Premier kaijū eiga clairement destiné aux enfants, Gamera ne démérite pas en matière d’action pétaradante, bien que sa dimension enfantine le desserve nécessairement. Un spectacle naïf, à apprécier comme tel.
Synopsis : À la suite d’une explosion nucléaire, une tortue préhistorique émerge de l’océan et détruit des villes au large du Japon. Son nom est Gamera.
La Daiei s’attaque au genre du kaijū
Critique : Alors que le genre du kaijū eiga triomphe sur les écrans japonais depuis la sortie événementielle de Godzilla (Ishirô Honda, 1954) par la firme Toho, sa concurrente Daiei ne parvient pas à mettre sur pied des productions équivalentes. Il faut dire que le studio préfère d’ordinaire se consacrer à des drames historiques en costumes ou au genre du chanbara. Pourtant, au milieu des années 60, alors que la Daiei commence à ressentir des signes de faiblesse économique, la société tenue par Hidemasa Nagata tente de se lancer aussi dans le film de monstres.

© 1965 Kadokawa Corporation. All Rights Reserved.
Un premier essai est tenté en 1964 avec le film Dai gunju Nezura qui raconte une invasion de rats géants sur les cités japonaises. Malheureusement, le tournage doit être interrompu avant la fin des prises de vues car les rats utilisés pour le film ont contaminé le studio. Le désastre est total et les maquettes conçues pour l’occasion semblent destinées à la destruction. Finalement, le producteur Hidemasa Nagata souhaite limiter la casse et propose alors de mettre en chantier un film de monstres avec pour héros une tortue géante qui sera nommée Gamera (1965). Pour cela, il s’inspire directement du film Le Monstre des temps perdus (Eugène Lourié, 1953).
Un jeune réalisateur aux commandes
Au sein du prestigieux studio, personne n’est intéressé par la réalisation d’une telle œuvre de pure commande et seul le jeune Noriaki Yuasa (qui n’a que deux films à son actif, mais aussi une bonne connaissance des effets spéciaux) accepte de se lancer dans l’aventure. Il dispose pour cela d’un budget très serré de 40 millions de yens qui l’oblige à opter pour le noir et blanc, alors que le genre est habituellement tourné en couleurs. Gamera sera d’ailleurs historiquement le dernier kaijū à être réalisé en noir et blanc.
Afin de mettre toutes les chances de succès de son côté, le producteur impose au scénariste Niisan Takahashi d’ajouter un protagoniste enfant (le quelque peu irritant Yoshiro Uchida) afin de rajeunir le public cible de ce type de divertissements. En fait, Gamera représente également une date dans le genre puisqu’il s’agit de la première tentative de séduire le jeune public au détriment des adultes. Pourtant, le début du long métrage fait preuve du plus grand sérieux, convoquant même le spectre de la guerre froide et de la menace nucléaire.
Entre sérieux et film pour enfants, Gamera a du mal à choisir
Ensuite, les scientifiques, militaires et journalistes tentent tous d’empêcher la tortue géante de nuire aux populations de l’archipel puisque celle-ci est à la fois capable de détruire des cités entières, mais aussi de se nourrir des énergies fossiles et même de voler. Le tout est réalisé avec un premier degré qui rend l’ensemble fort agréable lors de la première demi-heure. Malheureusement, Gamera perd des points lorsque le cinéaste impose dans toutes les scènes finales la présence du jeune Toshio au mépris de toute forme de crédibilité.

© 1965 Kadokawa Corporation / Jaquettes : Roboto Films. Tous droits réservés.
Etrangement, le gamin se trouve toujours au cœur de l’action et visiblement aucun militaire ne semble vouloir l’éjecter de la cellule de crise. Pire, certains scientifiques (dont l’excellent Eiji Funakoshi, que l’on retrouvera plus tard dans le génial La bête aveugle) et même des hauts gradés écoutent les conseils prodigués par le gosse de 12 ans. Autant dire que la crédibilité de l’ensemble en prend un sacré coup.
Des effets spéciaux old school au charme certain
Desservi par cette demande absurde de la part du producteur, Gamera demeure un spectacle sympathique, grâce à une durée resserrée et surtout des effets spéciaux plutôt bien maîtrisés. Certes, les détracteurs du genre pourront toujours se moquer du fait qu’il s’agit toujours d’un acteur costumé qui détruit consciencieusement des maquettes, mais il faut avouer que les décors sont plutôt bien conçus et que les effets de transparence permettant d’inclure les personnages humains sont réussis. Sans doute aidé par sa photographie en noir et blanc relativement sombre, Gamera ne souffre donc pas trop des injures du temps, d’autant qu’il a fait récemment l’objet d’une superbe restauration en 4K.
Plutôt dynamique, le spectacle nécessite de la part du spectateur de retrouver une part d’enfance et de laisser de côté son cynisme pour être pleinement apprécié. La naïveté qui s’en dégage n’est pas sans charme et peut donc légitimement séduire. En tout cas, la réalisation de Noriaki Yuasa fait le job et le succès du film au Japon peut aisément se comprendre.
En revanche, le film est demeuré inédit dans les salles françaises. Il est ensuite sorti en DVD dans un coffret en 2010 sous le titre Gamera, le monstre géant, avant d’être désormais disponible en 4K UHD dans une superbe restauration chez Roboto Films.
Critique de Virgile Dumez
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Biographies +
Noriaki Yuasa, Eiji Funakoshi, Harumi Kiritachi, Jun’ ichirō Yamashita (Junichiro Yamashita), Yoshiro Uchida
Mots clés
Cinéma japonais, kaiju eiga, Film de monstres, Tokyo au cinéma, Franchise : Gamera, La Guerre froide au cinéma

