Drame familial à la mélancolie prégnante, Valeur sentimentale est le plus bergmanien des films de Joachim Trier grâce à une écriture complexe, mais qui n’exclut pas l’émotion. Notre Palme d’or du cœur.
Synopsis : A la mort de leur mère, Nora et Agnès voient leur père Gustav réapparaître dans leur vie. Réalisateur de films autrefois reconnu, il a écrit un scénario dont il voudrait que Nora, devenue comédienne, joue le rôle principal, mais cette dernière refuse catégoriquement. Lors d’une rétrospective qui lui est consacrée dans un festival français, Gustav rencontre une jeune star hollywoodienne qui, bouleversée par l’un de ses films, manifeste son désir de travailler avec lui. Il lui offre le rôle initialement écrit pour Nora, voyant là l’opportunité inespérée de relancer sa carrière. Le tournage en Norvège devient l’occasion pour Gustav d’affronter ses démons et lui donne une dernière chance de renouer avec ses filles.
Un drame intime pour Joachim Trier
Critique : Lorsque Joachim Trier a été contraint de mettre en vente la maison familiale, cela a déclenché en lui une vague de sentiments contradictoires et surtout une réflexion intime sur ce qui s’était déroulé depuis plusieurs générations entre les murs de la bâtisse. C’est à partir de cette première sensation qu’a été développée l’intrigue de Valeur sentimentale (2025). Comme toujours, le cinéaste a fait appel à son coscénariste attitré Eskil Vogt pour organiser un script très complexe adoptant les points de vue de plusieurs personnages d’une même famille, tout en semblant accorder une conscience aux murs de la maison familiale.
A partir de là, Valeur sentimentale est devenu un drame complexe abordant de nombreux thèmes, tout en faisant s’entrechoquer les époques et même la fiction – puisque le père de la fratrie est un cinéaste mondialement reconnu – sans pour autant que le spectateur soit perdu. Dans ce grand dédale de sentiments contradictoires, Joachim Trier parvient aussi à glisser une réflexion sur le cinéma contemporain et la disparition des grands auteurs, certains étant contraints de succomber au grand Satan incarné ici par la firme Netflix.
Quand la mélancolie vous colle à la peau!
Mais le plus important vient de l’histoire familiale qui oppose deux sœurs à leur père démissionnaire. L’homme, un grand artiste adulé de tous, n’a pas réalisé de film depuis plus de 15 ans, mais revient dans sa maison natale pour y enterrer son ex-femme, et donc la mère de ses deux grandes filles. Le retour ne va pas se faire facilement, notamment pour Nora – magnifique Renate Reinsve – qui en veut particulièrement à ce père de n’avoir jamais vraiment pris de leurs nouvelles.
Cette dernière, devenue comédienne de théâtre, ne parvient d’ailleurs pas à s’épanouir, comme bloquée par un trauma familial qui semble se transmettre de génération en génération. Il s’agit assurément du personnage le plus proche des œuvres habituelles du cinéaste puisqu’elle dégage une mélancolie bouleversante, toujours prête à s’effondrer dans la dépression, voire à faire des tentatives de suicide. Face à elle, sa sœur semble plus équilibrée grâce à son mari et son jeune fils qui lui fournissent la force nécessaire pour continuer à vivre.
Et si l’art permettait de recoller les morceaux ?
Dans les deux cas, la souffrance paraît quotidienne, tandis que le père, brillamment interprété par le grand Stellan Skarsgård, semble muré dans un silence pesant, comme camouflé derrière un égo surdimensionné. L’homme n’est assurément pas très sympathique, mais le spectateur apprendra petit à petit à le comprendre. Lorsque le réalisateur veut tourner son dernier film dans la maison familiale et qu’il demande à sa fille comédienne de le jouer, celle-ci balaie cette option d’un revers de main.

Photo : Renate Reinsve et Inga Ibsdotter-Lilleaas dans Valeur Sentimentale Photo © Kasper Tuxen
Contraint par l’industrie à choisir une vedette hollywoodienne qui entend montrer ce qu’elle vaut réellement (Elle Fanning dans son meilleur rôle à ce jour), le réalisateur va se montrer très manipulateur afin d’obtenir ce qu’il veut, mais rien ne va vraiment se dérouler selon son souhait. Et si finalement cette confrontation avec ses filles pouvait se résoudre par le biais de l’art ?
