Los placeres ocultos (Hidden Pleasures) : la critique du film (1977)

Drame, Cinéma de moeurs | 1h35min
Note de la rédaction :
6.5/10
6.5
Blu-ray de Los placeres ocultos / Hidden pleasures / Les plaisirs cachés

  • Réalisateur : Eloy de la Iglesia
  • Acteurs : Ana Farra, Charo López, Antonio Iranzo, Simón Andreu, Tony Fuentes, Beatriz Rossat, Germán Cobos
  • Date de sortie: 14 Avr 2023
  • Année de production : 1977
  • Nationalité : Espagnol
  • Titre original : Los Placeres Ocultos
  • Titres alternatifs : La acera de enfrente (premier titre espagnol), Plaisirs cachés (France, Cinémathèque), Gizli Zevkler (Turquie), Ukryte rozkosze (Pologne)
  • Autres acteurs : Tony Fuentes (Miguel), Charo López (Rosa), Beatriz Rossat (Carmen), Antonio Corencia (Raúl), Germán Cobos (Ignacio), Ana Farra (madre de Eduardo), Ángel Pardo (Nes), Queta Claver (madre de Miguel), Antonio Iranzo (padre de Carmen), Antonio Gamero (mirón del parque), Josele Román (Pili), Carmen Platero (Olga).
  • Scénaristes : Eloy de la Iglesia, Rafael Sánchez Campoy, Gonzalo Goicoechea
  • Monteur : Jose Luis Matesanz
  • Directeur de la photographie : Carlos Suárez
  • Compositeur : Carmelo A. Bernaola
  • Producteurs : Oscar Guarido, Ángel Huete
  • Sociétés de production : Alborada P.C.
  • Distributeur : Azteca Films Inc. (Espagne)
  • Distributeur reprise :
  • Date de sortie reprise :
  • Editeur vidéo : Divisa Home Video (DVD), Resen (blu-ray, Espagne, All zone), Altered Innocence (blu-ray Etats-Unis, All zone)
  • Date de sortie vidéo : 29 août 2023 (blu-ray, All zone)
  • Box-office Espagnol : 1 170 700 entrées
  • Classification : Inédit en France
  • Formats : 1.66:1 / Couleur (35 mm) / Mono
  • Festivals :
  • Nominations :
  • Récompenses :
  • Illustrateur/Création graphique : © Tous droits réservés / All rights reserved
  • Crédits : © 1977 Grupo M Asociados. Tous droits réservés / All rights reserved
Note des spectateurs :

Los placeres ocultos de Eloy De la Iglesia offre un regard sociologique majeur sur l’homosexualité en Espagne aux lendemains de la mort du Général Franco. 

Synopsis : Eduardo, directeur d’une banque, homosexuel, tombe amoureux du jeune et humble Miguel. Il tente de le séduire avec des cadeaux et en lui offrant un travail. Mais Miguel a une petite amie.

Los placeres ocultos : l’homosexualité après Franco

Critique : Projeté à la Cinémathèque de Paris durant l’été 2023, à l’occasion d’une rétrospective Eloy De la Iglesia, Los placeres ocultos était inédit en France où les marchés lui ont été une fois de plus fermés. Il faut dire qu’il s’agit de l’un des films les plus sulfureux du cinéaste espagnol. Il le réalise en 1976, peu après le décès du dictateur Franco, en Espagne. Cette mort libératrice pour un peuple et toute une culture annonçait l’inéluctable chute de la censure d’état qui, au moment de la sortie de Los placeres ocultos essaya de l’interdire pendant plusieurs mois, avant d’abdiquer devant la fronde médiatique. La censure religieuse et étatique n’était plus.

Hidden Pleasures (titre américain) réalisa un très beau succès aidé par une vraie force progressiste dans le pays ou les critiques de Gauche comme de Droite louaient le regard riche sur le protagoniste central, un homosexuel, hors caricature.

Charo Lopez dans Los placeres ocultos / Hidden pleasures

Tony Fuentes dans Los placeres ocultos / Hidden pleasures / Les plaisirs cachés © 1977 Grupo M Asociados

La subversion au cœur du combat

Si, en 1977, Les plaisirs cachés n’est pas le tout premier film espagnol à aborder la thématique homosexuelle, en revanche, c’est l’un des tous premiers, si ce n’est le tout premier, à faire de ce sujet considéré alors comme déviant l’essentiel de la trame. Ces évocations sociétales ou chroniques de mœurs exploraient alors des variétés comportementales dans une société du tabou où l’individu s’interrogeait pour y trouver sa place, aidé par les intellectuels de son temps. On se situe des années avant le cinéma de Pedro Almodovar qui en fera sa marque de fabrique, mais Eloy de la Iglesia a littéralement ouvert la voie au futur cinéaste cannois qui fera voler les tabous en éclats avec toute la verve qu’on lui connaîtra.

De la Iglesia n’avait pas attendu la mort de Franco pour déminer la haine dans la société et essorer les préjugés sous-jacents. Susciter des réactions quant au mépris vis-à-vis des marginaux était son obsession. Il sortait de l’énorme succès, en 1976, de La Otra Alcoba, romance déjà osée mais décriée par la critique : elle sera un véritable triomphe commercial. Après Los placeres ocultos, le cinéaste aspirera à un cinéma plus politique mais la métaphore zoophile et tordue de La criatura ira trop loin et sonnera l’heure du double rejet, critique et populaire… Avec l’iconoclaste El Sacerdote (1979), c’est l’hypocrisie de la religion catholique face au péché de chair et au désir, qu’il va investir jusqu’à l’excès, avec des scènes (viol de poulet et émasculation) qui demeurent encore aujourd’hui difficiles à supporter.

