Passé inaperçu à sa sortie, Rêves sanglants est un thriller onirique qui distille une atmosphère envoûtante et des effets spéciaux impressionnants.
Synopsis : Un malade mental suicidaire, The Sender, transforme ses terribles cauchemars en réalité en choisissant des récepteurs pour ses pensées démentes à l’hôpital du coin.
Critique : Fruit d’un véritable désaccord artistique entre un studio (Paramount) et la version livrée par un cinéaste (Roger Christian, dont c’était le premier long métrage), Rêves sanglants est une expérience indéniable dans le cinéma horrifique qui aurait mérité de marquer son époque, comme ont pu le faire des films tels que L’Emprise (pour l’environnement hospitalier) et Les Griffes de la nuit (pour la thématique des rêves partagés, avec trois ans d’avance). Mais il n’en fut rien. The Sender (celui qui convoque les autres dans ses hallucinations nocturnes) fut un triste échec, ne rapportant qu’un million de dollars de recettes en octobre 1982 aux États-Unis, alors que le studio en avait misé huit. Aïe.
Paramount place toutefois son poulain d’Halloween en janvier 1983 au festival d’Avoriaz, en compétition officielle. Pour le vendre au préalable à la presse et aux exploitants, le studio a acheté une pleine page dans le Film Français du 14 janvier 1983 avec le visuel de l’affiche américaine. Malheureusement, l’absence de prix au palmarès (si l’on peut comprendre le Grand Prix de Dark Crystal et le Prix Spécial du Jury pour Le Dernier Combat de Luc Besson, on ne s’est toujours pas remis du Prix Spécial du Jury ex æquo qu’a raflé Le Camion de la mort, un ersatz de Mad Max au demeurant) a réorienté le studio vers d’autres plans. Sous sa filière française CIC, la major américaine présente furtivement le film au CNC à la fin du mois de janvier pour un visa accompagné d’une interdiction aux moins de 13 ans, et enregistre The Sender sous le titre peu attrayant de Transmission de cauchemars. Un titre fade qui, selon Encyclociné, sera projeté dans quelques salles de province en mars de la même année, avant d’être récupéré par les plateformes (Prime, MyCanal) des décennies plus tard.

© Terror Vision Records & Video. Paramount Pictures. All Rights Reserved.
Pourtant, en France, l’essentiel de son audience dans les années 80 se fera via le titre de la vidéocassette. CIC le proposera très tardivement, en mars-avril 1986, pour profiter du phénomène des Griffes de la nuit de Wes Craven, petit succès en salle en mars 1985 et énorme carton en vidéocassette qui atteindra le top 5 des titres les plus loués au début de l’année 1986. Emballé désormais sous le titre impersonnel de Rêves sanglants, avec le visuel de l’affiche américaine qui avait peu marqué les esprits, la VHS du film n’enflammera pas les vidéo-clubs, réticents à acheter un (quasi) inédit cinéma sans vedettes, alors qu’on leur propose chaque mois des dizaines de films d’actualité ou de répertoire. Aussi, entre les Vœux sanglants, Rivages sanglants, Les Monstres sanglants, Les Nuits sanglantes ou Noces sanglantes… les titres racoleurs vendant de l’hémoglobine étaient légion. Gaumont-Columbia-RCA osera même sortir son Rêves sanglants en 1990 (alias Deadly Dreams de Kristine Peterson, en 1988), démontrant l’illégitimité de cette dénomination qui allait propulser The Sender dans l’anonymat et l’oubli pour de nombreuses décennies.
Il faudra bien un Quentin Tarantino, qui a osé dire du film qu’il était le meilleur dans son genre en 1982, et la ressortie du film en blu-ray pour qu’il acquière une certaine renommée dans les années 2010. En Europe, le blu-ray Arrow de The Sender – que l’on chérit depuis sa sortie – envoyait du lourd : une copie subjugante d’un film de terreur psychologique et atmosphérique, volontairement dépourvu d’humour, avec des scènes de cauchemars intrusives dans la réalité éveillée des personnages, particulièrement spectaculaires.
C’est une revanche légitime pour cette œuvre qui évoque la télépathie et ses variantes de clairvoyance, alors à la mode dans les années 70-80 (Carrie, The Shining, Fury, Scanners, Phenomena, Les Yeux de Laura Mars, The Dead Zone…). Ce premier film prometteur pour Roger Christian, cinéaste en devenir, oscarisé pour son deuxième court métrage, chargé de mettre en images le scénario malin et obsessionnel de Thomas Baum (futur scénariste de la série The Hitchhiker mais aussi du film de SF pour adolescents The Manhattan Project), a tout du joyau occulté. Il sait encore, des décennies après, capter l’attention du spectateur grâce à son incipit marquant (la tentative de suicide d’un jeune homme dans un lac, au milieu de familles estomaquées), sa musique électronique à la fois mélancolique et anxiogène, signée par le compositeur de Excalibur et Dark Crystal, Trevor Jones (elle est ressortie dans les années 2020 en LP collector et même en cassette audio), ainsi que sa réalisation impeccable, toujours dynamique, en dépit d’un rythme lent qui a contribué à son échec en salle. Impossible de ne pas mentionner ses effets spéciaux spectaculaires lors des scènes oniriques du protagoniste principal, placé en hôpital psychiatrique après sa tentative de suicide, et dont les cauchemars s’invitent dans le monde concret des personnages (essentiellement des psychiatres et infirmiers) lors de séquences sombres particulièrement abouties, dans lesquelles les spectateurs ne savent plus à quoi se fier. Fantômes ? Représentations fantasmagoriques ? La surprise n’en est que plus réjouissante en découvrant sur le tard cette production a priori insignifiante, qui cachait néanmoins une œuvre majeure pour son époque.
Après cet échec, Roger Christian, proche collaborateur de George Lucas (directeur artistique sur La Guerre des étoiles et assistant réalisateur sur La Menace fantôme) et directeur artistique sur Alien de Ridley Scott, aura beaucoup de mal à retrouver la confiance des majors. L’échec de la série B australienne Lorca and the Outlaws en 1984 et de Nostradamus avec Tchéky Karyo lui assureront l’anonymat qu’il aurait bien voulu conserver au lendemain de l’accident industriel de Battlefield Earth avec John Travolta, adaptation d’un pavé du gourou de la scientologie Ron Hubbard produite par Warner, qui compte parmi les blockbusters les plus raillés de l’histoire. Un cauchemar, un vrai.

