En adepte du cinéma-vérité, Otar Iosseliani réfléchit au temps qui passe dans Il était une fois un merle chanteur, ode à la futilité de l’existence. Evanescent.
Synopsis : Plongée dans la vie d’un jeune percussionniste de l’opéra de Tbilissi. Rêveur et insouciant, il erre dans les rues, au gré de rencontres amicales et sentimentales. Il traîne dans les restaurants, les ateliers et les bibliothèques, fasciné par la seule chose qui semble le rendre heureux, mais le mènera à sa perte : les jolies filles…
Otar Iosseliani fait fi du réalisme socialiste
Critique : Après l’expérience frustrante de son premier long métrage La chute des feuilles (1966) qui a été interdit par le pouvoir soviétique, le réalisateur Otar Iosseliani n’a réussi qu’à tourner un court métrage documentaire intitulé Vieilles chansons géorgiennes (1969) en plus de trois ans. Finalement, il peut à nouveau passer au long avec Il était une fois un merle chanteur (1970) dont le titre fait justement référence à une chanson traditionnelle géorgienne.
Fondé uniquement sur l’observation du quotidien au cœur de la ville géorgienne Tbilissi, le long métrage ne pouvait que déplaire au pouvoir en place tant son style s’éloigne fortement du réalisme socialiste prôné par le pouvoir en place. Certes, le film possède une réelle qualité documentaire puisqu’il a été clairement filmé dans la rue au milieu d’une foule qui ne cesse de regarder vers la caméra, mais le caractère de son personnage principal ne correspond nullement aux critères définis par la doctrine en vigueur.
L’éloge de la paresse et de l’inconséquence
Ainsi, le jeune Guia (très juste Guéla Kandelaki, dont ce fut l’unique rôle à l’écran) est loin d’être un modèle à suivre tant il paraît incapable de prendre sa vie en main. Systématiquement en retard, il semble faire feu de tout bois, mais ne parvient jamais à rien mener à bien. Otar Iosseliani filme son protagoniste au cours de quelques journées où le garçon ne cesse de courir, puis de rencontrer des gens, de discuter avec eux, de boire un coup et d’oublier ce qu’il était venu faire là. Il promet toujours et se dédie finalement à chaque fois. Totalement inconséquent, le musicien papillonne et se trouve dans l’incapacité de réaliser quoi que ce soit.

© Carlotta / Dessin : Otar Iosseliani. Tous droits réservés.
En décalage total, non pas avec son entourage, mais avec un système politico-économique qui demande rigueur et fiabilité, Guia est un être sans cesse changeant, instable et qui peut s’avérer parfois irritant. Pourtant, on sent que son inconséquence plaît au cinéaste qui y voit l’errance poétique des êtres évanescents qu’il affectionne tant. A cela, il convient d’ajouter une intéressante réflexion sur le temps qui passe et sur l’inutilité apparente de nos vies. La question que se pose alors le cinéaste est de savoir quelle trace laissera derrière lui cet homme qui ne termine jamais rien et ne parvient donc pas à se réaliser lui-même.
Une ode à la Géorgie populaire
Sans dévoiler la fin de cette œuvre apparemment nonchalante, mais finalement assez cruelle, on dira que cette existence n’aura tout bonnement servie à rien et qu’elle ne laissera aucun souvenir de son passage furtif sur la planète. Tourné dans un style de cinéma-vérité qui se rapproche fortement de l’esthétique du cinéma tchécoslovaque des années 60 (on pense beaucoup aux premiers Miloš Forman par exemple), Il était une fois un merle chanteur ne cherche jamais à se raccrocher à une quelconque trame narrative puisque nous suivons seulement les allers et venues d’un personnage au milieu d’une foule de gens dont on ne saura finalement rien.
Le cinéaste en profite pour peindre un tableau plutôt chaleureux d’une Géorgie visiblement rétive à l’intégration dans l’ère soviétique. Ainsi, la multiplication des chansons traditionnelles géorgiennes vient rappeler systématiquement la particularité nationale de ce lieu chargé de culture et d’histoire. Tout ceci a sans aucun doute contribué à irriter le pouvoir en place qui, une nouvelle fois, a décidé d’interdire le film de projection après une courte sortie à Tbilissi.
Pourtant, comme souvent avec le régime soviétique, le film est sorti des placards en 1974 pour être enfin présenté au Festival de Cannes, lors de la Quinzaine des Réalisateurs. Par la suite, Il était une fois un merle chanteur a été proposé en salles en France par Gaumont au mois de janvier 1975. Resté longtemps invisible en France, le métrage est désormais disponible en blu-ray dans le coffret consacré à Otar Iosseliani dans une version restaurée en 2K.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 15 janvier 1975
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© Carlotta / Dessin : Otar Iosseliani. Tous droits réservés.
Biographies +
Otar Iosseliani, Marina Kartsivadze, Guéla Kandelaki
Mots clés
Cinéma soviétique, Cinéma géorgien, La musique au cinéma, Les accidents de la route au cinéma
