Satire au vitriol, Oui de Nadav Lapid flingue la politique ultranationaliste israélienne avec un sens aigu de la provocation, ce qui n’exclut pas la nuance et l’émotion au long d’un spectacle total, mis en scène avec une folle originalité.
Synopsis : Israël au lendemain du 7 octobre. Y., musicien de jazz précaire, et sa femme Jasmine, danseuse, donnent leur art, leur âme et leur corps aux plus offrants, apportent plaisir et consolation à leur pays qui saigne. Bientôt, Y. se voit confier une mission de la plus haute importance : mettre en musique un nouvel hymne national.
Nadav Lapid, un auteur israélien engagé
Critique : Réalisateur israélien connu pour sa critique virulente envers la politique de colonisation menée par son pays, Nadav Lapid a connu un certain nombre de difficultés pour concrétiser Oui, un scénario qu’il a écrit au printemps 2023. Toutefois, l’auteur a été contraint de le remanier après les terribles massacres du 7 octobre 2023 perpétrés par le Hamas contre des civils israéliens (pour un total d’environ 1 200 morts dont près de 900 civils).

© 2025 Les Films du Losange. Tous droits réservés.
Bouleversé par ces événements, Nadav Lapid a constaté ensuite une polarisation encore plus forte de la société israélienne. Désormais, il ne semblait plus possible d’être critique envers la politique du gouvernement Netanyahou, une coalition largement influencée par l’extrême droite la plus radicale du pays. Pourtant, c’est bien ce qu’a décidé de faire Nadav Lapid en réécrivant une partie de Oui pour en faire un brûlot politique déchainé, tel un geste punk au cœur d’un pays gagné par un nationalisme exacerbé.
Une rageuse satire politique
Pour ce nouveau long métrage, Nadav Lapid change de braquet et concentre son attention sur un personnage principal qui, comme le titre l’indique, accepte tout ce qu’on lui demande. Dans ses œuvres précédentes, Lapid préférait évoquer des actes de résistance face à un régime considéré comme néfaste. Cela accentue encore l’ambiguïté de son œuvre et favorise un ton qui est pleinement celui de la satire politique.
Ainsi, Y. (déjà le nom du héros du Genou d’Ahed) est ici un DJ qui évolue au sein de la jet set israélienne de Tel Aviv. Dès lors, la première heure du film décrit par le menu les fêtes et autres orgies d’une société totalement hermétique à ce qui se passe à ses frontières. Proche de La Dolce Vita (Federico Fellini, 1960), cette première partie s’immisce dans les hautes sphères du pouvoir économique où corruption, débauche sexuelle et fiesta permanente sont monnaie courante. Pour cela, le cinéaste utilise un montage très cut, une caméra endiablée qui suit indéfiniment les pulsations de la musique techno rythmant les scènes, ainsi que des effets surréalistes qui ne peuvent que déclencher le rire.
Lèche-bottes blues
Face à tant d’outrances, le spectateur est comme emporté dans un tourbillon festif sans fin apparente, tandis que quelques SMS viennent perturber cet étalage de débauche pour rappeler les événements qui se déroulent en même temps dans la bande de Gaza. Ainsi, Nadav Lapid critique ouvertement une aristocratie totalement déconnectée de la réalité et qui ne peut donc pas avoir conscience des réalités qui se jouent sur le terrain militaire. Au milieu de tout ceci, Y et sa femme vivent au cœur de cette sphère où ils sont considérés comme des clowns utiles du régime. Cela donne lieu à des séquences surréalistes où l’antihéros lèche littéralement les bottes du pouvoir en place.
La deuxième partie du film se fait toutefois plus calme et surtout plus grave lorsque le DJ se voit confier la mission d’écrire la musique d’un nouvel hymne national guerrier qui ferait passer notre Marseillaise pour une bluette romantique. Le texte d’une extrême violence est d’ailleurs basé sur une réelle commande effectuée par le gouvernement israélien et le clip présenté dans le film est bel et bien celui diffusé sur les écrans israéliens. De quoi glacer les sangs tant les propos s’avèrent d’une incroyable violence envers les Palestiniens que cette propagande encourage à éliminer jusqu’au dernier.
