Comédie dramatique iconoclaste, La Cache de Lionel Baier confirme une fois de plus l’originalité du ton de ce cinéaste suisse indépendant et nous permet de célébrer le talent de Michel Blanc dans son dernier emploi à l’écran.
Synopsis : Christophe, 9 ans, vit les événements de mai 68, planqué chez ses grands-parents, dans l’appartement familial à Paris, entouré de ses oncles et de son arrière-grand-mère. Tous bivouaquent autour d’une mystérieuse cache, qui révèlera peu à peu ses secrets…
Une adaptation très libre du roman de Christophe Boltanski
Critique : En 2015, l’écrivain et journaliste d’origine juive Christophe Boltanski publie le roman La Cache qui relate l’histoire de sa famille sur plus d’un siècle. Le roman obtient un grand succès et gagne même le prestigieux Prix Femina. Touché par le bouquin, le cinéaste suisse Lionel Baier a souhaité en livrer une adaptation au grand écran, mais en modifiant considérablement le matériau d’origine, avec l’accord de son auteur. Ainsi, le réalisateur et sa coscénariste Catherine Charrier ont choisi de concentrer l’intégralité de l’intrigue autour de l’événement de mai 68 qui ne constitue pourtant qu’un court passage du roman.

© 2025 Bande a Part Films, Red Lion Sarl, Les Films du Poisson, Radio Télévision Suisse (RTS), SRG – SSR / Les Films du Losange. Tous droits réservés.
Pour le cinéaste, ce focus opéré sur un unique événement lui permettait de synthétiser l’esprit du livre, à savoir mêler humour et drame, fictionnel et réel autour d’une famille unie, mais totalement décalée. A travers le prisme de l’appartement qui est le lieu quasiment unique de l’action, le réalisateur concentre plusieurs personnages qui, dans le livre, n’ont pas pu se rencontrer, de façon à évoquer toutes les strates historiques de cette lignée aux origines diverses.
La Cache ou un bouillon de culture foisonnant
Ainsi, l’arrière-grand-mère juive d’origine russe interprétée avec beaucoup d’humour par l’excellente Liliane Rovère rappelle en filigrane les pogroms subis par la population juive en Russie au début du 20ème siècle. Ensuite, les grands-parents incarnés par Dominique Reymond et le regretté Michel Blanc sont porteurs de la mémoire de la Shoah, et, par conséquent, ils ont inculqué à leurs enfants la peur de la police française. Ensuite, les parents du petit Christophe sont des jeunes gens qui n’apparaissent que fort peu durant le long métrage car ils participent aux événements de mai 68. Le tout étant vu à travers le regard de ce petit garçon qui découvre la vie par le biais de ce prisme déformant qui est celui d’une famille borderline.
Véritable bouillon de culture, l’appartement regroupe des personnes d’origine juive, mais aussi une autre branche familiale catholique de la haute bourgeoisie. Pour autant, la grand-mère jouée avec conviction par Dominique Reymond apparaît comme totalement en rupture avec son milieu d’origine, allant jusqu’à écrire des articles sur les déclassés. Elle se rend aussi sur les chantiers pour pousser les ouvriers à rejoindre le mouvement de grève générale.
La famille en tant que milieu fantasque
Malgré des personnalités très fantasques et aux caractères bien trempés, cette famille parvient à faire corps à chaque instant du film, alors même que la société française entre dans un clivage très marqué entre droite et gauche. En fait, ce lieu forme un cocon protecteur qui s’explique bien évidemment par la grande Histoire et la fameuse mémoire de la Shoah évoquée plus haut.
Finalement, Lionel Baier voulait évoquer la période de la Seconde Guerre mondiale sans jamais montrer le moindre uniforme nazi et il y parvient parfaitement puisque le spectateur pense sans discontinuer aux réminiscences de cette période qui infuse encore sur les événements familiaux plus de vingt ans après les faits. Toutefois, en dépit du sérieux apparent de cette thématique, Lionel Baier a respecté le ton humoristique du roman et livre ici une comédie décalée.
Un style libre, à l’image de la Nouvelle Vague
Mieux, il se glisse à merveille dans un style très proche de celui de la Nouvelle Vague, alors en pleine ascension au moment de mai 68. Il se permet de déclamer lui-même une voix off où il indique au spectateur ses choix en matière d’adaptation, créant une distance brechtienne entre l’histoire et le spectateur. De même, dès qu’il filme l’extérieur, il a recours à un procédé ancien, celui des transparences. Ainsi, lorsque les protagonistes évoluent en voiture, le fond est changeant et parfois se dénonce volontairement comme un décor fictif (l’écran reste vide par exemple, dévoilant ainsi le procédé cinématographique utilisé).

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Toutes ces audaces et ces clins d’œil stylistiques ne sont pas que des affèteries car ils recréent un climat cinématographique typique de l’époque évoquée à l’écran. Ils contribuent donc à immerger le cinéphile dans une intrigue hautement fantaisiste où l’on apprendra ce qui est advenu du général de Gaulle durant sa disparition de la fin mai 68. Bien entendu, tout cela étant de l’ordre de la plaisanterie. Sur un sujet similaire, on pensera notamment à la comédie bucolique Milou en mai (Louis Malle, 1990) avec lequel ce film entretient de nombreuses similitudes.
Box-office du dernier long métrage tourné par Michel Blanc
Avec La Cache, Lionel Baier confirme son goût pour les ambiances décalées déjà entrevues dans La dérive des continents (au sud) (2022) et réussit donc une comédie auteurisante fort agréable à suivre et non dénuée d’ambition. Enfin, il est important de signaler l’excellente interprétation de l’ensemble du casting, et notamment de Michel Blanc dont ce fut le tout dernier tournage avant son triste décès intervenu en octobre 2024.
Sorti le 19 mars 2025 de manière posthume, ce dernier long métrage avec Michel Blanc a été proposé par Les Films du Losange dans 200 salles pour une première semaine à 75 543 entrées et une douzième place hebdomadaire. Il s’agit de la plus grosse combinaison obtenue par le cinéaste indépendant Lionel Baier, ce qui s’explique par la présence du comédien récemment décédé. Face à ce démarrage plutôt correct, le distributeur a augmenté le nombre d’écrans (255) sans parvenir à endiguer une chute de 56 % des entrées (32 756 pour un total de 108 299).
Par la suite, le long métrage iconoclaste ne va cesser de perdre des spectateurs, ce qui s’explique par son caractère auteurisant qui en a désarçonné plus d’un. Au final, La Cache s’est dévoilée à 158 281 cinéphiles, soit un peu plus du double par rapport à sa semaine inaugurale. Il s’agit en tout cas du plus gros succès du cinéaste en chiffre brut, sans tenir compte d’un budget qui est plus élevé que celui de ses œuvres précédentes.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 19 mars 2025
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© 2025 Bande a Part Films, Red Lion Sarl, Les Films du Poisson, Radio Télévision Suisse (RTS), SRG – SSR / Affiche : Checkmorris. Tous droits réservés.
Biographies +
Michel Blanc, William Lebghil, Gilles Privat, Dominique Reymond, Louise Chevillotte, Liliane Rovère, Lionel Baier, Ivan Georgiev, Adrien Barazzone, Aurélien Gabrielli
Mots clés
Cinéma suisse, Cinéma français, La famille au cinéma, Les huis-clos au cinéma, Reconstitution des années 60, Festival de Berlin 2025