Avec Les gens d’à côté, André Téchiné livre un constat social pertinent qui pâtit d’un style visuel un peu trop brut et d’un montage elliptique. Inégal.
Synopsis : Lucie est un agent de la police technique et scientifique. Son quotidien solitaire est troublé par l’arrivée dans sa zone pavillonnaire d’un jeune couple, parents d’une petite fille. Alors qu’elle se prend d’affection pour ses nouveaux voisins, elle découvre que Yann, le père, est un activiste anti-flic au lourd casier judiciaire. Le conflit moral de Lucie entre sa conscience professionnelle et son amitié naissante pour cette famille fera vaciller ses certitudes…
André Téchiné retrouve Isabelle Huppert après 45 ans
Critique : Après la déception ressentie au visionnage de Les âmes sœurs (2023), l’annonce du nouveau film d’André Téchiné ne laissait pas forcément augurer du meilleur, sachant que le réalisateur semble en petite forme depuis maintenant plusieurs années sur le plan artistique. Toutefois, la présence au générique d’Isabelle Huppert était un gage de qualité, d’autant que les deux artistes n’ont pas collaboré depuis le tournage de Les sœurs Brontë (1979). Leurs retrouvailles étaient donc forcément attendues au tournant. Avec l’écriture des Gens d’à côté (2025), le cinéaste continue son exploration des failles sociétales françaises, tout en les mêlant à des personnages de fiction.

© 2024 Les Films du Worso / Photographie : Roger Arpajou. Tous droits réservés.
Ici, il insère la fiction au cœur d’une faille béante de la société française entre, d’un côté, les forces de l’ordre et de l’autre une famille dont le père appartient à la mouvance contestataire des Black Bloc. L’opposition semble facile de prime abord, mais André Téchiné parvient à ne jamais céder à la facilité. Tandis qu’à l’extrême droite, certains invoquent un soutien indéfectible aux forces de l’ordre luttant contre la racaille, ceux qui sont encartés à l’extrême gauche ne cessent de répéter que la police tue. Ce terrible manque de nuance est battu en brèche par le cinéaste qui démontre que la situation est bien plus complexe que cela.
L’engagement au quotidien des fonctionnaires montré de manière nuancée
Ainsi, Les gens d’à côté débute par une manifestation de policiers en colère qui dénoncent leurs conditions de travail, mais aussi les insultes constantes dont ils font l’objet de la part des citoyens. Le cinéaste insiste sur ce point lors d’une réunion syndicale où il met l’accent sur le mal-être de ces fonctionnaires peu reconnus par la populace, pourtant bien contente d’être protégée lorsqu’un drame survient dans leur entourage. D’ailleurs, la policière incarnée avec justesse par Isabelle Huppert souffre de la disparition de son conjoint qui s’est suicidé, usé par une profession si peu gratifiante.
Par la suite, André Téchiné confronte la veuve qui ne parvient pas à s’émanciper du fantôme de son compagnon décédé, à un nouveau voisinage. Immédiatement, elle sympathise avec la jeune mère de famille interprétée par Hafsia Herzi qui est professeure. L’occasion pour Téchiné de montrer un autre pan du fonctionnariat, lui aussi marqué par une déconsidération de la part des citoyens et des conditions de travail dégradées.
Chercher l’humain derrière les oppositions idéologiques
Le drame se noue lorsque la voisine policière se rend compte que le compagnon de sa nouvelle amie est en réalité un extrémiste issu du bloc radical de gauche anticapitaliste, et notamment de la mouvance des Black Bloc. Celui-ci est joué avec conviction par Nahuel Pérez Biscayart. Au lieu de demeurer dans une opposition idéologique stérile, les deux personnages vont finir par s’apprivoiser et par comprendre leurs motivations profondes.
Ce rapprochement opéré par le cinéaste s’avère intéressant puisque, comme à son habitude, Téchiné cherche à trouver des points d’accord entre des positions radicalement différentes. Pour autant, le revirement du personnage d’Isabelle Huppert apparaît sans doute un peu trop précipité. D’ailleurs, ce reproche peut s’appliquer à l’ensemble d’un film qui paraît trop court et dont les nombreuses ellipses nuisent parfois à la cohérence d’ensemble.
Un style abrupt qui ne rend pas toujours justice aux personnages
Au niveau de la réalisation, André Téchiné colle au plus près des protagonistes à l’aide d’une caméra à l’épaule très mobile. Il use, et parfois abuse, d’un montage très cut qui ne laisse pas suffisamment respirer les scènes. Cela donne un résultat très dynamique, jamais ennuyeux, mais qui peut donner le sentiment d’être légèrement bâclé. Il ne parvient pas non plus à terminer son film de manière satisfaisante, laissant en suspens de nombreuses questions.

© 2024 Les Films du Worso / Photographie : Roger Arpajou. Tous droits réservés.
Dès lors, si l’on aime toujours le sens de la nuance que Téchiné insère dans tous ses films, il ne parvient pas à convaincre totalement à cause d’un dispositif formel un peu trop brut et taillé à la serpe.
Box-office de Les gens d’à côté
D’ailleurs, malgré la présence au générique de la grande Isabelle Huppert, Les gens d’à côté n’a pas réussi à convaincre le grand public de se déplacer dans les salles obscures. Il faut dire qu’André Téchiné est alors éclaboussé par une affaire judiciaire à la suite de l’accusation portée contre lui par le comédien Francis Renaud en début d’année 2024. Finalement, l’affaire est classée sans suite en juin 2024.
Sorti en plein mois de juillet 2024, Les gens d’à côté n’a démarré sa carrière française qu’avec 32 501 spectateurs à son bord sur un total modeste de 177 copies. Un résultat fort peu encourageant que le film parviendra tout juste à doubler à l’issue d’une carrière estivale décevante puisque le métrage, malgré une centaine de copies supplémentaires va chuter d’environ 50 % de semaine en semaine. Le drame social termine sa course avec 73 280 fidèles du réalisateur, soit une nouvelle déception pour un auteur décidément passé de mode et dont Les gens d’à côté constitue l’un des plus mauvais résultats de toute sa longue carrière.
Critique de Virgile Dumez
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Affiche Silenzio – © 2024 Les Films du Worso
Biographies +
André Téchiné, Isabelle Huppert, Hafsia Herzi, Nahuel Pérez Biscayart, Stéphane Rideau, Moustapha Mbengue
Mots clés
Cinéma français, Film sur le deuil, L’extrême gauche au cinéma, La mixité sociale au cinéma, Festival de Berlin 2024