Des gens d’influence : les classes sociales et le corps chez Eloy de la Iglesia

Dans Hidden Pleasures, le portrait original du cinéaste sur l’homosexualité se veut loin des figures tragiques, comiques, en tout cas pathétiques, abondant alors à l’écran. Ici, il n’est ni efféminé ni maniéré ; son métier n’est pas souterrain ; ce n’est pas un marginal qui représente un danger contre l’ordre établi. Surtout, il n’est pas des nuisibles qui frappent dans ce drame touchant, mais qui sévissent toujours dans un contexte sociologique qui laisse de l’espace pour mieux comprendre les agissements de tous, y compris dans leurs colères, haines et autres bassesses.

Le personnage principal n’est pas qu’homosexuel. Il représente aussi une classe bourgeoise prospère, à l’influence manifeste (voir le frère du protagoniste joué impérialement par la star locale, Germán Cobos). Sa famille est respectable, comme le montre sa relation à sa mère, fervente catholique qui arbore un crucifix gigantesque sur le mur de sa chambre. Un décor saisissant pour une composition de plan parfaite.

Pourtant, également personnage de la nuit, car inévitablement de la marge, l’homosexuel ère dans les lieux interdits. Il se cache. Mais c’est bien sa solitude. Et non le désir sexuel. Qui le stimule le plus. Le besoin de l’autre. Un besoin ancré dans sa propre jeunesse.

Les spectateurs contemporains ne pourraient même pas reprocher à cet homme homosexuel d’avoir un goût pour les adolescents de 16-18 ans (il fait littéralement la sortie du lycée !) quand son pendant féminin (l’immense Charo López), une femme seule en quête d’un plombier, joue de son portefeuille pour les mêmes raisons. Ces deux personnages de détresse sont tous deux bloqués dans une représentation de la jeunesse et du désir, et noyés dans une solitude qui les submergent.

Le quadragénaire homosexuel, dans son rapport sacrificiel à son jeune amant (qui ne le deviendra jamais, en fait), se définit aussi en figure paternelle qui permet à l’autre de s’affirmer dans la sexualité qu’il souhaite embrasser. Sa volonté d’abnégation totale est vertueuse, dans une société qui, elle, s’empressera de le honnir. Ainsi, l’homophobie qui frappe à plusieurs reprises lors de séquences assez violentes, incarne une angoisse générationnelle entre des instincts primaires contraires : peur de la différence/désir inné de l’autre ; haine de cette liberté que l’on jalouse/nécessité de cacher sa nature pour ne pas être blessé… L’homophobie de groupe et les convenances en famille ne doivent jamais effacer l’ouverture de la société espagnole vers cette thématique sociale persistante, avec l’acceptation d’une jeunesse plus cultivée. La scène des confidences bouleversantes d’une mère – qui a toujours su – à son fils, pare le film d’un degré de sensibilité supplémentaire, comme si la péninsule ibérique de l’après Franco était prête à délier les langues.

Uranian Dreams (Hidden pleasures) de Blu-ray : Altered Innocence

Blu-ray : Altered Innocence (blu-ray Etats-Unis, All zones) – © 1977 Grupo M Asociados. All Rights Reserved

Les balbutiements du cinéma quinqui

Parmi les nombreuses thématiques du film, on citera le rapport dérangeant entre les classes, la dichotomie entre les différents âges, les relations plurielles au sein de la famille, la libéralisation de la société espagnole… tout apporte une véritable richesse spatio-temporelle et contextuelle, celle d’une Espagne au croisement des possibles. La terre ibérique y est source de convoitise, frustration, aliénation, souffrance, et plaisir. Une perspective réelle de tragédie se crée contre laquelle l’interprète principal essaiera d’échapper, mais le peut-il? La fin répond clairement à cette question.

Si l’on passe sur la musique médiocre inhérente à ces productions espagnoles d’époque, le film d’ Eloy de la Iglesia est une réussite patente. Formidablement solaire, parfaitement cadrée, cette œuvre sociale annonce le cinéma quinqi qui fera la gloire du cinéaste dans les années 80 de par la présence de ces petits voyous des quartiers qui pullulent à l’écran, souvent déshabillés, utilisant leur corps et leur jeunesse comme arme. L’accent sur les drogues dures en moins.

Los placeres ocultos est un cinéma de l’affirmation. Une authentique œuvre de combat. Un hymne aux marginaux pour lesquels cette œuvre transpire d’empathie, mais c’est surtout une œuvre de la complexité humaine à la portée sociologique inestimable.

Cet inédit cinéma en France a bénéficié en 2023 d’une superbe restauration proposée en blu-ray chez les Américains d’Altered Innocence (All Zones) et plus proche de chez nous, chez nos voisins espagnols.

Frédéric Mignard

Biographies +

Eloy de la Iglesia,  Charo López, Antonio Iranzo, Simón Andreu, Tony Fuentes, Beatriz RossatGermán Cobos

 

Blu-rau de Los placeres ocultos / Hidden pleasures / Les plaisirs cachés

© Grupo M Asociados

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