Petite production fauchée, De si gentils petits… monstres ! mérite le détour par son ambiance sombre et désespérée, et ceci malgré la pauvreté des moyens engagés et la faiblesse de l’interprétation.
Synopsis : Alors qu’il se rendait dans la ville de Ravensback, un car de transport scolaire traverse un étrange nuage jaune et toxique provenant d’une centrale nucléaire voisine. Pendant qu’il fait sa ronde, le shérif Billy Hart tombe sur le bus entièrement vide, le chauffeur et les cinq enfants ont disparu. Il part aussitôt alerter leurs parents mais son adjoint retrouve trois d’entre eux sur une route, en pleine nuit. Alors qu’il se dirige vers eux, il remarque leur regard étrange et leurs ongles noirs. Soudainement, il est brûlé vif…

Promo de De si gentils petits monstres à sa sortie, en mars 1983. © 1980 Troma Team Release / Affiche : Michel Landi. Tous droits réservés.
Un film d’horreur fauché qui met le feu!
Critique : Au début des années 80, le producteur novice Carlton J. Albright dispose d’un petit pécule (autour de 400 000 $, soit 1 481 110 $ au cours du dollar de 2023) qu’il entend investir dans un petit film d’horreur qui aurait vocation à casser la baraque, comme bon nombre de petites bandes indépendantes de l’époque. Pour cela, il dispose du scénario d’Edward Terry intitulé De si gentils petits… monstres ! qui évoque la contamination d’enfants par des déchets radioactifs. Dès lors, les enfants maléfiques se retournent contre leurs parents qu’ils font flamber à leur contact.
Si Edward Terry est initialement pressenti pour réaliser lui-même le long-métrage, Carlton J. Albright se méfie de son goût trop prononcé pour la bouteille, de préférence alcoolisée, et décide de trouver un réalisateur plus fiable. Sur les conseils de son ami Sean S. Cunningham (Vendredi 13, alors en tournage), Albright choisit d’engager le preneur de son Max Kalmanowicz qui est certes novice dans le domaine de la réalisation, mais qui peut apporter avec lui toute une équipe technique qualifiée, dont le directeur de la photographie Barry Abrams et le musicien Harry Manfredini, tous deux également présents sur le set de Vendredi 13.

De si gentils petits monstres en VHS chez Platinium Vidéo. © 1980 Troma Team Release / Affiche : Michel Landi. Tous droits réservés.
Non, les enfants ne savent pas naturellement jouer la comédie !
Avec un budget aussi minime, Albright ne peut engager des comédiens célèbres et se contente donc d’embaucher Martin Shakar et Gil Rogers, tous deux issus de la scène théâtrale et de la série The Doctors, ainsi que la chanteuse Gale Garnett dont les succès vocaux remontent aux années 60. Et de fait, le jeu des acteurs n’est clairement pas le point fort de cette toute petite production où l’interprétation s’avère très fragile, pour ne pas dire franchement mauvaise. A ce point, on peut sérieusement invoquer une mauvaise direction donnée par le cinéaste novice, visiblement peu habitué à conseiller des acteurs. Même les gamins, pour la plupart les enfants des membres de l’équipe, n’ont guère de talent inné devant la caméra.
A cela, il faut ajouter un script qui patine sérieusement pendant une quarantaine de minutes. Effectivement, l’arrivée des gamins contaminés intervient beaucoup trop tôt et l’on sent le réalisateur entravé par cette révélation trop anticipée. La tension se dilue bien trop vite, et les quelques maquillages au rabais – les victimes arborent une espèce de pizza infame sur le visage – n’aident pas à prendre le long-métrage au sérieux. Enfin, le scénario propose de suivre la destinée de quelques protagonistes grossièrement dessinés et qui tiennent parfois du cliché pur et dur, de la mère possessive à celle qui est, au contraire, bien trop laxiste et uniquement intéressée par sa drogue et son mec culturiste.

De si gentils petits monstres en blu-ray chez Pulse (2023). © 1980 Troma Team Release
Une très bonne dernière demi-heure qui sauve les meubles
Malgré cette description un peu trop téléphonée d’une Amérique profonde assez détestable, De si gentils petits… monstres ! finit par se révéler bien plus malin que prévu dans sa dernière partie, nettement plus efficace et audacieuse. Si le mélange entre La nuit des morts vivants (George A. Romero, 1968) et Le village des damnés (Wolf Rilla, 1960) est bien trop évident – et au désavantage de la petite production fauchée de 1980 – on saluera la volonté de ne pas éviter le soufre inhérent au sujet. Effectivement, quand les enfants commettent des parricides de manière involontaire puisqu’ils ont été contaminés contre leur gré, leurs parents sont contraints pour survivre de tuer leur progéniture. Ce drame terrible vient sérieusement alourdir les enjeux psychologiques dans cette dernière partie volontairement plus grave.

