The Host : la critique du film (2006)

Fantastique, Action, Drame | 1h59min
Note de la rédaction :
9/10
9
The Host de Bong Joon-ho, l'affiche française originale de 2006

Note des lecteurs

Après le thriller exceptionnel Memories Of Murder, The Host est un nouveau chef d’oeuvre pour Bong Joon-ho qui s’attaque cette fois au film de monstre pour proposer un drame familial poignant et une satire politique au vitriol. On en redemande !

 

Synopsis : A Séoul, Park Hee-bong tient un petit snack au bord de la rivière Han où il vit avec les siens. Il y a son fils aîné, l’immature Gang-du, sa fille Nam-joo, une championne malchanceuse de tir à l’arc, et Nam-il, son fils cadet éternellement au chômage. Tous idolâtrent la petite Hyun-seo, la fille unique de Gang-du.
Un jour, un monstre géant et inconnu jusqu’à présent, surgit des profondeurs de la rivière. Quand la créature atteint les berges, elle se met à piétiner et attaquer la foule sauvagement, détruisant tout sur son passage.
Le snack démoli, Gang-du tente de s’enfuir avec sa fille, mais il la perd dans la foule paniquée. Quand il l’aperçoit enfin, Hyun-seo est en train de se faire enlever par le monstre qui disparaît, en emportant la fillette au fond de la rivière.
La famille Park décide alors de partir en croisade contre le monstre, pour retrouver Hyun-seo..

 

Critique : The Host : l’hôte du fleuve Han. Celui qui sépare la Corée du Nord de la Corée du Sud en son estuaire et se jette dans la Mer Jaune (la couleur importante du film). C’est le 3ème long-métrage de Bong Joon-ho, juste après son chef d’oeuvre incontesté Memories Of Murder.

Ici, il s’attaque au film de monstre, genre peu représenté en Corée. Il met en scène une famille plutôt dysfonctionnelle, autour de Park Gang-du (l’inévitable Song Kang-ho sous teinture jaune bien pétant), un père de famille assez immature et maladroit.

Il travaille et vit dans le snack de son père, Hee-bong, au bord du fleuve avec sa fille Hyun-seo. Sa soeur Nam-joo est tireuse à l’arc, éternelle dernière marche du podium, et son frère Nam-il est un diplômé au chômage.

Par une après-midi comme les autres, une sorte d’immense monstre marin surgit et décime la rive pour se sustenter, emportant, une fois terminé, la jeune Hyun-seo dans les égouts.

La créature de The Host, une conséquence de l’occupation américaine.

Si Bong Joon-ho semble, avec The Host, changer de registre, il n’abandonne en rien son ton ravageur et sa défiance envers les institutions qui caractérisent jusque là son cinéma. 

La vraie nouveauté, c’est qu’il le fait par l’intermédiaire d’une créature numérique conçue par Weta Digital. Le monstre est une sorte de croisement entre un alien et un calamar gigantesque. Il est le résultat d’un excès autoritaire d’un médecin militaire américain qui ordonne à son collègue coréen de verser des dizaines de vieux flacons de formaldéhyde dans le fleuve. Tout ça malgré les réticences de ce dernier et les lois environnementales régissant le pays.

On décompte en Corée du Sud la présence de quelques 30000 soldats américains. Répartis dans des bases militaires considérées comme territoire américain, ils peuvent y effectuer tous types de tests sans que le gouvernement Sud-Coréen n’y ait ne serait-ce qu’un droit de regard.

Le point de départ du film s’inspire d’ailleurs d’un fait réel puisqu’en 2000 un civil américain travaillant dans une base militaire aurait déversé du formaldéhyde dans le fleuve Han. 

Bong Joon-ho fait de son monstre le pur produit de l’occupation désastreuse des américains, avec la complicité plus ou moins avouée des institutions coréennes. 

Incompétence et bêtise crasse : le recours au burlesque.

Comme dans Memories of Murder, les autorités sont composées de parfaits imbéciles et d’idiots maladroits. On retrouve la figure burlesque du flic qui se casse la gueule tout seul, cette fois incarnée par un agent en jaune (avant le déploiement de l’agent jaune plus tard dans le film), qui avance parmi les rescapés de l’attaque du monstre dans un gymnase et se vautre devant tout le monde. Avant de tenter de maîtriser une foule qui serait contaminée par un virus inconnu.

Le cinéaste orchestre une dynamique de l’incompétence entre les américains et les coréens. Jusqu’à l’ironie lorsque les américains jugent via presse interposée les Coréens incapables de gérer une crise qu’ils ont eux-mêmes provoquée.

Les médecins et scientifiques croisés dans le film ne sont pas en reste. Complètement à côté de la plaque, ils iront jusqu’à pratiquer une trépanation sur le pauvre père de famille qui s’évertue à vouloir sauver sa fille.

The Host, un précipité du cinéma de Bong Joon-ho.

À nouveau le film est une merveille d’écriture et de mise en scène. Jouant sur plusieurs tonalités qui s’accordent comme les groupes d’instruments composant un orchestre, passant du film de monstre au drame familial jusqu’au burlesque qui n’est jamais bien loin.

Bong Joon-ho trouve encore de merveilleuses rimes visuelles, ici avec la couleur jaune mais aussi les formes et les architectures. Il flirte aussi parfois avec le conte. Comme lorsqu’il faut récupérer les enfants dans le ventre de la bête, inversion de la trajectoire de Pinocchio qui allait chercher Geppetto dans le ventre de Monstro.

Pour la première fois aussi, il met en scène toute une famille qui s’entraide pour sauver l’une des leurs. Chaque membre est sollicité pour ses compétences propres, annonçant la famille d’arnaqueurs de Parasite. Par leur intermédiaire, le cinéaste met ici en scène les déclassés de la croissance économique du pays. Ceux qui vivotent du chômage ou de petits boulots, qui subissent en première ligne les catastrophes industrielles et écologiques.

Une nouvelle charge politique.

D’ailleurs, un terme en particulier relie Park Gang-du à de jeunes frères sans abris rencontrés plus tard qui se servent dans le snack abandonné et, finalement, au monstre. C’est le Seo-ri, qui dans le film est le droit qu’ont les enfants affamés de voler des melons (ou autres produits de la ferme) dans les champs.

Si cette pauvre créature doit bien mourrir pour le mal qu’elle déclenche, il ne s’agissait pour elle, au fond, que de se nourrir. Les véritables responsables, eux, ne seront bien évidemment pas inquiétés.

Drame familial, charge politique – voire satire – et film d’horreur, encore une fois Bong Joon-ho fait feu de tout bois et maîtrise tous les aspects à la perfection. Un sens aigu de la composition, du cadre et des personnages; une virtuosité jusque dans le chaos agencé devant la caméra, The Host est un nouveau manifeste qui annonce à la fois Okja et Parasite, ce qui souligne d’autant plus l’incroyable cohérence de l’oeuvre du cinéaste.

Et, même s’il faut avouer que la créature numérique a un peu vieilli, le film émerveille toujours autant.

Critique : Franck Lalieux

The Host de Bong Joon-ho, l'affiche française originale de 2006
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