Bilbao : la critique du film et le test blu-ray (1978)

Drame, Thriller, Trash | 1h36min
Note de la rédaction :
7/10
7
Bilbao, affiche espagnole

  • Réalisateur : Bigas Luna
  • Acteurs : Isabel Pisano, Àngel Jové, María Martín
  • Date de sortie: 06 Juil 1978
  • Année de production : 1978
  • Nationalité : Espagnol
  • Titre original : Bilbao
  • Titres alternatifs : Bilbao - A História de um Fascínio (Portugal) / La chiamavano Bilbao (Italie) / Bilbao - unelma ilman siipiä (Finlande)
  • Casting : Àngel Jové, María Martín, Isabel Pisano, Francisco Falcon, Jordi Torras, Pepita Llunell, Marta Molins, Pep Castelló, Josep Cuxart Guardia, Luis Plana, Betty Bigas, Clara Vergés, Maite Cabello, Maika Thienen, Mario Gas
  • Scénariste : Bigas Luna
  • Monteur : Anastasi Rinos
  • Directeur de la photographie : Pedro Aznar
  • Compositeur : Iceberg
  • Cheffe Maquilleuse : Ana Rico
  • Chef décorateur : Carlos Riart
  • Producteur : Josep Cuxart Guardia
  • Producteur exécutif : Pepón Coromina
  • Sociétés de production : Figaro Films, Ona Films
  • Distributeur : Film inédit dans les salles françaises. La date ci-dessus est celle de la sortie à Barcelone.
  • Editeur vidéo : Artus Films (DVD et blu-ray, en coffret uniquement, 2025)
  • Date de sortie vidéo : 7 octobre 2025
  • Formats : 1.66 : 1 / Couleurs / Son : Mono
  • Festivals : Festival de Cannes 1978 : Quinzaine des Réalisateurs
  • Illustrateur/Création graphique : © Benjamin Mazure (coffret blu-ray). Tous droits réservés / All rights reserved
  • Crédits : © Artus Films, Mercury Films, La Cinémathèque de Toulouse. Tous droits réservés / All rights reserved
Note des spectateurs :

Pur film underground, Bilbao nous fait pénétrer dans l’esprit dérangé d’un fétichiste obsessionnel avec un style proche de celui d’Abel Ferrara. L’approche frontale du cinéaste ne fera pas l’unanimité, mais l’audace, elle, est poussée à son paroxysme.

Synopsis : Un psychopathe nommé Leo tombe amoureux de Bilbao, une prostituée, qu’il kidnappe, dans son désir de la posséder.

Les premiers pas de Bigas Luna

Critique : Célèbre designer durant la période franquiste, Bigas Luna a été encouragé par sa compagne Consol Tura à passer à la réalisation dès 1976 avec le film Tatouage. Pourtant, bridé par son producteur, l’apprenti cinéaste n’est pas content du résultat final qu’il a renié. D’ailleurs, le film n’est sorti que tardivement en Espagne et n’a attiré quasiment personne en salles.

Malgré cette première expérience décevante, le cinéaste ne se décourage pas et profite de la fin de la censure franquiste – à la fin de l’année 1977 – pour tourner à toute vitesse un nouveau film de fiction qu’il a toujours considéré comme son véritable premier essai. Il écrit donc Bilbao (1978) très rapidement et les producteurs Pepón Coromina et Josep Cuxart Guardia trouvent quelques pesetas pour qu’un tournage puisse débuter.

Bilbao, du 16mm gonflé en 35

Toutefois, les moyens manquent tant que le film est réalisé en 16mm, puis gonflé en 35mm afin de pouvoir être diffusé dans les salles. En fait, cette contrainte budgétaire devient un atout car Bilbao ressemble ainsi à un pur film underground, avec des images sales, parfois mal éclairées et même souvent trop sombres. On se croirait notamment dans un cinéma proche de celui des premiers Abel Ferrara, notamment par sa thématique obsessionnelle.

Effectivement, Bilbao suit le quotidien de Leo (très inquiétant Àngel Jové qui n’était pas un acteur, mais un designer proche de Bigas Luna), un homme qui collectionne les objets de manière fétichiste et compulsive. Un jour, il tombe éperdument amoureux d’une prostituée nommée Bilbao (excellente Isabel Pisano) et souhaite posséder tout ce qui peut lui rappeler sa présence. Terriblement frustré, Leo envisage alors de kidnapper la jeune femme afin de compléter sa collection d’objets.