Slipcover collector de De si gentils petits monstres chez Pulse Vidéo (2023). © 1980 Troma Team Release
La dernière scène, particulièrement cruelle, est ainsi parfaitement représentative d’un certain cinéma horrifique indépendant qui se permet des écarts de conduite interdits dans le cadre des grands studios. Porté par une jolie photographie et surtout une excellente partition musicale d’Harry Manfredini, par ailleurs très proche de celle de Vendredi 13, De si gentils petits… monstres ! s’impose finalement comme une série B fort sympathique à l’ambiance plutôt sombre. Sorti de manière limitée aux Etats-Unis, le long-métrage a suscité suffisamment d’intérêt pour devenir une bonne affaire, étant donné son budget initial très faible. Il fut ensuite racheté par la firme Troma qui l’exploite encore de nos jours au sein de son catalogue.
Une sortie française tardive en été 1983
Il a fallu pourtant attendre plus de trois ans pour voir le film débarquer dans les salles françaises assorti d’une lourde interdiction aux moins de 18 ans. Le distributeur indépendant F.F.C.M. Films a positionné cette sortie au 24 août 1983, avec une affiche marquante de Michel Landi. Celui-ci a repris une esthétique qu’il avait déjà utilisée en 1977 pour la promotion d’Une si gentille petite fille !… (Eddy Matalon, 1977), jusque dans le titre et la typographie de la tagline.

Une si gentille petite fille… (Cathy’s Curse), affiche française signée : Michel Landi. Tous droits réservés.
Cette proximité troublante ne retire pourtant rien à l’efficacité d’un tel visuel qui a précédé la sortie cinéma lors de sa sortie en VHS chez Platinium Vidéo, en mars 1983, soit cinq mois après la sortie salle. Diffusé parfois sur la TNT, le long-métrage est aujourd’hui disponible en blu-ray dans une copie très correcte chez l’éditeur Pulse Vidéo, avec ou sans fourreau pour les collectionneurs. On ne saurait trop vous conseiller d’en faire l’acquisition.
Critique de Virgile Dumez
Box-office :
F.F.C.M. a distribué De si gentils petits monstres à Paris à une drôle de date. Un 24 août 1983. Drôle d’endroit pour une rencontre, le film rencontrait un chef d’œuvre du cinéma intitulé Evil Dead, programmé dans 16 cinémas (2 855 entrées en 1 jour), soit le double de The Children. La fin d’été généreuse promettait des bis italiens comme Yor (3 781 entrées dans 29 salles), Les aventuriers du Cobra d’or (816 entrées dans 9 salles) et même Crime au cimetière étrusque (110 entrées dans 4 salles).
Globalement, c’était une très belle semaine de cinéma, avec un Carlos Saura (Carmen, 24 salles, 6 453), du James Ivory (Chaleur et poussière, 16 salles, 3 151), un polar français ambitieux (La crime de Labro, 41 salles, 25 863) et le chef d’œuvre du documentaire contemplatif, la symphonie Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio (1 172 entrées, 3 salles).

Affiche française originale du film Evil Dead, l’opéra de la terreur – © 1981 Renaissance Pictures / Illustrateur : C. Lalande
Dans ce contexte, De si gentils petits monstres est un petit joueur, puisqu’en étant découvert par 700 spectateurs lors de sa première journée, il n’a clairement pas les moyens d’intégrer le top 20 parisien de la semaine. La Crime s’approprie une première place à 180 619 spectateurs (la classe), Carmen est 4e (65 263), Chaleur et poussière intervient en 7e place (32 845), Yor impose sa kitscherie en 8e position, à 28 111 spectateurs, Evil Dead s’installait en 9e position, avec 22 596 démons. Programmé au MaxLinder, Les aventuriers du Cobra d’or réunit 8 276 aventuriers. La vraie catastrophe s’intitule Crime au cimetière étrusque, avec 246 spectateurs dans 4 cinémas Paramount, l’un des pires scores de la décennie, notamment pour une telle diffusion.
De son côté, De si gentils petits monstres inspire à peine 6 036 Parisiens répartis à l’UGC Ermitage, à l’UGC Rotonde, l’UGC Danton, le Clichy Pathé, le Forum Cinémas et la Maxéville. En banlieue, un écran à Bagneux et un autre à Argenteuil complètent son circuit.
En deuxième semaine, les diablotins du car atomique sont réduits au silence ou presque : tout le monde les lâchent, avec deux écrans pour atténuer les larmes et le sang. Le Clichy Pathé et la Maxéville lui offrent encore 1 972 spectateurs. La salle des Grands Boulevards, plutôt satisfaite, le programme une troisième et ultime semaine, et devra cette fois-ci se conter de 865 spectateurs pour un final local à 8 873 spectateurs.
Les galopins vivent donc la rentrée des classes comme un enfer. Ils sont sommés de rentrer à l’école.
Box-office par Frédéric Mignard
Les sorties de la semaine du 24 août 1983
Acheter le film en blu-ray sur le site de l’éditeur
Biographies +
Max Kalmanowicz, Martin Shakar, Gil Rogers, Gale Garnett
Mots clés
Les enfants maléfiques au cinéma, Cinéma indépendant américain, Les catastrophes nucléaires au cinéma

© 1980 Albright Films, Troma Team Release / Affiche : Michel Landi. Tous droits réservés.