Midsommar est une expĂ©rience cinĂ©matographique totale, au script fascinant d’ingĂ©niositĂ©, aux images systĂ©matiquement monumentales, qui rĂ©invente le genre horrifique et redĂ©finit la peur au cinĂ©ma. Après le formidable HĂ©rĂ©ditĂ©, Ari Aster va encore plus loin, se rapprochant toujours plus de son maĂ®tre, Stanley Kubrick, rĂ©fĂ©rence inĂ©vitable de ce chef d’oeuvre d’originalitĂ©.
Synopsis : Dani et Christian sont sur le point de se sĂ©parer quand la famille de Dani est touchĂ©e par une tragĂ©die. AttristĂ© par le deuil de la jeune femme, Christian ne peut se rĂ©soudre Ă la laisser seule et l’emmène avec lui et ses amis Ă un festival estival qui n’a lieu qu’une fois tous les 90 ans et se dĂ©roule dans un village suĂ©dois isolĂ©.
Mais ce qui commence comme des vacances insouciantes dans un pays où le soleil ne se couche pas va vite prendre une tournure beaucoup plus sinistre et inquiétante.
Midsommar, une oeuvre hors temps et hors normes
Critique : Midsommar sortira donc en France au milieu de l’Ă©tĂ©, un 31 juillet. Une date choisie non sans ironie, puisque, l’annĂ©e cinĂ©matographique pourrait s’arrĂŞter ce mĂŞme jour que cela ne nous choquerait pas plus que cela : l’on tient lĂ effectivement, probablement le film de l’annĂ©e 2019, l’expĂ©rience de cinĂ©ma ultime qui va redĂ©finir notre vision du genre horrifique, avec ses canons hors normes et son goĂ»t emphatique pour des Ă©motions extatiques et cauchemardesques qui relèvent d’un bain de folie collectif, de l’exploration d’un univers sous psychotropes. C’est le pouvoir des grands gĂ©nies du 7e art, et ils sont peu nombreux, Ă pouvoir porter le spectateur aussi loin dans la dĂ©mence gĂ©nĂ©ralisĂ©e, et Ă impacter autant une projection de leurs images. Coppola, avec Apocalypse Now, y Ă©tait parvenu. Midsommar, c’est l’apocalypse, effectivement, qui se dĂ©ploie en temps rĂ©el pour les spectateurs.
Ari Aster, pour son deuxième long, après l’impressionnant HĂ©rĂ©ditĂ©, dont on retrouvait dĂ©jĂ , dans son ultime sĂ©quence, un goĂ»t pour l’expĂ©rience hallucinogène et un amour des grandes envolĂ©es Ă la Terrence Malick, impose une dĂ©marche personnelle totale, jouant avec la durĂ©e de son long (de 2h24min), sans chercher, de façon didactique, Ă surligner ses intentions, ou Ă multiplier les rebondissements artificiels, comme Jordan Peele l’avait fait sur Get Out. Ce dernier, considĂ©rĂ© de façon excessive comme un gĂ©nie du film d’Ă©pouvante, rĂ©pondait surtout aux canons de la sĂ©rie B, en transformant le personnage fĂ©minin le plus innocent en harpie psychopathe, se pliant ainsi aux formules attendues, Ă savoir toujours transformer le plus improbable des personnages en monstre de haine.
