A la fois très drôle et amer dans son constat sociétal, L’accident de piano constitue l’une des plus belles réussites de Quentin Dupieux, dans la lignée de son excellent Daaaaaalí!.
Synopsis : Magalie est une star du web hors sol et sans morale qui gagne des fortunes en postant des contenus choc sur les réseaux. Après un accident grave survenu sur le tournage d’une de ses vidéos, Magalie s’isole à la montagne avec Patrick, son assistant personnel, pour faire un break. Une journaliste détenant une information sensible commence à lui faire du chantage… La vie de Magalie bascule.
L’accident de piano, entre absurde et amertume
Critique : Avec un succès public grandissant de film en film, le cinéaste Quentin Dupieux ne se laisse toujours pas aller à la facilité avec L’accident de piano, même s’il s’agit sans aucun doute de son œuvre la plus accessible sur le plan purement narratif. Effectivement, le long métrage propose bien un début, un milieu et une fin, avec même un élément de suspense en son centre puisque le spectateur ne sait pas ce qui s’est réellement produit lors du fameux accident de piano du titre.

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Malgré cette plus grande lisibilité et une durée plus conforme aux canons traditionnels – avec 88 minutes au compteur, il s’agit d’un des films les plus longs de son auteur avec Wrong (2012) et Réalité (2014) – Quentin Dupieux n’abandonne pas son univers absurde pour autant. L’idée de base, que nous ne dévoilerons pas, est tout de même bien barrée et débouche sur une œuvre sans cesse à cheval entre la dénonciation d’une société devenue folle et le grotesque dans son acceptation première.
Adèle Exarchopoulos fait son show
Cela commence dès l’apparition d’Adèle Exarchopoulos qui semble décidément beaucoup inspirer Dupieux. Ceux qui ne se sont toujours pas remis de sa prestation outrée dans Mandibules (2020) seront aux anges puisque la comédienne prend ici le risque d’être ridicule de bout en bout. Affublée d’un affreux appareil dentaire, d’une coupe de cheveux improbable et de tics de langage hilarants, l’actrice est tout bonnement l’attraction principale de cet Accident de piano.
Quasiment de tous les plans, elle incarne une star des réseaux sociaux qui semble totalement déconnectée du monde réel. Sorte d’enfant gâtée, mais surtout pourrie, son personnage incarne à la fois toute la médiocrité de notre monde actuel (la médiocratie en quelque sorte) et une forme d’impuissance à éprouver la moindre empathie qui en fait un monstre à peine humain. Son comportement relève d’une pure méchanceté envers son entourage – notamment son homme à tout faire interprété avec justesse par Jérôme Commandeur – mais aussi envers tout être humain passant à sa portée. Bien entendu, les spectateurs qui aiment l’humour bête et méchant seront forcément hilares devant tant de vacheries assumées.
Humains si peu humains
Pourtant, un grain de sable vient gripper cette belle mécanique lorsqu’une journaliste – Sandrine Kiberlain, faussement obséquieuse – demande instamment un entretien avec la star sous peine de dévoiler à tout le monde ce qui s’est passé durant le fameux accident de piano. Ici, on retrouve donc toutes les obsessions des précédents films du réalisateur, avec le dispositif de l’interview impossible – on se souvient avec bonheur de Daaaaaalí! (2023), son meilleur film à ce jour, à égalité avec celui-ci – mais aussi sa réflexion sur le statut de l’image. On notera d’ailleurs que l’œuvre du cinéaste se fait de plus en plus sombre à mesure que le temps passe puisque les images générées par la star d’internet n’ont plus aucune raison d’être sur le plan artistique, mais qu’elles ne sont qu’un moyen de gagner de l’argent.

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Ainsi, aucun des protagonistes ne possède d’autre motivation que de s’enrichir, au prix d’un avilissement total de sa propre personne et même de sa dignité. C’est bien sûr le cas de l’héroïne, mais aussi de son assistant, véritable serpillère humaine face aux exigences toujours plus farfelues de sa patronne.
Un jeu de massacre assez jubilatoire
Extrêmement drôle pour peu que l’on aime la méchanceté gratuite, L’accident de piano tourne même au jeu de massacre (au sens propre comme au figuré) lors d’une dernière demi-heure plutôt inattendue et qui confirme l’aspect psychotique du personnage principal. Il s’agit en fait d’un aboutissement logique chez cette femme qui a perdu tout contact avec le réel. D’ailleurs, on signalera que Quentin Dupieux, souvent adepte des fins abruptes, se permet ici de terminer son film sur une note à la fois poétique et ironique qui nous ravit.
Apparemment plus écrit et travaillé que certains de ses films, L’accident de piano constitue le haut du panier au sein de la production pléthorique de l’artiste. Il y confirme une fois de plus son goût pour l’absurde, le grotesque, tout en livrant une vision décidément bien sombre de l’être humain contemporain.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 2 juillet 2025

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Biographies +
Quentin Dupieux, Adèle Exarchopoulos, Sandrine Kiberlain, Luc Schwarz, Jérôme Commandeur, Karim Leklou, Georgia Scalliet
Mots clés
Cinéma français, Comédie décalée, Comédie noire, Le chantage au cinéma, Les réseaux sociaux au cinéma, L’absurde au cinéma