Pur film underground, Bilbao nous fait pénétrer dans l’esprit dérangé d’un fétichiste obsessionnel avec un style proche de celui d’Abel Ferrara. L’approche frontale du cinéaste ne fera pas l’unanimité, mais l’audace, elle, est poussée à son paroxysme.
Synopsis : Un psychopathe nommé Leo tombe amoureux de Bilbao, une prostituée, qu’il kidnappe, dans son désir de la posséder.
Les premiers pas de Bigas Luna
Critique : Célèbre designer durant la période franquiste, Bigas Luna a été encouragé par sa compagne Consol Tura à passer à la réalisation dès 1976 avec le film Tatouage. Pourtant, bridé par son producteur, l’apprenti cinéaste n’est pas content du résultat final qu’il a renié. D’ailleurs, le film n’est sorti que tardivement en Espagne et n’a attiré quasiment personne en salles.
Malgré cette première expérience décevante, le cinéaste ne se décourage pas et profite de la fin de la censure franquiste – à la fin de l’année 1977 – pour tourner à toute vitesse un nouveau film de fiction qu’il a toujours considéré comme son véritable premier essai. Il écrit donc Bilbao (1978) très rapidement et les producteurs Pepón Coromina et Josep Cuxart Guardia trouvent quelques pesetas pour qu’un tournage puisse débuter.
Bilbao, du 16mm gonflé en 35
Toutefois, les moyens manquent tant que le film est réalisé en 16mm, puis gonflé en 35mm afin de pouvoir être diffusé dans les salles. En fait, cette contrainte budgétaire devient un atout car Bilbao ressemble ainsi à un pur film underground, avec des images sales, parfois mal éclairées et même souvent trop sombres. On se croirait notamment dans un cinéma proche de celui des premiers Abel Ferrara, notamment par sa thématique obsessionnelle.
Effectivement, Bilbao suit le quotidien de Leo (très inquiétant Àngel Jové qui n’était pas un acteur, mais un designer proche de Bigas Luna), un homme qui collectionne les objets de manière fétichiste et compulsive. Un jour, il tombe éperdument amoureux d’une prostituée nommée Bilbao (excellente Isabel Pisano) et souhaite posséder tout ce qui peut lui rappeler sa présence. Terriblement frustré, Leo envisage alors de kidnapper la jeune femme afin de compléter sa collection d’objets.
Bigas Luna et la femme objet
Outre son sujet particulièrement dérangeant, Bilbao opte pour un style troublant puisque peu de dialogues sont échangés entre les personnages, tandis qu’une voix off permanente retranscrit les pensées malades de Leo. Ainsi, le spectateur est invité à entrer littéralement dans la tête d’un fétichiste dont les obsessions vont jusqu’à la possession ultime, celui du corps de la femme. En ajoutant aux images crades une musique inquiétante de Maurice Ravel qui tourne en boucle et un morceau prog rock du groupe Iceberg, Bigas Luna livre donc un film particulièrement troublant et qui risque d’indisposer de nombreux spectateurs, et surtout spectatrices.

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Effectivement, dans Bilbao, le corps de la femme est totalement objectivé. Toutefois, si une certaine forme de misogynie pointe, on n’oubliera pas de signaler que le personnage le plus faible et le plus pitoyable de l’histoire est bel et bien cet homme incapable de faire face à ses pulsions sexuelles désordonnées. En réalité, l’homme est bel et bien le sexe faible, même si les femmes sont ses victimes.
Que faire avec un poisson mort et une saucisse ?
Bien entendu, Bigas Luna ne fait rien pour appâter le spectateur puisqu’il réduit l’être humain à un amas de chair que l’on peut posséder, maltraiter et découper. Il filme en parallèle des scènes d’abattoir où l’on tue et découpe des porcs dans des flots de sang et de cris assourdissants. Même les scènes de sexe ne sont guère filmées de manière érotique, car le cinéaste se livre à une mise en scène froide, calculatrice et fétichiste qui rend tout acte mécanique. En Espagne, la scène qui a fait le plus couler d’encre est celle du rasage du pubis de l’actrice Isabel Pisano alors qu’elle est entravée par des cordes dans une scène de bondage aux relents SM.
Toutefois, il ne faut pas réduire Bilbao à son ambiance inconfortable car Bigas Luna fait déjà usage d’un humour bien à lui. On adore notamment la séquence surréaliste où le héros introduit une saucisse de Francfort dans la gueule d’un poisson (mort, on précise) afin de simuler une fellation qui ne peut pas être représentée à l’écran. Le cinéaste rejoint ici le mauvais goût typique des maîtres surréalistes qui lui sont chers dont son compatriote Salvador Dalí. De même, les interactions de Leo avec sa maîtresse jouée par la grande María Martín s’avèrent souvent comiques. En fait, le rire vient de l’exagération de tous les sentiments jetés en pâture au spectateur sans aucun filtre.
Bilbao fête à sa manière la libéralisation de l’Espagne après la dictature
Avec les films d’Eloy de la Iglesia, Bilbao peut donc être considéré comme l’un des premiers films anticipant la naissance de la Movida madrilène. Mais comme Bigas Luna est catalan, il ne fera jamais pleinement partie de ce mouvement participant à la libération des mœurs dans une Espagne en pleine transition démocratique. D’ailleurs, sans être un triomphe, Bilbao est parvenu à demeurer longtemps à l’affiche des cinémas espagnols, grappillant ainsi de copieux bénéfices.
Il faut dire que les fées se sont penchées sur le berceau de ce petit film puisque le cinéaste italien Marco Ferreri a découvert par hasard les rushes du film et a décidé d’en acheter les droits de diffusion pour l’Italie. Sa simple contribution financière a permis de couvrir les coûts engagés par les producteurs. Par la suite, Marco Ferreri a continué à porter le film en le proposant à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 1978. Une aubaine qui a permis au film de se vendre un peu partout à l’étranger, sauf en France où il est demeuré inédit dans nos salles, comme la plupart des premiers essais outranciers du cinéaste.
En France, on peut enfin découvrir ce Bilbao dans un superbe coffret édité fin 2025 par Artus Films. Il était temps d’exhumer cette œuvre très particulière, à réserver à un public très averti.
Critique de Virgile Dumez
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Bigas Luna, Isabel Pisano, Àngel Jové, María Martín
Mots clés
Cinéma espagnol, Underground, Trash, La violence faite aux femmes, La prostitution au cinéma, Le viol au cinéma, Le kidnapping au cinéma
