Thomas l’imposteur : la critique du film (1965)

Drame, Guerre | 1h34min
Note de la rédaction :
6,5/10
6,5
Thomas l'imposteur, l'affiche

  • Réalisateur : Georges Franju
  • Acteurs : Jean Servais, Emmanuelle Riva, Fabrice Rouleau, Sophie Darès, Rosy Varte
  • Date de sortie: 05 Mai 1965
  • Nationalité : Français
  • Scénaristes : Georges Franju, Michel Worms, Jean Cocteau d'après son roman, Thomas l'imposteur
  • Directeur de la photographie : Marcel Fradetal
  • Compositeur : Georges Auric
  • Avec la voix de : Jean Marais (le narrateur)
  • Distributeur : CCFC
  • Editeur vidéo : René Château (DVD)
  • Sortie vidéo (DVD) : 29 mai 2013
  • Box-office France : 108 674 entrées
  • Format : 35mm / Noir et blanc / Son : Mono
  • Crédits affiche : Jean Mascii © ADAGP Paris, 2020. Tous droits réservés.
Note des spectateurs :

Film étrange, entre rêverie et description réaliste de la Première Guerre mondiale, Thomas l’imposteur tente de fusionner les univers de Cocteau et de Franju, sans y parvenir totalement.

Synopsis : En 1941, une princesse devenue infirmière est aidée par un jeune sous-lieutenant qui a usurpé son identité.

L’adaptation fidèle d’un court roman de Cocteau

Critique : Alors qu’il vient tout juste d’essuyer l’échec de son Judex (1963), vibrant hommage au cinéma muet de Louis Feuillade, le réalisateur Georges Franju retrouve le producteur Eugène Lépicier pour qui il a déjà tourné Thérèse Desqueyroux (1962). Pour mémoire, cette adaptation de Mauriac a su séduire plus d’un million de spectateurs désireux de suivre les mésaventures d’Emmanuelle Riva. Toute l’équipe artistique choisit donc de se retrouver, cette fois-ci pour adapter Thomas l’imposteur, court roman de Jean Cocteau, écrit en 1922 et publié en 1923. Rappelons qu’à cette époque, le décès récent (1963) du grand poète est encore dans toutes les mémoires.

Thomas l'imposteur, jaquette

© 1965 Filmel / Jaquette : René Château Vidéo. Tous droits réservés.

Pourtant, il n’allait pas de soi de retranscrire la prose très élaborée – et parfois empesée il faut bien l’avouer – de Cocteau à l’écran. On peut même s’étonner de voir Georges Franju s’attaquer à un tel auteur, mais un point les rapproche pourtant, à savoir la volonté de magnifier le rêve dans l’existence. Franju nous plonge donc dans la Première Guerre mondiale, mais en n’en montrant que des aspects rarement abordés par les cinéastes. A la suite de Cocteau, qu’il adapte fidèlement, il préfère s’intéresser à l’arrière du front.

La guerre vue par de doux rêveurs

Il évoque ainsi ces populations qui ne cessent de parler de la guerre, mais ne font que la fantasmer puisque la ligne de front est très éloignée de leur quotidien. En se concentrant sur des personnages qui ne font jamais la guerre, mais professent de servir fidèlement la patrie (soit en temps qu’ambulancier ou en donnant de l’argent pour les soldats), Cocteau et Franju ont pris le risque de s’aliéner une partie du public qui ne verra dans ces êtres que des aristocrates honteusement planqués à l’arrière.

Cela serait pourtant se méprendre sur le discours réel des auteurs. Loin de glorifier les joutes guerrières, Cocteau et Franju préfèrent suggérer l’horreur du conflit que le montrer et se concentrent sur des personnages de doux rêveurs qui ne parviennent pas à se confronter à la dure réalité. Ainsi, la princesse, incarnée de manière solaire par une excellente Emmanuelle Riva, joue à l’infirmière, mais ne cesse jamais d’être une aristocrate incapable de prendre la mesure de ce qu’est vraiment la guerre. Pire, le fameux Thomas du titre n’est qu’un mythomane, un simple gamin de seize ans qui veut jouer à la guerre, sans se rendre compte une seule seconde des risques encourus.

La vie n’est qu’un songe, la mort une réalité

Il faut donc un bon moment d’adaptation au spectateur pour comprendre l’incapacité des personnages à s’incarner, puisqu’il s’agit du sujet même du film. Cela n’est guère aidé par le jeu fragile du jeune Fabrice Rouleau – pas vraiment juste ni attachant. Enfin, l’utilisation de la voix off déclamée par Jean Marais participe à faire de Thomas l’imposteur un objet froid et désincarné, car la prose de Cocteau est souvent emphatique et sur-signifiante.

Œuvre étrange qui, à l’image des soldats éclopés, claudique, chute, puis se relève à plusieurs reprises, Thomas l’imposteur souffre donc de l’impossible fusion entre des personnages évanescents et un contexte historique chargé. On pouvait semble-t-il déjà effectuer ce reproche au livre de Cocteau comme l’indique Claude Arnaud dans sa formidable biographie sur l’écrivain (Jean Cocteau, NRF, 2003, p 297) :

Publié une semaine seulement après Le grand écart, Thomas trouva encore moins d’échos et de lecteurs. La presse espérait le livre sur la guerre ; elle découvrait un « petit » roman sur la fiction, fait de notes fulgurantes, de phrases sèches, de pétales arrachés au charnier. […] La droite l’accusa d’avoir rendu la guerre trop légère et, en multipliant les métaphores, d’en avoir fait un épisode absurde et joyeux, sans bourreaux ni orphelins, sans but ni morale.

Peut-on rêver la guerre ?

Cette critique adressée au livre de Cocteau pourrait aussi bien s’appliquer au film de Franju qui semble effectivement survoler la Grande Guerre en chantant les louanges d’une certaine légèreté en période de troubles. C’est oublier que les deux artistes vantaient avant tout le primat du rêve sur la réalité et que Thomas l’imposteur n’est finalement rien de plus qu’une rêverie où les poètes seraient confrontés à l’horreur de la réalité.

Le film de Franju n’est assurément pas une œuvre majeure, plombée par des trous narratifs béants, un jeu d’acteurs pas toujours assuré et un ton flottant qui tient de l’incessante hésitation. Pour autant, il s’agit d’une œuvre qui ne ressemble qu’à elle-même et surtout qui se termine sur une magnifique séquence. Alors que le jeune Thomas vient de recevoir une balle, il s’effondre et pense (en voix off) :

 Je suis perdu si je ne fais pas semblant d’être mort.

Et la voix off du narrateur d’enchaîner :

Mais en lui, la fiction et la réalité ne formait qu’un. Guillaume-Thomas était mort.

Alors seulement, l’émotion, absente jusque-là, vient nous cueillir.

Sorti une semaine avant le début du festival de Cannes auquel il n’a pas été convié, Thomas l’imposteur est passé totalement inaperçu dans les salles. Georges Franju a ensuite participé au festival de Berlin, mais là aussi sans véritable succès, au point que ce long-métrage fait partie de ses plus méconnus de nos jours.

Critique de Virgile Dumez

Les sorties de la semaine du 5 mai 1965

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Thomas l'imposteur, l'affiche

© 1965 Filmel / Illustration affiche : Jean Mascii © ADAGP Paris, 2020. Tous droits réservés.

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