Paul Schrader est le scénariste du mythique Taxi Driver et le réalisateur d’American Gigolo, La Féline et Mishima.
Parmi les grandes figures des années 70, Paul Schrader est probablement l’une des plus fascinantes. A l’instar de Spielberg, Francis Ford Coppola, Bogdanovich, Cimino, Scorsese ou George Lucas, il est issu d’une vague de cinéastes mythiques qui vont changer le visage de l’industrie cinématographique. Il devient l’un des représentants du Nouvel Hollywood.
Loin de ses études en théologie, il collabore avec son frère Leonard, dont il est proche et qui lui fait découvrir la culture nippone lors d’une mission au Japon. Il va alors découvrir l’écrivain Mishima qui va devenir l’objet de son ultime sortie cinématographique prestigieuse en tant que réalisateur. Mishima, produit par Lucas et Francis Ford Coppola est projeté à Cannes, en compétition en 1985, mais cette œuvre sublime, sera un cuisant échec et remettra en question la suite de la carrière de son auteur en tant que cinéaste de premier plan.
Celle-ci avait pourtant bien commencé. Des scénarios remarqués pour Sydney pollack (Yakuza, 1975), Martin Scorsese (le chef d’œuvre Taxi Driver, 1976 ; Raging Bull, 1980), Brian De Palma (Obsession, 1976), John Flynn (Légitime violence – Rolling Thunder, 1977), Steven Spielberg (il a participé au script de Rencontres du 3e type, mais n’a pas été crédité)…
En tant que réalisateur, Paul Schrader débute en 1978 avec Blue Collar, drame social avec Harvey Keitel et Richard Pryor, un triomphe critique aux USA où ce premier essai est un coup de maître. Il fait partie du patrimoine national aux yeux des critiques qui le classent parmi les meilleurs films de l’histoire.

© Guy Peelleart
Schrader s’intéresse ensuite à l’industrie pornographique dans le thriller Hardcore avec George C. Scott. Un autre succès critique. Mais c’est avec American Gigolo que le cinéaste connaît son plus gros succès commercial. Marquée par une bande originale de Giorgio Moroder (le tube Call Me de Blondie, sera issu de cette bande originale), cette introspection des dessous glauques du Los Angeles des escortes hommes, révèle Richard Gere, son jeu et sa plastique, et en fait une star immédiate. John Travolta devait initialement interpréter ce premier rôle sulfureux, mais des raisons familiales l’ont contraint à abandonner ce projet. La critique est partagée et le succès sera surtout international. L’Amérique pudibonde réagit avec une certaine distance face à cette première incursion du cinéaste dans le cinéma esthétisant des années 80.
La trilogie esthétique de Paul Schrader : American Gigolo, La Féline et Mishima
Alors qu’il bosse toujours sur différents scripts pour d’autres réalisateurs, Paul Schrader poursuit sa carrière prometteuse de jeune cinéaste. Proche des 35 ans, il réalise l’un des films les plus attendus de 1982, le remake de La Féline de Jacques Tourneur, transformé en un audacieux clip vidéo gore et érotique, nourri à la thématique de l’inceste. Nastassia Kinski, alors superstar, Malcom McDowell, et John Heard forment le trio principal de cette production tordue. Cette vision éthérée et onirique du cinéma d’horreur est bercée par la musique de Giorgio Moroder et David Bowie. Si en France le succès est réel, les Etats-Unis en font un échec cuisant, ce qui diminuera l’attrait des studios à son sujet.
Mishima (1985), malgré l’accueil cannois enthousiaste, sera un flop absolu aux USA, en raison de sa texture de biopic japonais et de son esthétique et sa photographie trop accentuées. Cette œuvre de toute beauté ne dépassera pas les 500 000$ de recettes nord-américaines et ne séduira guère le grand public français, avec seulement 121 000 entrées.
Paul Schrader signe deux scénarios importants à cette époque, le premier pour Peter Weir, qui sort du triomphe de Witness. Mosquisto Coast est un drame familial écolo, avec Harrison Ford, Helen Mirren et l’adolescent River Phoenix. L’autre scénario est celui de La dernière tentation du Christ pour Martin Scorsese. La sortie française est marquée par deux attaques terroristes par des catholiques intégristes. Quatorze personnes seront blessées au cinéma le Saint-Michel à Paris.
Light of Day : retour dans un cinéma social
A la réalisation, Paul Schrader engage Michael J. Fox, jeune prodige américain qui venait de triompher dans deux productions pour adolescents Retour vers le futur (un phénomène de société) et Teen Wolf (une série B à succès). Il lui propose Light of Day, une œuvre sociologique sur la famille, beaucoup plus adulte que les films que Michael J. Fox enchaînait alors, mais dont la réalité artistique ne pouvait conduire qu’à un gros échec aux USA (10M$). En France, cette fiction, avec également Gena Rowlands et Joan Jett, ne sera pas distribuée en salle. La bande originale contient la chanson éponyme Light of Day écrite par Bruce Springsteen. La rockeuse Joan Jett et Michael J. Fox l’interprètent dans le film au sein du groupe fictif, les Barbusters. Bruce Springsteen est un grand fan du film Blue Collar ; sa participation à ce projet était donc comme une évidence pour lui.
Schrader finit la décennie avec le biopic sur Patty Hearst, écrit par le fils d’Elia Kazan. Le film indépendant, loin des canons hollywoodiens, est projeté à Cannes, mais sa carrière sera minime. On y retrouve néanmoins une actrice qui monte, Natasha Richardson. Le cinéaste la dirige une seconde fois, en 1990, dans le thriller décadent Etrange séduction, avec les dandies Rupert Everett et Christopher Walken. Cette adaptation de l’écrivain Ian McEwan est un nouvel échec international qui laisse augurer une décennie 90 difficile.
Dans les années 90, Paul Schrader a perdu de sa superbe et ne proposera que des petites productions indépendantes, loin des ambitions premières de son œuvre. Light Sleeper, avec Willem Dafoe et Susan Sarandon essaie de retrouver l’esprit noctambule de Taxi Driver, mais ce projet particulièrement sombre autour de la thématique de la drogue, passe relativement inaperçu. Dafoe devient l’acteur fétiche de Schrader.

