Film amputé, mais miraculeusement cohérent, El Sur, également titré Le Sud, est un chef d’œuvre à l’esthétique tutoyant le sublime, tandis que son intrigue cryptique passionne, tout en laissant le spectateur libre de l’interpréter comme il l’entend.
Synopsis : Dans l’Espagne des années 1950, Estrella, une jeune fille de huit ans, vit avec ses parents au nord du pays, dans une maison appelée « La Mouette ». Son père, Agustín Arenas, médecin taciturne et mystérieux, radiesthésiste à ses heures, est originaire du sud de l’Espagne, région qu’il n’évoque jamais. Intriguée par ses silences, Estrella grandit en essayant de percer le mystère qui entoure la jeunesse et les blessures passées de cet homme qu’elle admire profondément.
Dix ans après L’Esprit de la ruche
Critique : Après le coup d’éclat de L’Esprit de la ruche (1973), le réalisateur Victor Erice enchaîne les projets qui ne parviennent pas à se concrétiser. Finalement, au bout d’un nombre considérable d’années où il survit en tournant des publicités, il choisit d’adapter au grand écran le roman El Sur d’Adelaïda García Morales qui est alors sa compagne. Afin d’être certain de pouvoir le réaliser, Victor Erice revient vers le producteur de son premier film, le très influent Elías Querejeta. Pourtant, comme le roman est touffu, le scénario de près de 400 pages doit être largement élagué.

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Finalement, le script est divisé en deux parties bien distinctes qui évoquent d’abord l’enfance et l’adolescence de la petite Estrella dans le nord du pays (en Castille), puis sa descente dans le sud (en Andalousie) pour y découvrir le passé de son père. Le tournage est bel et bien entamé en 1982 avec un casting qui donne le rôle de la petite fille de huit ans à Sonsoles Aranguren (en réalité 10 ans au moment des prises de vues) et à l’adolescente Icíar Bollaín (15 ans) pour la suite de l’intrigue. Dans le rôle du père, Victor Erice parvient à obtenir la contribution essentielle du comédien italien Omero Antonutti (vu dans les films des frères Taviani), tandis que la femme de ses rêves est incarnée par l’actrice française Aurore Clément.
Un film inachevé faute de moyens suffisants
Malheureusement pour Victor Erice, lorsque les prises de vues de la première partie nordique sont achevées, Elías Querejeta lui annonce qu’il n’y a pas assez d’argent pour pouvoir réaliser la deuxième partie qui devait permettre de percer à jour les mystères de ce père de famille taiseux. Les deux hommes passent un accord : Victor Erice doit monter El Sur comme un film autonome, le présenter tel quel au Festival de Cannes et si des acheteurs se font connaître, il pourra en tourner la suite.
Pour le créateur intransigeant, la déception sera de mise puisque cette seconde partie n’a finalement jamais vu le jour. Pour Victor Erice, El Sur est restée jusqu’à ce jour une œuvre mutilée, amputée d’une grande partie de son récit. Pourtant, à y regarder de plus près, cet aspect parcellaire du film fait désormais partie de ses immenses qualités. Puisque nous ne saurons jamais vraiment quelle tragédie a affecté le père de famille dans sa jeunesse, le personnage taiseux garde à jamais ses secrets pour lui. Le spectateur est donc invité à combler les trous de la narration en imaginant cette histoire à partir des quelques indices disséminés çà et là durant le film.
Retour vers l’enfance pour Victor Erice
Dans sa partie sur l’enfance, Victor Erice retrouve le charme fou de L’Esprit de la ruche en adoptant à nouveau le point de vue d’une petite fille sur son père et sa mère. Ainsi, dans Le Sud, l’auteur insiste sur l’admiration sans borne d’une gamine pour son paternel, un médecin taiseux qui est également sourcier. L’homme, magistralement interprété par Omero Antonutti, est d’un charisme fou dans le regard de la petite Sonsoles Aranguren, pétrie d’admiration pour son géniteur qu’elle idéalise totalement. Pourtant, progressivement, son avis va évoluer lorsqu’elle va découvrir que l’homme n’est pas celui qu’elle croit être.
Au fur et à mesure du récit, la petite fille va comprendre que son père possède une vie parallèle – au moins en pensée – à cause d’un amour de jeunesse toujours présent à son esprit, ainsi qu’un passé de militant républicain obligé de quitter sa terre natale au moment de la victoire franquiste. Toutefois, nous n’en saurons guère plus durant la projection. Cela ne retire en rien les immenses qualités d’une œuvre absolument magnifique sur le plan esthétique.
Erice, peintre de la lumière
Passionné de peinture, comme il le montrera plus tard dans le documentaire Le Songe de la lumière (1992), Victor Erice et son directeur de la photo José Luis Alcaine sculptent la lumière pour donner à leurs images des allures de toiles de maîtres. On songe bien entendu aux clairs obscurs de Caravage, mais aussi de toute une tradition picturale suivant la Renaissance. En jouant sans cesse avec les fondus au noir, Victor Erice fait de son film une œuvre crépusculaire absolument splendide à regarder. Grand amoureux du cinéma, Erice rend également hommage au spectacle cinématographique en filmant une salle obscure où est diffusé un vieux film – en réalité tourné par ses soins.

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Pourtant, lorsque la jeune fille devient adolescente et qu’elle commence à se détacher progressivement de cette figure paternelle finalement bien embarrassante, la lumière se fait plus crue et réaliste, à l’image d’une époque de la vie où nous sommes enfin confrontés à la cruauté de la vie, loin des rêves enfantins. Dès lors, El Sur plonge davantage dans le drame pour se terminer sur un départ pour ce fameux Sud mythique que nous ne verrons finalement jamais.
Un bijou magnifiquement restauré à redécouvrir en salles
Œuvre remarquable malgré son caractère parcellaire, El Sur est donc un petit bijou du cinéma espagnol qui a été présenté au Festival de Cannes en 1983. Malheureusement, et de manière incompréhensible, le métrage est reparti bredouille de la cérémonie. A partir de là, le film a mis près de cinq ans avant de sortir de manière plutôt convaincante dans les salles françaises d’art et essai le 20 janvier 1988 sous son titre original El Sur. Par la suite, le long métrage est resté longtemps inaccessible en France jusqu’à la restauration providentielle en 4K menée notamment par l’éditeur Le Chat qui Fume pour son blu-ray intitulé Le Sud.
D’ailleurs, le métrage est également de retour au cinéma dès le 7 janvier 2026 dans une reprise sous le titre Le Sud, toujours dans une magnifique copie restaurée en 4K. Le bijou est indispensable à découvrir pour tous les cinéphiles qui se respectent.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 20 janvier 1988
Les sorties de la semaine du 7 janvier 2026
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© Le Chat qui Fume, Les Acacias / Affiche : FRHEAD.FR. Tous droits réservés.
Biographies +
Victor Erice, Aurore Clément, Omero Antonutti, Chus Lampreave, Sonsoles Aranguren, Icíar Bollaín
Mots clés
Cinéma espagnol, Les relations père-fille, Récit initiatique, Festival de Cannes 1983, Les classiques du cinéma