Des ténèbres de lumières
Ari Aster, en auteur absolu (il est Ă©galement scĂ©nariste), choisit de prendre son temps. Il appose une très longue sĂ©quence dans une AmĂ©rique de dĂ©pression et d’obscuritĂ©, oĂą le suicide frappe une famille, Ă la lumière crue et magnifiquement travaillĂ©e d’une Suède hors de toute rĂ©alitĂ© urbaine et contemporaine. Le cadre europĂ©en quasi irrĂ©el de Midsommar baigne dans les lumières permanentes du cercle polaire, loin de l’action battue par le rythme diurne et nocturne auquel nous sommes habituĂ©s. Le temps se fige dans une redĂ©finition des tĂ©nèbres. Le Vieux Monde, ici dĂ©crit par l’AmĂ©ricain comme paĂŻen, dĂ©barrassĂ© du joug du christianisme, est aux antipodes des clichĂ©s fondateurs que portait l’AmĂ©rique sur l’Europe. Cette apposition riche en enseignements sur les intentions du cinĂ©aste, et qui mĂ©rite un second visionnage pour en approfondir la signification, en prenant en compte les acquis du premier visionnage, dĂ©montre que rien n’est jamais laissĂ© au hasard chez Aster qui use du temps Ă tous les niveaux de la narration, non pas pour mettre en place les Ă©lĂ©ments, mais pour partager une expĂ©rience. Dans sa manière de filmer le dĂ©cor -chaque plan, que d’aucuns qualifieraient de nombriliste et prĂ©cieux, dans son obsession de la construction parfaite-, Aster marie le brio de la plume Ă celui de la camĂ©ra, sans pour autant diminuer l’impact du divertissement. DrĂ´le (dans les deux sens du terme, d’ailleurs) dans ses outrances gore ; hypnotique dans ses chorĂ©graphies sĂ©culaires ; envoĂ»tant dans sa bande-son irrĂ©elle, Midsommar redonne au temps Ă l’Ă©cran sa raison d’ĂŞtre.
Le maître des horloges
Une fois en Suède, le film devient cĂ©lĂ©bration ancestrale, une cĂ©rĂ©monie qu’on a l’impression de suivre en tant rĂ©el, tant Ari Aster, maĂ®tre des horloges, procède savoureusement Ă nous amener vers un climax monstrueux, mais non sans nous y avoir prĂ©parĂ©s. Un film aussi extrĂŞme (par moment mĂŞme hystĂ©rique), cela se construit en jalonnant le parcours de cette initiation Ă une philosophie bio, de sĂ©quences hallucinantes qui atteignent systĂ©matique la transcendance et l’apogĂ©e. Le final apocalyptique d’HĂ©rĂ©ditĂ© intervient ici très vite, non dans sa thĂ©matique, mais dans son emballement pour la transe collective et la dĂ©mence. A cĂ´tĂ© du cauchemar Midsommar, HĂ©rĂ©ditĂ© n’Ă©tait qu’un mauvais rĂŞve, pas plus.
Une sensation de cinéma pur dont on ne se remettra jamais
Alors que l’auteur interpelle ses protagonistes amĂ©ricains, de jeunes Ă©tudiants en anthropologie et sociologie, quant Ă l’Ă©trangetĂ© des us et coutumes de cette communautĂ© folk, dans un dĂ©cor aussi curieux que singulier, il convie parallèlement le spectateur Ă dĂ©couvrir les mosaĂŻques de symboles, la gĂ©omĂ©trie du dĂ©lire, et la chorĂ©graphie des rites, avec le mĂŞme emballement, le mĂŞme ahurissement que vivent les personnages.
De l’acmĂ© bâti par l’auteur, l’on ne redescend jamais. Virtuose, Ari Aster enivre. Son Ă©quilibre des plans et leur progressivitĂ© renvoient Ă la rigueur de Kubrick, l’infernal crescendo qui ne veut jamais s’arrĂŞter Ă©voque Zulawski, l’impression Ă©poustouflante de se dire que l’on assiste Ă une redĂ©finition d’un genre, Ă une page d’histoire cinĂ©matographique, comme chez Lynch en son temps, prĂ©cipite Ari Aster dans la cour de très grands, de ceux qui ont forgĂ© notre amour du cinĂ©ma dans l’audace des extrĂŞmes, sans se soucier des problĂ©matiques Ă la mode (cinĂ©ma v tĂ©lĂ©vision/Netflix…), car ces derniers savaient oĂą leur place se situait.
Enthousiasmant, renversant, choquant, Midsommar est une sensation de cinéma pur dont on ne se remettra jamais.
Critique : Frédéric Mignard