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Des années 90 mineures
Pour HBO et la productrice Gale Anne Hurd (Terminator, Aliens), l’auteur réalise un téléfilm sur la thématique fantaisiste des sorcières. Le résultat est évidemment une relecture de la chasse aux sorcières contre les Communistes dans les années 50 aux USA. Schrader dirige alors Dennis Hopper et Penelope Ann Miller.
Touch, avec Skeet Ulrich, Bridget Fonda et Christopher Walken, ne dépasse pas les 400 000$ aux USA et sort en catimini en France. Affliction, en 1997, permet à Schrader de retrouver un certain succès critique. Présenté à Venise, le drame pâtit d’un casting trop mature pour le public : Nick Nolte, Sissy Spacek, James Coburn et Willem Dafoe. Un nouvel échec. On notera que le vétéran James Coburn, trois ans avant sa mort, remportera le seul Oscar de sa carrière, celui du meilleur acteur dans un second rôle. Ultime film de la décennie, Les amants éternels, thriller avec Ray Liotta et Joseph Fiennes, sera un tel échec qu’il ne paraîtra en France en DVD qu’en 2007.
A cette époque, le scénariste Schrader coécrit City Hall pour Harold Becker, dans lequel on retrouve Al Pacino, Bridget Fonda et John Cusack. Surtout, il rédige le scénario d’A tombeau ouvert, le Taxi driver halluciné des années 90, dans le monde nocturne des ambulanciers. Nicolas Cage, dans l’un de ses meilleurs rôles, y est brillant. Cela sera la dernière collaboration de Schrader avec Martin Scorsese. Mais Schrader sera amené à travailler à plusieurs reprises avec Cage.
Auto Focus et le rebond trop ponctuel de Paul Schrader
Paul Schrader doit attendre 2002 pour trouver enfin un écho favorable à l’une de ses réalisations. Auto Focus, biopic sur Bob Crane, la star de la série Papa Schultz, revient sur son obsession sexuelle notoire et sa descente aux enfers jusqu’à son meurtre, en 1978. Le succès n’est pas vraiment au rendez-vous faute de stars bankables (Greg Kinnear et Willem Dafoe en sont les deux acteurs principaux).

