Confrontant le spectateur à la déchéance et à la mort, Alpha plonge à pieds joints dans une noirceur terrible et inconfortable pour un résultat clivant qui divisera nécessairement le public.
Synopsis : Alpha, 13 ans, est une adolescente agitée qui vit seule avec sa mère. Leur monde s’écroule quand, un jour, elle rentre de l’école avec un tatouage sur le bras.
Julia Ducournau, l’après Palme d’or
Critique : La réalisatrice Julia Ducournau s’est d’abord distinguée par un excellent premier film clairement dans la filiation de l’œuvre de David Cronenberg. Grave (2017) a su marquer les esprits par ses qualités visuelles et son audace. Avec son second essai, le très clivant Titane (2021), elle a obtenu une consécration que l’on pourrait qualifier d’excessive en décrochant de manière très étonnante la Palme d’or 2021. Au vu du film, fort peu aimable, on peut se demander ce qui a motivé le jury cette année-là. On l’aurait davantage vu à sa place en Grand Prix du festival de Gérardmer qu’à Cannes.

© Mandarin & Compagnie, Kallouche Cinéma, Frakas Productions, France 3 Cinéma.
Cet excès d’honneur s’est pourtant retourné contre la réalisatrice qui, en 2025, a présenté au Festival de Cannes son nouveau projet intitulé Alpha. Et cette fois-ci, la réception a été tout aussi excessive, mais dans le rejet le plus absolu. Pourtant, on reconnaît au bout des premières minutes le style éprouvant d’une réalisatrice qui n’est pas là pour brosser le spectateur dans le sens du poil. Sans doute est-ce l’utilisation intensive d’une B.O. très invasive (Portishead, Nick Cave, Beethoven) et le soin maniaque apporté à l’esthétique qui ont déplu à une critique généralement rétive à ce type de cinéma, jugé trop clipesque.
L’épidémie du sida comme inspiratrice
Pourtant, Alpha fait preuve d’une ambition rare au sein de la production française actuelle et ne cherche aucunement à faciliter le travail du spectateur, obligé de se poser un nombre conséquent de questions durant la projection d’une œuvre très inconfortable. Effectivement, le métrage évoque de manière métaphorique l’épidémie du sida qui a touché le monde durant les années 80-90. Ainsi, la maladie présentée ici tend à statufier les êtres humains – la réalisatrice dit s’être inspirée des gisants pour inventer cette étrange infection, par ailleurs très esthétisée – et s’éloigne donc de la réalité prosaïque du sida.
Comme à chaque fois, le but de Julia Ducournau est de s’éloigner du film social pour embrasser le genre du fantastique. Voilà pourquoi les deux villes du Havre et de Pont-Audemer demeurent peu identifiables à l’écran. Le but est bien d’atteindre une forme d’universalité qui est également suggérée par le fait que le rôle tenu par Golshifteh Farahani ne possède pas de prénom, mais est appelée maman. Elle représente en quelque sorte toutes les mères du monde, ou du moins l’instinct maternel.
La famille, un cocon protecteur sclérosant
Dans Alpha, la cinéaste traite donc de la psychose qui nait lors de la propagation d’un virus inconnu, mais aussi du rejet de l’autre et de la différence (l’homosexualité du professeur d’anglais par exemple), de la peur de la mort et de la transmission des traumas par-delà les générations. Certes, l’adolescente Alpha est rejetée par ses camarades car on la suspecte d’être infectée, mais elle est avant tout porteuse d’un trauma familial intense, à savoir l’addiction à la drogue de son oncle.

© Mandarin & Compagnie, Kallouche Cinéma, Frakas Productions, France 3 Cinéma. Tous droits réservés.
Comme elle ne souhaite pas être explicite, la cinéaste mélange régulièrement les temporalités au risque de perdre les spectateurs les moins attentifs. Il faut donc se laisser porter par l’ambiance mortifère qui exhale de chaque plan, avant de mieux comprendre ce qui s’est déroulé précédemment grâce à la superbe scène finale, d’une poésie troublante. Nous ne pouvons malheureusement guère poursuivre l’analyse de l’œuvre, aux multiples couches narratives, sans en déflorer l’intrigue.
Une œuvre difficile et cafardeuse
En tout cas, il est ici question d’héritage – la culture kabyle que Julia Ducournau connaît bien par sa propre mère – de transmission des angoisses et des peurs à sa progéniture, mais aussi d’une forme de mysticisme poétique qui était jusque-là absent des films de la réalisatrice et qui, pour le coup, nous séduit davantage.
Plongeant dans le désespoir le plus total, au cœur d’un monde qui semble déjà éteint, Alpha n’est pas une œuvre aimable ou réconfortante. Au contraire, elle confronte le spectateur à sa propre finitude et au déclin (de la société, de la famille, des êtres). Certes, la jeune Alpha représente la possibilité de s’affranchir de cette fatalité, mais le long métrage fait preuve d’une telle noirceur que c’est bien la mort et la déchéance qui marquent profondément le spectateur à la fin de la projection.
Des acteurs très impliqués et formidables
Pour donner corps à sa vision radicale, Julia Ducournau a pu compter sur l’investissement total de son casting. Tahar Rahim s’est physiquement mis en danger en perdant vingt kilos afin d’être crédible en drogué atteint de la maladie. Sa prestation est impressionnante et même inquiétante. Face à lui, Golshifteh Farahani endosse un rôle de mère qui souhaite sauver la terre entière et qui porte cette croix sur ses frêles épaules. Elle est également remarquable. Enfin, la jeune Mélissa Boros est une vraie révélation dans un rôle difficile à caractériser.
Parfois irritant, souvent passionnant, le résultat final est donc inégal, mais pourvu d’une ambition absente des trois quarts de la production française actuelle. En tout cas, le rejet d’une grande partie du grand public peut aisément s’expliquer face à une œuvre aussi radicale et clivante, pourtant brillamment réalisée.
Critique de Virgile Dumez
Notes cannoises :
Pour son 3e long métrage, Julia Ducournau nous replonge dans la situation française des années 1980, celle du Havre, et de la rumeur autour d’une maladie… L’analogie avec la montée et la paranoïa autour du sida est une évidence qu’il faudra vérifier sur pellicule.
Si Titane avait remporté une Palme en 2021, un an après le grand confinement en raison de la crise de la COVID, Julia Ducournau en a tiré une leçon qui s’annonce passionnante.
Le sida au cinéma
Le film franco-belge produit notamment par Mandarin & Compagnie est habité par des acteurs que l’on aime : Emma Mackey, Golshifteh Farahani, et Tahar Rahim. Dans le rôle d’Alpha, victime de la maladie, de la rumeur et du harcèlement de ses camarades, une nouvelle venue, la jeune Mélissa Boros qu’il nous tarde de découvrir.
Diaphana proposera le film en août 2025. La date est sujette à modification.
Notes cannoises : Frédéric Mignard
Les sorties de la semaine du 20 août 2025

Distributeur : Diaphana Films Design : Silenzio
Biographies+
Julia Ducournau, Jean-Charles Clichet, Tahar Rahim, Golshifteh Farahani, Emma Mackey, Finnegan Oldfield