Bigas Luna et la femme objet

Outre son sujet particulièrement dérangeant, Bilbao opte pour un style troublant puisque peu de dialogues sont échangés entre les personnages, tandis qu’une voix off permanente retranscrit les pensées malades de Leo. Ainsi, le spectateur est invité à entrer littéralement dans la tête d’un fétichiste dont les obsessions vont jusqu’à la possession ultime, celui du corps de la femme. En ajoutant aux images crades une musique inquiétante de Maurice Ravel qui tourne en boucle et un morceau prog rock du groupe Iceberg, Bigas Luna livre donc un film particulièrement troublant et qui risque d’indisposer de nombreux spectateurs, et surtout spectatrices.

Coffret Bigas Luna, détails

© Artus Films, Mercury Films, La Cinémathèque de Toulouse / Design : Benjamin Mazure. Tous droits réservés.

Effectivement, dans Bilbao, le corps de la femme est totalement objectivé. Toutefois, si une certaine forme de misogynie pointe, on n’oubliera pas de signaler que le personnage le plus faible et le plus pitoyable de l’histoire est bel et bien cet homme incapable de faire face à ses pulsions sexuelles désordonnées. En réalité, l’homme est bel et bien le sexe faible, même si les femmes sont ses victimes.

Que faire avec un poisson mort et une saucisse ?

Bien entendu, Bigas Luna ne fait rien pour appâter le spectateur puisqu’il réduit l’être humain à un amas de chair que l’on peut posséder, maltraiter et découper. Il filme en parallèle des scènes d’abattoir où l’on tue et découpe des porcs dans des flots de sang et de cris assourdissants. Même les scènes de sexe ne sont guère filmées de manière érotique, car le cinéaste se livre à une mise en scène froide, calculatrice et fétichiste qui rend tout acte mécanique. En Espagne, la scène qui a fait le plus couler d’encre est celle du rasage du pubis de l’actrice Isabel Pisano alors qu’elle est entravée par des cordes dans une scène de bondage aux relents SM.

Toutefois, il ne faut pas réduire Bilbao à son ambiance inconfortable car Bigas Luna fait déjà usage d’un humour bien à lui. On adore notamment la séquence surréaliste où le héros introduit une saucisse de Francfort dans la gueule d’un poisson (mort, on précise) afin de simuler une fellation qui ne peut pas être représentée à l’écran. Le cinéaste rejoint ici le mauvais goût typique des maîtres surréalistes qui lui sont chers dont son compatriote Salvador Dalí. De même, les interactions de Leo avec sa maîtresse jouée par la grande María Martín s’avèrent souvent comiques. En fait, le rire vient de l’exagération de tous les sentiments jetés en pâture au spectateur sans aucun filtre.

Bilbao fête à sa manière la libéralisation de l’Espagne après la dictature

Avec les films d’Eloy de la Iglesia, Bilbao peut donc être considéré comme l’un des premiers films anticipant la naissance de la Movida madrilène. Mais comme Bigas Luna est catalan, il ne fera jamais pleinement partie de ce mouvement participant à la libération des mœurs dans une Espagne en pleine transition démocratique. D’ailleurs, sans être un triomphe, Bilbao est parvenu à demeurer longtemps à l’affiche des cinémas espagnols, grappillant ainsi de copieux bénéfices.

Il faut dire que les fées se sont penchées sur le berceau de ce petit film puisque le cinéaste italien Marco Ferreri a découvert par hasard les rushes du film et a décidé d’en acheter les droits de diffusion pour l’Italie. Sa simple contribution financière a permis de couvrir les coûts engagés par les producteurs. Par la suite, Marco Ferreri a continué à porter le film en le proposant à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 1978. Une aubaine qui a permis au film de se vendre un peu partout à l’étranger, sauf en France où il est demeuré inédit dans nos salles, comme la plupart des premiers essais outranciers du cinéaste.

En France, on peut enfin découvrir ce Bilbao dans un superbe coffret édité fin 2025 par Artus Films. Il était temps d’exhumer cette œuvre très particulière, à réserver à un public très averti.

