Aussi habile que déconcertant, Cosmopolis de David Cronenberg (2012) confirme l’enfermement d’un cinéaste dans une veine auteurisante un peu barbante, la maîtrise de l’image en plus. Un film nettement au-dessus de la mêlée toutefois…
Synopsis : Dans un New York en ébullition, l’ère du capitalisme touche à sa fin. Eric Packer, golden boy de la haute finance, s’engouffre dans sa limousine blanche. Alors que la visite du président des Etats-Unis paralyse Manhattan, Eric Packer n’a qu’une seule obsession : une coupe de cheveux chez son coiffeur à l’autre bout de la ville. Au fur et à mesure de la journée, le chaos s’installe, et il assiste, impuissant, à l’effondrement de son empire. Il est aussi certain qu’on va l’assassiner. Quand ? Où ? Il s’apprête à vivre les 24 heures les plus importantes de sa vie.
Critique : Que le spectateur moyen oublie vite la bande-annonce cadencée qui sert de promo arnaque à Cosmopolis. Le Cronenberg cannois de 2012 est lent, mou, bâti dans le silence et une succession de sketches-entretiens où le mot l’emporte toujours sur l’action périphérique que l’on entrevoit à distance, à travers les vitres d’une limousine bunker. Oui, l’adaptation du livre manifeste de Tom DeLillo est à l’opposé du fantasme cinématographique que son (nouveau) distributeur, Stone Angels (2011-2018) essaie de vendre. Cosmopolis est un pur film d’auteur, entièrement cérébral, qui nous confine dans le néant de l’affect d’un géant de la finance de 28 ans, jeune loup milliardaire qui possède matériellement le monde, mais dont l’existence est aussi aseptisée qu’un caisson de bronzage.
Cronenberg sonde le chaos de la crise des subprimes
Réalisé dans le contexte post-crise financière des subprimes et dans l’obsession pessimiste de l’humanité pour la fin des temps, cette métaphore d’une finance assassine qui fait basculer le monde dans le chaos, est filée tout au long de la course du golden boy Erick Packer, qui prend sa limo pour aller se faire une petite coupe de cheveux à l’autre bout de la cité.
Si les dialogues, souvent assommants, rarement passionnants, semblent à la première lecture un peu abscons, le fil conducteur lui ne l’est pas… Le message sur un Wall Street scientifique entièrement tourné vers l’avenir à travers la spéculation sans scrupule pour ceux qui vivent le présent est martelé. Mais Cronenberg demeure fidèle à ses obsessions et fourre tous ses thèmes de prédilection, médicaux, organiques, cérébraux alors que le monde des affaires brise les icones pour s’ériger en nouvelles chapelles, à l’image des images cathodiques dans Videodrome ou des jeux vidéo dans Existenz.
Robert Pattinson dans la cour des grands
C’est extrêmement bien fichu, avec un décor central de limousine high tech magnifié par la caméra clinique du réalisateur ; à l’aise dans cet intérieur atypique qui lui sied bien, il en fait un véritable organisme où son occupant mange, boit, s’ébat et urine, alors que des invités s’installent pour lui tâter la prostate (scène culte d’un érotisme décalé) ou viennent philosopher sur le sens des affaires. La narration s’achève sur une demi-heure de huis-clos quelque-peu déconcertante, aux portes de la folie pure, mais une folie intimiste qui abandonne l’extérieur pour un duel verbal un peu tordu… On reconnaît les intérieurs crasseux et jaunâtre des productions sulfureuses d’antan. Cela en a un peu l’odeur nauséabonde, sans pour autant en avoir la savoureuse perversion qui est ici contenue. Même l’esthétique métallique du véhicule de luxe n’est pas sans rappeler les ferrailles scandaleuses de Crash où la chair et le métal fusionnaient dans le sperme et le sang, lors d’accidents provoqués volontairement.
Finalement dans cette œuvre où le contexte sonore intervient peu malgré le désordre apocalyptique s’installant dans les rues de Manhattan, on ressort un peu engourdi, emmitouflé entre les murs capitonnés d’un film sans trop de surprise, sinon celle de révéler un comédien formidable… Robert Pattinson dont le regard un peu vitreux et le peu d’aisance à sourire, trouve un bien bel écrin dans cet enfer métallique aux allures de pierre tombale.
Box-office : Cosmopolis est allé droit dans le mur
Présenté à Cannes où il divisa, Cosmopolis a été vomi par le grand public. Le châtiment fut un bide mondial. Aux USA, la course s’achève, faute de carburant, sous le million de dollars quand la France représentera un quart des recettes mondiales avec un peu plus de 2 270 000$. Avec l’Italie, l’Hexagone fut le seul territoire à avoir dépassé le million de dollars de recettes, soit à peine 355 000 entrées pour cette coproduction française qui parviendra au moins à passer 5 semaines au-dessus des 25 000 entrées.
Les sorties de la semaine du 23 mai 2012

Affiche © Couramiaud, laurent Lufroy. Tous droits réservés.
Le test Blu-ray de Cosmopolis
Évènement indéniable de l’édition 2012 du festival de Cannes, Cosmopolis avait pris tout le monde au dépourvu de par son parti pris minimaliste, exigeant et intellectuel. Cronenberg façonnait un suspense cérébral, loin des canons hollywoodiens, ceux que nous évoquaient la bande-annonce mensongère et la présence étrange de Robert Pattinson au générique, alors à peine sorti de Twilight 4.
Le résultat est aujourd’hui encore, à la deuxième vision, déroutant, sûrement agaçant par le jusqu’au-boutisme et l’hermétisme de la démarche, mais incroyablement élégant et fascinant. Cette adaptation du best-seller de Don DeLillo est devenue l’un des Cronenberg les plus étranges, l’un des plus détestés également. Chacun y trouvera matière à passion ou détestation. À (re)découvrir désormais en DVD et Blu-ray dans une édition exclusivement disponible à la Fnac.
Les compléments : 3.5 / 5
Deux suppléments de grande qualité nous sont proposés : tout d’abord une Rencontre Fnac de 25 minutes, en HD, où Cronenberg répond à des questions sur Cosmopolis, sur son approche du bouquin, le casting et le sens du film. Intéressant, mais pas autant que le making-of d’1h45, formidable document reprenant la chronologie du film et donnant la parole à chacun des protagonistes pendant le tournage. Remarquable dans la qualité des propos et dans la quantité : c’est presque aussi long que le montage salle !
Petite question : où est passée l’excellente bande-annonce proposée en salle pendant le festival de Cannes ? L’éditeur souhaitait-il faire disparaître les traces d’un trailer au rythme contradictoire qui vendait l’apocalypse au lieu d’un métrage cérébral et bavard, peu porté sur l’action ?
L’image : 3.5 / 5
Nous ne sommes pas convaincus. Un léger bruit apparaît et impose une certaine distance face à l’écran. Pour certains plans sous-exposés, ce n’est pas forcément très agréable. Le rendu colorimétrique est toutefois correct, mais la définition reste perfectible.
Le son : 3.5 / 5
Un 5.1 DTS HD Master Audio est proposé en VO et VF. La puissance reste limitée, notamment en français, où en plus le doublage n’est pas des plus pertinents. Attention : le film s’écoule dans un silence ouaté, celui d’une limousine abritée des tempêtes du monde extérieur. Ne vous attendez donc pas à de nombreux effets.
Biographies +
David Cronenberg, Juliette Binoche, Robert Pattinson, Mathieu Amalric, Paul Giamatti, Sarah Gadon, Emily Hampshire, Samantha Morton, Jay Baruchel, Kevin Durand