Chef d’œuvre méconnu du cinéma slovaque, Dragon est de retour constitue une pure expérience de cinéma, avec ses images superbes et sa musique enveloppante. Assurément un incontournable !
Synopsis : Le potier Martin Lepis, surnommé Dragon, vit un peu à l’écart de son village, suscitant jalousies et convoitises. Accusé par les villageois d’être la cause de catastrophes naturelles, il est emmené loin du village par les gendarmes, laissant Simon s’emparer de sa femme Eva. Quelques années plus tard, Dragon revient au village. Afin de réintégrer la communauté, il propose de ramener un troupeau de vaches ayant fui un incendie. Il exige que Simon l’accompagne.
Un scénario maintes fois refusé qui passe le cap de la censure
Critique : Grand admirateur d’artistes novateurs comme Alain Resnais ou encore Michelangelo Antonioni, le cinéaste slovaque Eduard Grečner a débuté sa carrière en étant assistant de Stefan Uher, avant de passer au long métrage avec deux films plutôt expérimentaux intitulés Chaque semaine, sept jours (1964) et Lune de nylon (1966). Toutefois, aucun des deux n’a rencontré les faveurs du public, le mettant dans une position inconfortable auprès des autorités communistes tchécoslovaques. C’est alors qu’il propose d’adapter le court roman Dragon est de retour signé de Dobroslav Chrobák (1907-1951) et publié en 1943.
En réalité, Eduard Grečner était tombé fou amoureux de ce texte alors qu’il n’était qu’un étudiant et cela faisait plusieurs fois qu’il proposait aux autorités un scénario basé sur ce récit. Refusé à chaque fois par la censure, le script passe cette fois-ci l’étape essentielle de la validation en 1967, alors que la censure était moins tatillonne. Dès lors, Eduard Grečner peut enfin envisager le tournage de cette œuvre majeure de la littérature.
Des acteurs à la forte présence muette
Pour cela, il s’entoure du directeur de la photographie Vincent Rosinec, chargé de déployer un splendide noir et blanc, tout en jouant sur l’absence de profondeur de champ et le flou. Une volonté affirmée par le réalisateur qui souhaite enfermer ses personnages dans un espace mental clos, alors même qu’ils évoluent en plein air durant la majorité du film. Le réalisateur crée également la polémique en engageant un acteur tchèque – excellent Radovan Lukavský – pour incarner Dragon, l’homme qui ne se sent jamais à sa place dans ce village slovaque. En fait, il y avait une logique à inclure un acteur qui n’est pas du cru dans un rôle d’outsider. Il fut doublé pour l’occasion par un comédien slovaque, ce qui ne retire rien à sa composition massive.

© Artus Films / Conception graphique : Benjamin Mazure. Tous droits réservés.
Il est entouré par des acteurs de théâtre slovaques plutôt doués comme Gustáv Valach, en ennemi juré du héros, et surtout la séduisante Emília Vásáryová qui ne dira pas un mot du film. Loin d’être un signe de misogynie de la part du réalisateur, ce mutisme renforce l’idée que les femmes n’avaient pas voix au chapitre dans la société rurale traditionnelle slovaque.
Dragon est de retour, un voyage sensoriel avant tout
La puissance de Dragon est de retour vient de la volonté du réalisateur de conter cette histoire uniquement par le biais de l’image et de la musique. Contemplatif, et même carrément mutique, le long métrage est avant tout une pure expérience formelle d’une telle maestria que le récit demeure toujours limpide pour le spectateur. Eduard Grečner voulait faire partager l’intériorité psychologique de ses personnages sans avoir recours aux mots. Il le fait de manière bluffante en signant des plans toujours en mouvement, insufflant une dynamique impeccable au récit.
Il parvient aussi à nous étonner en tournant une séquence ahurissante où un troupeau de vaches est encerclé par les flammes. Ce morceau de bravoure que n’aurait pas renié les plus grands réalisateurs de westerns nous plonge au cœur de la tourmente en même temps que ces pauvres bêtes – qui ne semblent pourtant pas avoir été maltraitées pour l’occasion. En fait, la réalisation est si puissante qu’elle nous donne l’impression de subir l’enfer des flammes. Le tout est magnifié par la partition musicale absolument géniale du compositeur Ilja Zeljenka, tour à tour inquiétante, bruitiste ou incantatoire. La musique ajoute au film une ambiance quasiment démoniaque qui donne le sentiment d’assister à la fin d’un monde, celui des rites païens ancestraux.
L’individu victime de la collectivité, un thème subversif au temps du communisme
Au cœur du film, Eduard Grečner ose introduire une critique à peine voilée de la collectivité tant vantée par le régime communiste. Farouchement individualiste, l’auteur dénonce au contraire l’idiotie de la masse des paysans face à un homme qui n’a pour seul défaut que d’être un artiste original. Ou quand la communauté se fait belliqueuse envers celui qui est différent. Typiquement le genre de dénonciation qui ne plaisait pas au pouvoir en place.
D’ailleurs, pour le régime, il suffisait de mal distribuer le film pour que celui-ci disparaisse rapidement des écrans, ce qui fut le cas. Gros échec en Tchécoslovaquie, Dragon est de retour n’a même pas pu être vu dans les grands festivals du monde entier, alors qu’il avait tout pour passionner les critiques internationaux.
Inédit en France, le drame rural n’a connu une résurrection que récemment grâce à sa restauration et sa sortie en blu-ray à l’étranger. Heureusement pour les cinéphiles français, Artus Films s’est porté acquéreur de ce véritable bijou qui fera le bonheur des amoureux d’un cinéma total, contemplatif, exigeant, mais ô combien passionnant.
Critique de Virgile Dumez
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Eduard Grečner, Radovan Lukavský, Gustáv Valach, Emília Vásáryová
Mots clés
Cinéma tchécoslovaque, Cinéma contemplatif, Les chefs d’œuvre des années 60, Le monde paysan au cinéma, Les vaches au cinéma, Le feu au cinéma