Critique de Virgile Dumez

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Bilbao, affiche espagnole

© 1978 Figaro Films / Ona Films (Pepon Coromina). Tous droits réservés.

Biographies +

Bigas Luna, Isabel Pisano, Àngel Jové, María Martín

Mots clés

Cinéma espagnol, Underground, Trash, La violence faite aux femmes, La prostitution au cinéma, Le viol au cinéma, Le kidnapping au cinéma

Le test du coffret blu-ray

Artus Films nous propose de découvrir trois films de Bigas Luna dans un coffret proposant trois DVD et trois blu-ray contenant Bilbao (1978), Caniche (1979) et Lola (1986), trois œuvres rares et audacieuses à découvrir d’urgence. Test réalisé à partir du coffret définitif.

Packaging & Compléments : 5 / 5

Le coffret à l’esthétique sobre contient un superbe digipack qui s’ouvre en quatre volets, illustrés par les affiches espagnoles des trois films. Le tout contient les six galettes (trois DVD et trois blu-ray). Enfin, le coffret comprend un excellent livre écrit par Maxime Lachaud intitulé Bigas Luna, La période noire (1977-1987). Richement illustré, le livre de 96 pages est introduit par une rapide biographie de l’artiste, avant que l’auteur se livre à une analyse complète et très éclairée de l’œuvre du cinéaste.

Maxime Lachaud insiste notamment sur toutes les références picturales d’un réalisateur qui n’a pas fait d’école de cinéma et dont les références sont plutôt à chercher du côté des grands peintres. Grâce à une iconographie parfaitement intégrée au texte, le propos est limpide et d’une profondeur rare dans le domaine de l’analyse cinématographique. De plus, le livre ne fait aucunement doublon avec les bonus vidéo, mais vient offrir au contraire un approfondissement très pertinent. Un grand bravo pour ce très beau travail analytique.

Ensuite, chaque film dispose de présentations dédiées par Eric Peretti, puis le critique espagnol Santiago Fouz Hernandez. Sur la galette de Bilbao, nous trouvons donc un entretien passionnant avec Eric Peretti (38min) qui replace le film dans la carrière d’un cinéaste alors débutant, puis explique les phases de casting, de tournage et surtout la sortie du film en Espagne, en Italie grâce à l’intervention de Marco Ferreri, puis sa présentation à Cannes. Le tout est très complet. S’ensuit l’entretien de 11min avec Santiago Fouz Hernandez qui reprend certains éléments déjà évoqués, mais précise aussi la place à part de Bigas Luna dans la cinématographie ibérique.

Enfin, reste à consulter un diaporama d’affiches et de photos.

L’image du blu-ray de Bilbao : 3 / 5

Le premier contact avec Bilbao relève du choc esthétique puisque le film a été tourné en 16mm, puis gonflé en 35mm. Même si la copie a bien été retouchée pour le blu-ray, les restaurateurs ont conservé l’aspect brut et underground du film. On peut bien entendu saluer ce respect pour l’œuvre d’origine, même si le résultat est donc très éloigné de nos critères contemporains. Ainsi, l’image est neigeuse, parfois instable, avec des couleurs délavées, une photographie très aléatoire et des contours abîmés. Paradoxalement, c’est aussi ce qui rend le film si dérangeant en lui octroyant une dimension quasiment documentaire pouvant choquer au vu du sujet.

Le son du blu-ray de Bilbao : 3 / 5

Uniquement présenté en version originale mono – puisque le film n’est jamais sorti en France – Bilbao souffre d’un son mal équilibré, parfois étonnamment fort, puis tout à coup étouffé. On notera toutefois que tout souffle disgracieux a été éradiqué. La musique rock progressive du groupe Iceberg paraît parfois trop puissante par rapport au reste de la bande-son, tandis que le morceau de Ravel qui tourne en boucle semble plus lointain. En revanche, la voix off du personnage principal est parfaitement mise en avant, créant une impression dérangeante de proximité avec le fétichiste du film. Une expérience qui respecte encore une fois les conditions précaires du tournage, puis du mixage de l’époque.

Test blu-ray : Virgile Dumez

Bigas Luna, coffret Artus

© Artus Films, Mercury Films, La Cinémathèque de Toulouse / Design : Benjamin Mazure. Tous droits réservés.

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