Premier film du grand Otar Iosseliani, La chute des feuilles démontre déjà une qualité réelle dans l’observation du quotidien de personnages banals, tout en critiquant ouvertement le système communiste alors en vigueur en Géorgie soviétique.
Synopsis : Fraîchement diplômés de l’Institut d’œnologie de Tbilissi, Niko et Otar entrent dans une coopérative vinicole. Otar, plus âgé et plus assuré, se conforme aux exigences des chefs, alors que Niko, naïf et sincère, éprouve quelques difficultés…
Un premier essai tourné rapidement
Critique : En 1966, Otar Iosseliani a déjà tourné plusieurs courts métrages depuis 1958, mais il n’a pas encore réussi à franchir l’étape du long. Il peut enfin espérer que sa situation se débloque lorsqu’il écrit avec Amiran Chichinadze le scénario de La chute des feuilles. Comme le font la plupart des cinéastes durant l’ère soviétique, Iosseliani écrit une première version du script qui est validée par les autorités et la censure, puis il en écrit une deuxième mouture plus subversive qui sera effectivement tournée.
Par ailleurs, le cinéaste se débrouille pour tourner son film en seulement deux mois, contre les six attribués généralement par le régime. Il peut se le permettre car il a pris l’habitude de storyboarder l’intégralité de son film avant le tournage. Dès lors, lorsque les censeurs arrivent pour la première fois sur le plateau, le film est déjà intégralement dans la boite.
Un film bien sous tous rapports, en apparence seulement
Se présentant comme un récit initiatique assez classique, La chute des feuilles avait pourtant tout pour séduire les autorités communistes puisque l’intrigue se situe dans une coopérative vinicole respectueuse du plan quinquennal. Le préambule décrit d’ailleurs en une suite de plans fixes documentaires les travaux effectués par les paysans dans les vignes. De quoi satisfaire – en apparence seulement – les adeptes du réalisme socialiste.
Pourtant, dès que les personnages principaux apparaissent, la belle machine du système soviétique montre ses limites. Tout d’abord, les deux jeunes diplômés en œnologie (très bons Ramaz Giorgobiani et Gogi Kharabadze) ne semblent pas particulièrement à l’aise dans leur travail. Ils doivent notamment donner des ordres à des ouvriers agricoles nettement plus vieux qu’eux, preuve de l’inversion de l’ordre social voulu par le régime.
La naïveté s’accorde mal avec les réalités du système soviétique
Mais surtout, Otar Iosseliani se moque ouvertement de la gestion des coopératives par des apparatchiks que l’on voit toujours jouer au billard, tandis qu’ils n’ont qu’une préoccupation : achever le plan quinquennal. Dès lors, peu importe la qualité de la production puisqu’il suffit d’afficher les chiffres de production pour que tout le monde soit satisfait. Pourtant, le vin produit est décrit comme une infame piquette totalement indigne de la réputation vinicole de la Géorgie.

© Carlotta / Dessin : Otar Iosseliani. Tous droits réservés.
Dès lors, une rupture a lieu entre le jeune naïf Nico (Ramaz Giorgobiani) et son collègue Otar (Gogi Kharabadze) puisque le premier décide de ne pas valider cette politique, tandis que le second plie sous le poids des pressions politiques. D’une naïveté absolue, le jeune Nico l’est également sur le plan sentimental puisqu’il s’entiche d’une jeune fille (très juste Marina Kartsivadze) qui s’amuse avec le jeune garçon, sans jamais s’engager avec lui. Dès lors, La chute des feuilles se pare d’une forme de désillusion, confrontant un naïf à la dure réalité de la vie de tous les jours, qui plus est dans un système communiste totalement cadenassé.
La chute des feuilles critique subtilement le régime en place
Seule échappatoire dans cette débâcle, l’alcool permet d’entretenir une forme de solidarité entre soulards, un thème qui ne cessera de revenir dans la filmographie du réalisateur géorgien. Celui-ci propose donc déjà un cinéma subversif, mais par petites touches impressionnistes et sans s’appuyer sur les dialogues, déjà minimalistes. Sur le plan formel, Otar Iosseliani n’a pas encore trouvé son style, mais il commence déjà à multiplier les plans fixes très composés. Encore marqué par une certaine tradition, il se permet ici des panoramiques et même quelques mouvements d’appareil, ce qui tendra à disparaître lorsque s’affirmera sa conception d’un cinéma épuré au maximum.
Plaisant de bout en bout et faisant preuve d’un vrai courage dans sa description acerbe d’un système soviétique inopérant, La chute des feuilles s’impose donc comme une première œuvre valeureuse. Pourtant, le film fut interdit de diffusion en URSS après une sortie discrète dans une seule salle en Géorgie. Comme souvent dans ce cas, le pays vend tout de même le long métrage à l’étranger où il peut notamment être présenté dans des festivals. Ainsi, La chute des feuilles est proposé au Festival de Cannes en 1968 où il reçoit le Prix de la FIPRESCI (même si les événements de mai 68 poussent les organisateurs à anticiper la fin du festival et que les esprits sont ailleurs). La même année, le métrage est diffusé à la Semaine du Jeune cinéma soviétique en décembre au cinéma Ranelagh dans le 16ème arrondissement.
Enfin, le métrage bénéficie d’une petite sortie dans les salles parisiennes à partir du 16 avril 1969. Resté longtemps invisible, le long métrage a été récemment restauré en 2K et a été intégré au magnifique coffret consacré à l’intégrale Iosseliani par l’éditeur Carlotta.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 16 avril 1969
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© Carlotta / Dessin : Otar Iosseliani. Tous droits réservés.
Biographies +
Otar Iosseliani, Ramaz Giorgobiani, Gogi Kharabadze, Marina Kartsivadze
Mots clés
Cinéma soviétique, Cinéma géorgien, Récit initiatique, Le monde paysan au cinéma
