Considéré aujourd’hui comme un petit classique du giallo, La lame infernale est indéniablement un polar efficace, dopé par une excellente musique de Stelvio Cipriani. Le discours réactionnaire, lui, passe moins bien.
Synopsis : En enquêtant sur une série de meurtres sauvages, la police découvre un réseau de prostitution de mineures.
Critique : Le réalisateur italien Massimo Dallamano a frappé les esprits en tournant en 1972 un giallo pas comme les autres intitulé Mais qu’avez-vous fait à Solange ?. Effectivement, au lieu de se lover dans le style baroque cher à ses confrères, Dallamano a préféré opter pour un certain réalisme, avec des images crues et un pied délibérément ancré dans le contexte politique d’une Italie alors en pleines années de plomb. Fort de ce succès, le réalisateur remet le couvert avec cette Lame infernale, tournée deux ans plus tard dans un contexte encore plus tendu. Considéré comme le deuxième volet d’une trilogie consacrée aux « jeunes filles en péril » (le troisième étant La fine dell’innocenza en 1976), ce nouveau giallo suit les traces de son prédécesseur en s’attachant aux pas d’un policier et d’une procureure qui enquêtent sur la mort mystérieuse d’une jeune fille de quinze ans. Après avoir écarté plusieurs pistes, ils finissent par découvrir l’existence d’un vaste réseau de prostitution de mineures destinées à satisfaire les caprices d’une clientèle plus âgée. On retrouve donc ici le thème cher au réalisateur de l’innocence bafouée par une société pervertissant la jeunesse.

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Globalement réactionnaire, le long-métrage n’a de cesse de nous prouver la corruption d’une société italienne ne respectant plus aucune valeur. Les jeunes filles sont sexuellement très actives dès l’âge de quatorze ans (conséquence de ce satané mouvement hippie), les parents sont totalement dépassés et incapables d’avoir une quelconque autorité sur leur progéniture, les policiers n’ont pas assez de pouvoir pour faire régner l’ordre (le titre original a le mérite d’être explicite : « la police a besoin d’aide »), les élites sont corrompues et la presse ne cherche que des scandale pour mieux vendre leur torchon. Cet argumentaire bien rodé place donc d’emblée ce film dans la mouvance la plus droitière des années 70, d’autant que le film encourage le public à la délation. S’il a souvent la main lourde, Massimo Dallamano se fait pourtant le témoin attentif d’une société italienne profondément malade, écartelée entre des mouvements d’extrême-gauche particulièrement virulents et une tentation fasciste toujours prégnante. Notons d’ailleurs que le cinéaste se garde bien de tomber dans l’un ou l’autre de ces excès, mais qu’il se veut avant tout donneur d’alerte.
Pour faire passer son message, le cinéaste se dote d’un scénario plutôt bien ficelé (malgré quelques invraisemblances et approximations) qui débute comme un véritable giallo avec meurtrier en série iconique muni d’un hachoir de boucher, pour progressivement évoluer en poliziottesco (néo-polars italiens ancrés dans la réalité politique, mais marqué par des excès de violence graphique). Alors que l’enquête proprement dite est filmée de manière classique et banale, les quelques scènes de suspense et d’action sont dynamitées par un usage bienvenu de la caméra portée, le tout filmé au grand angle. Cela donne une vraie force à ces passages, d’autant que l’ensemble est soutenu par une excellente partition musicale de Stelvio Cipriani qui a bien retenu les leçons d’un certain Morricone.

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Sans aucun temps mort, La lame infernale peut donc être considéré comme un petit classique du genre, d’autant qu’il fournit également aux amateurs son lot de débordements gore (une main coupée, des cranes fracassés, un cadavre intégralement découpé en morceau). Plus subversif et davantage condamnable, le cinéaste n’hésite pas non plus à évoquer la pédophilie, suscitant parfois le malaise du spectateur, notamment dans son insistance à montrer des jeunes filles dénudées (elles ont évidemment plus de 18 ans, la morale est sauve !). On peut donc légitimement reprocher au réalisateur ces séquences putassières puisque celui-ci dénonce dans son film la presse à scandale qui se repaît de sensationnalisme, alors que lui-même utilise ce procédé pour attirer le public dans les salles. Enfin, il est à noter que l’interprétation n’est pas toujours d’un excellent niveau. Si Claudio Cassinelli joue à merveille le policier exaspéré par sa hiérarchie et si Mario Adorf fait preuve comme toujours d’une belle autorité, on est en droit de trouver Giovanna Ralli un peu fade (pas particulièrement aidée, il est vrai, par une perruque qui ne lui va guère). Enfin que dire de la présence inutile de l’Américain Farley Granger, caution internationale d’une vieille star vieillissante.
Autant d’éléments qui font de ce second volet de la trilogie des « jeunes filles en péril » un film d’exploitation qui saura ravir les inconditionnels du genre, mais qui, par ses nombreux défauts formels et son idéologie douteuse, devrait laisser les autres de marbre.
Critique : Virgile Dumez