Du côté de chez Bergman
En fait, Valeur sentimentale est une œuvre très complexe, mais parfaitement équilibrée, qui paie largement son tribut au cinéma d’Ingmar Bergman. On ne peut que songer au maître suédois à travers cette histoire où les comédiens doivent tout donner à la caméra, au risque de totalement se consumer. Pour autant, le drame psychologique est aussi une œuvre très personnelle pour Joachim Trier dont on reconnait le goût pour les personnages désespérés et malheureux comme les pierres.
Il traduit leurs fluctuations d’humeur par l’usage de la lumière variant en fonction des saisons, mais aussi par une bande sonore très travaillée, quasiment uniquement composée de morceaux préexistants – on citera notamment du New Order, du Roxy Music ou encore du Michael Nyman. Tout ceci contribue à faire de Valeur sentimentale un drame puissant dont la beauté s’impose petit à petit, scène après scène, jusqu’à la résolution finale qui donne lieu à un superbe plan-séquence, mêlant à la fois la fiction (dramatique) et la réalité du tournage (plus lumineuse pour les personnages).
Un joli succès international
Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2025, Valeur sentimentale a obtenu le Grand Prix, puisque la Palme d’or très politique est allée à Un simple accident (Jafar Panahi), par ailleurs un très grand film. Toutefois, notre Palme du cœur ira très clairement au long métrage de Joachim Trier.
Sorti aux Etats-Unis au mois de novembre 2025, Sentimental Value y a rencontré un très beau succès, amassant jusqu’à 5 338 580 $. Cela lui a offert la possibilité de glaner un total de neuf nominations aux Oscars 2026 pour in fine décrocher la statuette du meilleur film étranger. Ce conte de fées a également eu lieu dans les salles françaises dès la fin du mois d’août 2025.
Box-office français de Valeur sentimentale
Sorti par Memento Film dès le 20 août 2025 dans une large combinaison de 252 salles, Valeur sentimentale a immédiatement tiré son épingle du jeu en se positionnant en troisième place du box-office national avec 132 076 dépressifs. Conscient du succès qui s’annonce, Memento ajoute environ 80 copies et le drame ne perd que 17 % de ses entrées avec 109 081 retardataires.
Début septembre, le distributeur frappe fort en doublant carrément le nombre de salles du film (617, puis 785 !) pour en faire le véritable événement cinéma de la rentrée. En troisième semaine, le métrage est à nouveau dans le trio de tête au box-office national avec 74 996 cinéphiles de plus. En un mois, le film frôle de peu les 400 000 tickets déchirés, seuil qu’il franchit en cinquième septaine. Par la suite, la carrière du Grand Prix va s’égrener jusqu’au mois de mars 2026 qui marque enfin sa sortie en DVD et blu-ray. Au total, le drame bergmanien a totalisé 440 915 entrées, soit le plus gros succès de son auteur sur notre territoire. Il le mérite bien !
Critique de Virgile Dumez
Notes cannoises :
Depuis son chef d’œuvre, Oslo 31 août, présenté à Un Certain Regard en 2011, Joachim Trier s’est retrouvé en compétition à trois reprises à Cannes, notamment avec Julie (en 12 chapitres), son plus grand succès commercial. Il avait valu à sa comédienne principale, la lumineuse Renate Reinsve, le prix d’interprétation féminine. En 2025, le cinéaste est de retour avec cette dernière, en sélection officielle avec Valeur sentimentale.
Avec un budget supérieur à 7M d’euros, il s’agit d’un projet ambitieux pour l’auteur qui investit le drame familial et la problématique de la filiation avec l’expérience de ses 50 ans, fraichement franchis. Joachim Trier vient en effet de célébrer ses 51 ans.
La possibilité d’une Palme ? Pour le cinéaste norvégien, la probabilité est élevée.
Notes cannoises de Frédéric Mignard
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Affiche : Benjamin Seznec pour Troika.
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Joachim Trier, Elle Fanning, Stellan Skarsgård, Anders Danielsen Lie, Renate Reinsve, Inga Ibsdotter Lilleaas