Des massacres du 7 octobre 2023 à ceux commis dans la bande de Gaza
Désormais doté d’une conscience (ce qui est illustré par le changement de couleur de ses cheveux), Y décide de faire le voyage jusqu’à la frontière de Gaza pour se rendre compte de la situation sur place. Le spectateur espère de sa part une prise de conscience qui ne viendra toutefois pas. En tout cas, ce passage du long métrage offre l’occasion au cinéaste de rappeler l’extrême violence des massacres du 7 octobre 2023 en faisant réciter par Naama Preis (par ailleurs son épouse) des témoignages des victimes de cet événement unanimement condamné dans le monde. Comme pour contrebalancer ce moment d’émotion intense, Nadav Lapid filme ensuite de loin les bombardements massifs d’Israël sur la bande de Gaza, démontrant ainsi la violence d’une réponse disproportionnée.

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Bien entendu, le point de vue très critique de Nadav Lapid ne lui a pas valu que des amitiés et de nombreux techniciens israéliens ont choisi d’abandonner le tournage en cours de route, car souhaitant se dissocier des positions politiques du cinéaste pour demeurer dans une optique nationaliste suscitée par le gouvernement Netanyahou.
Un bras d’honneur à toute forme de polarisation politique
D’autant que la dernière partie du film, sans doute la plus offensive, vient confirmer le dégoût éprouvé par le cinéaste envers la politique menée par le gouvernement israélien. Nadav Lapid n’est aucunement anti-israélien ou pro-Hamas, mais il critique fortement la polarisation politique à l’œuvre dans la région qui ne peut mener qu’à la destruction et à la guerre. Il le fait de manière brillante, à l’aide d’une réalisation étonnante, toujours libre et inspirée.
Pour cela, il est aussi soutenu dans son entreprise de démolition par le comédien Ariel Bronz, bien connu en Israël pour ses performances artistiques engagées pour la cause palestinienne. L’artiste incarne donc ici un rôle qui est aux antipodes de sa propre vie, entièrement vouée à l’engagement politique et au refus de collaborer, alors que son personnage dit Oui à tout.
Oui, un pur acte de résistance, parfois mal compris
Œuvre foutraque, parfois bordélique, mais ô combien audacieuse, Oui s’impose donc comme un jalon important au sein du cinéma israélien. Il s’agit d’un pur acte de résistance face aux dérives extrémistes du gouvernement assassin de Netanyahou. Voilà pourquoi l’on a trouvé l’éviction du cinéaste du Festival international du Film de Marseille de 2026 par la faute de militants propalestiniens particulièrement injuste. Ainsi, ces activistes visiblement peu informés ont jugé qu’il était impossible de recevoir un cinéaste financé en partie par l’Etat d’Israël, sans tenir compte du fait que le film abonde dans leur sens et que tous les artistes impliqués appartiennent à leur camp. Une belle preuve de la stérilité de toute forme de binarité.
Présenté au Festival de Cannes 2025 à la Quinzaine des Cinéastes, Oui a reçu un accueil plutôt chaleureux de la critique française, mais n’a décroché aucun prix. Par la suite, le métrage a été distribué par Les Films du Losange dès le 17 septembre 2026 dans une combinaison très raisonnable de 80 salles d’art et essai. Il a attiré 25 524 spectateurs pour sa semaine inaugurale, soit une 17ème place hebdomadaire. Les semaines suivantes confirment le peu d’intérêt du public pour le long métrage clivant et il lui faut attendre un mois pour parvenir à doubler ses entrées et franchir la barre des 50 000 tickets.
Oui termine sa carrière avec seulement 54 043 entrées à son compteur, dont près de la moitié ont été réalisées à Paris, preuve d’un clivage Paris-province important sur ce sujet. Depuis, l’œuvre a été proposée par Potemkine Films en DVD et blu-ray afin de lui donner l’écrin qu’elle mérite vraiment.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 17 septembre 2025
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Artwork : Checkmorris, Distributeur : Les Films du Losange
Biographies +
Nadav Lapid, Alexeï Serebriakov, Ariel Bronz, Efrat Dor, Naama Preis
Mots clés
Cinéma israélien, Cinéma français, Le conflit israélo-palestinien au cinéma, Les pamphlets anti-guerre, Les films dingues des années 2020, Quinzaine des Cinéastes 2025, Cannes 2025