La lame infernale en VHS retitré L’âme infernale © éditeur vidéo Jacques Canestrier Vidéo – © 1974 Primex Italiana Production
Box-office de La lame infernale
La lame infernale (dont l’affiche française mentionne un premier titre d’exploitation, La police demande de l’aide, sans que cette potentielle sortie ait laissé la moindre trace) sort officiellement en salle le 10 septembre 1980, soit 6 ans et un mois après la sortie italienne sous le titre de La polizia chiede aiuto.
C’est le distributeur Filmologies qui décide de sortir de l’ombre cette production inconnue en France. Cette petite entité avait surgi en 1977, avec des films improbables comme Infra-man, Le veinard avec Roger Moore, et Le cogneur avec Bud Spencer.
En 1980, Filmologies en est réduit à sortir du porno avec des titres pédophiles et outranciers (Pensionnaires très expertes, Pensionnaires très spéciales, Chattes ravageuses, Les brouteuses infernales), du karaté (Karaté contre Dragon, La terreur des hommes de bronze, Le tigre du Kung-Fu, L’héritier du king-fu), mais aussi un poliziottesco (Brigade spéciale d’Umberto Lenzi), et des thrillers italiens comme Le parfum du diable de Sergio Martino, avec Luc Meranda et Dayle Haddon, et L’exécuteur vous salue bien de Stelvio Massi, avec Luc Meranda et Tomas Milian. La lame infernale (ex La police demande de l’aide) s’inscrit donc dans ce type d’exploitation destinée aux quartiers populaires et à une circulation limitée.
Ce futur classique du giallo que les anglophones connaissent sous le titre de What Have They Done to Your Daughters? s’installe en salle face à de nombreuses nouveautés. Fame d’Alan Parker, Branco Billy de Clint Eastwood, Extérieur, nuit de Jacques Bral, l’adaptation de Stephen King Les vampires de Salem de Tobe Hooper, l’excellent Héros ou salopard de Bruce Beresford, Le coeur à l’envers avec Annie Girardot et Laurent Malet, Retour à Marseille de René Allo, Chapitre deux de Robert Moore, avec James Caan et Marsha Mason, le revenge movie Folles perverses (aka Cindy la justicière) de Frank Vitale, Un escargot dans la tête, Vicieuse, experte, sensuelle, un porno propulsé dans 6 salles à Paris en intra-muros, Les 5 maîtres de Shaolin.

© 1974 Primex Italiana Production – Design: Shameless Screen Entertainment. All Rights Reserved.
Programmé à la Maxéville, aux Images, et au Bastille Palace, La lame infernale doit se contenter de 5 740 spectateurs, soit autant que Chapitre deux qui bénéficiait de 11 cinémas et de l’appui du circuit Paramount. Cela reste un score toutefois très peu élevé. Seuls le film Gaumont Un escargot dans la tête (3 923 salles dans 6 salles) et Folles perverses (3 754 entrées dans 3 salles) feront moins bien.
La lame infernale sera évidemment retiré de l’affiche en catastrophe à l’issue de son unique semaine d’exploitation parisienne.
En vidéocassette, le film sera très vite édité en VHS et V2000 via Jacques Canestrier Vidéo qui le rebaptisa L’âme infernale pour l’occasion. Un titre plus poétique, moins tranchant, mais néanmoins en forme d’homophone. Aujourd’hui, on se souviendra surtout de Jacques Canestrier pour le succès de Goldorak qu’il édita dans les années 80.
En 2012, le tout jeune éditeur The Ecstasy of Films en proposera en France une édition collector ultra limitée en DVD. Pour la version HD, il faudra se tourner vers les pays anglosaxons, avec des sorties blu-ray chez Arrow Vidéo et Shameless. Forcément culte.
Box-office : Frédéric Mignard
Les sorties de la semaine du 10 septembre 1980

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Biographies +
Massimo Dallamano, Farley Granger, Claudio Cassinelli, Marina Berti, Mario Adorf, Franco Fabrizi, Sherry Buchanan, Micaela Pignatelli