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Avec le préquelle de L’Exorciste, Paul Schrader croit pouvoir rebondir encore plus haut. Il succède à John Frankenheimer, qui doit quitter le projet peu avant sa mort en 2002. Schrader reprend tout depuis le début avec enthousiasme mais la société Morgan Creek Productions est mécontente du résultat ; elle engage Renny Harlin pour tourner un autre préquelle, plus violent, plus gore, plus commercial : L’Exorciste : au commencement. Le résultat très kitsch ne satisfait pas les cinéphiles qui remuent ciel et terre pour pouvoir découvrir le montage tant fantasmé du film par Schrader. Dominion: Prequel to the Exorcist fera le tour des festivals et sortira de façon limitée aux USA. Les critiques sont négatives, mais moins sévères qu’avec le film de Renny Harlin. Toutefois, Morgan Creek perdra énormément d’argent sur Dominion: Prequel to the Exorcist, puisque celui-ci ne rapportera que 250 000$ pour un budget supérieur à 30M$.
La bascule dans le téléfilm et le navet
Paul Schrader est très affecté par ce projet et aura beaucoup de mal à revenir à des projets personnels ambitieux. Il enchaîne les séries B ratées qui ne sortent même pas en France comme The Walker (2007), qui reprend la thématique d’American Gigolo, avec Woody Harrelson, Kristin Scott Thomas, Lauren Bacall et Willem Dafoe en têtes d’affiche. D’ailleurs, en France, le film sera rebaptisé Escort boy en DVD Avec 79 000$ au box-office, l’auteur pense alors toucher le fond. Le film de guerre Adam Resurrected, avec Jeff Goldblum, Dafoe et Derek Jacobi, lui, ne sera même pas exploité dans les cinémas américains.
En 2013, Paul Schrader s’enfonce dans un cinéma que l’on peut qualifier de nanar : The Canyons, thriller érotique présenté hors compétition à Venise en 2013, fait un peu parler de lui dans la presse people en raison du premier rôle offert à l’ancienne gloire Disney, Lindsay Lohan. Celle-ci est alors sujette à une vie dépravée et celle par qui arrive le scandale. Elle enchainait alors les cures de désintoxication. The Canyons n’empoche que 59 671$ en salle aux USA.
Paul Schrader s’investit ensuite avec deux direct-to-vod alimentaires, avec Nicolas Cage. La sentinelle (Dying of the Light) est une œuvre navrante où se compromet le regretté Anton Yelchin, et le polar Dog Eat Dog bénéficie d’un peu plus de soin de la part du cinéaste qui y dirige aussi son ami Willem Dafoe. Schrader est contraint de passer devant la caméra en raison de problèmes de financement. Aucun acteur célèbre n’a accepté le rôle.

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Un cinéaste en pleine rédemption artistique
En 2017, Paul Schrader trouve un magnifique sursaut final, avec sa trilogie sur la thématique de la rédemption, trois films indépendants de grande qualité, qui séduiront la critique et les cinéphiles. Même s’il est inédit au cinéma en France, Sur le chemin de la rédemption (First Reformed) est un véritable coup de coeur qui permet à Ethan Hawke de trouver l’un de ses meilleurs rôles. C’est aussi, et de loin, l’un des films les plus aboutis de son auteur qui est sélectionné à Venise et surtout aux Oscars dans la catégorie du Meilleur scénario qu’il a évidemment écrit. En 2021, The Card Counter, avec Oscar Isaac, Tye Sheridan et Willem Dafoe, connaît à son tour un vrai succès critique et s’impose comme un grand film dans la carrière en dents de scie de son auteur.
En 2022, à Venise, Paul Schrader reçoit un Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière. Une belle récompense pour un cinéaste redevenu à la mode, alors âgé de 76 ans, et gravement malade. Il est physiquement présent pour présenter son ultime long métrage, Master Gardener, chapitre final de la trilogie, sur cette thématique du pardon qui l’obsède, même si le sujet est devenu polémique aux USA : le racisme, l’antisémitisme et la question de l’évolution humaine d’un néonazi joué par Joel Edgerton à l’époque #BlackLivesMatter interpelle.
Paul Schrader démontre néanmoins son importance au sein de l’histoire du cinéma américain, même si l’essentiel de ses grands films peuvent se résumer à une dizaine de titres. Méconnu du grand public, Paul Schrader est un artiste souvent malchanceux dans son rapport aux spectateurs qui a su trouver une rédemption artistique sur le tard, démontrant sa combattivité. Un cinéaste immense.

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Paul Schrader au box-office :
- American Gigolo : 691 163
- La Féline : 597 561
- Hardcore : 200 000 – 240 000 * / 69 295 (Paris-Périphérie)
- Blue collar : 121 664
- Mishima : 121 512
- The Card Counter : 80 284
- Affliction : 35 683
- Light Sleeper : 30 226
- Etrange séduction : 20 152
- The Canyons : 16 574
- Auto focus : 15 284
- Patty Hearst : 8 065 **
- Touch : 4 649
- Forever Mine : 76
* fourchette approximative
** chiffres parisiens / Totaux France non communiqués
Filmographie : (Réalisateur)
- 1978: Blue Collar
- 1979: Hardcore
- 1980: American Gigolo
- 1982: La Féline (Cat People)
- 1985: Mishima (Mishima: A Life in Four Chapters)
- 1987: Light of Day
- 1988: Patty Hearst
- 1990: Étrange Séduction (The Comfort of Strangers)
- 1992: Light Sleeper
- 1995: Chasseur de sorcières (Witch Hunt) (téléfilm)
- 1997: Touch
- 1997: Affliction
- 1999: Les Amants éternels (Forever Mine)
- 2002: Auto Focus
- 2005: Dominion: Prequel to the Exorcist (* montage différent de la version salle finalisée par Renny Harlin)
- 2007: The Walker
- 2008: Adam Resurrected
- 2013: The Canyons
- 2014: La Sentinelle (Dying of the Light)
- 2016: Dog Eat Dog
- 2017: Sur le chemin de la rédemption (First Reformed)
- 2021: The Card Counter
- 2022: Master Gardener