Rêves sanglants, VHS Française du film de Roger Christian © Paramount Pictures. All Rights Reserved.
Il s’agit du cinquième titre proposé par l’éditeur Rimini Editions dans la collection Angoisse en 2025, après Les Yeux de feu, La nuit des maléfices, Body Trash et La tour du diable. Rêves sanglants, disponible sur Paramount+ en SVOD, n’avait pas été édité en vidéo depuis 1986 et une vidéocassette CIC 3M.
Avec son emballage collector inhérent à la collection Angoisse, Rêves sanglants bénéficie d’un bel écrin, avec une jaquette d’une grande beauté, exclusive à notre pays. Un atout de choix pour les collectionneurs qui n’attendront pas la sortie amaray.
Les bonus audiovisuels sont inexistants et c’est toujours problématique. Le blu-ray britannique incluait le commentaire audio du cinéaste, ainsi que différentes interviews, dont une avec l’acteur Paul Freeman et le scénariste Thomas Baum. Nous les avons regardés pour pouvoir d’ailleurs vous présenter l’œuvre.

Design : Koemzo Artwork
Pour remettre du contexte autour du film Transmission de cauchemar/Rêves sanglants, un livret très complet, signé par Marc Toullec, fait la synthèse de nombreux articles publiés autour du film, ainsi que de podcasts. Les 23 pages sont fournies et très complètes. Il est vrai qu’après la lecture de ce fascicule, la présence des bonus Arrow aurait pu paraître redondante.
Belle copie HD qui reprend le master britannique, avec quelques anicroches blanches qui peuvent de temps à autre partiellement ponctuer l’image. Cette œuvre très esthétique bénéficie d’une colorimétrie fine et d’une qualité épidermique indéniable dans la retranscription des textures.
L’excellent score de Trevor Jones est le grand gagnant du passage à la HD, avec une Dolby Stéréo augmentée qui assure ses arrière. En revanche, le son du film est particulièrement poussif dans son montage sonore initial que l’on pourrait qualifié de somnolent. C’est probablement l’un des points faibles de cette œuvre. La copie HD ne parvient pas à dynamiser le rendu sonore original. C’est d’autant plus vrai au niveau de la piste VF qui figure ici. Elle est rare. On apprécie cet effort.
Roger Christian, Kathryn Harrold, Angus MacInnes, Željko Ivanek, Paul Freeman, Shirley Knight
Collection Angoisses de Rimini, Les films de 1983, Le cinéma britannique, La télékinésie au cinéma

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