famille au cinéma, Films à sketches, Lion d’or de Venise, Festival de Venise 2025