Hésitant entre constat sociologique et film de genre, Le récidiviste est une œuvre inégale qui a souffert d’une production houleuse. Le résultat n’en demeure pas moins intéressant à plus d’un titre.
Synopsis : Max Dembo est un ancien braqueur qui obtient une libération conditionnelle après 6 ans en prison. Bien qu’il soit déterminé à tourner la page sur son passé et gagner honnêtement sa vie, son contrôleur judiciaire lui met une telle pression sur le dos qu’il finit un jour par craquer… Il prévoit de dévaliser une bijouterie !
Un projet entièrement conçu par Dustin Hoffman
Critique : A la fin des années 70, Dustin Hoffman est une star internationale et peut désormais monter des projets sur son seul nom. Il devient donc de plus en plus exigeant vis-à-vis des rôles qu’on lui propose et en refuse beaucoup. Désireux de passer à la réalisation comme un certain nombre des acteurs de sa génération, il ressort du placard un projet datant de 1972. Il avait alors acheté les droits d’adaptation du livre autobiographique No Beast So Fierce, écrit par le criminel Edward Bunker.
Hoffman se propose de réaliser ce nouveau long-métrage qui lui tient à cœur, ce que le studio lui accorde. Pour pouvoir s’imprégner de son rôle, la star se fait enfermer dans une prison de Californie, selon la méthode de l’Actors Studio. Cette étape préparatoire a duré plusieurs mois et Dustin Hoffman se lance pour la première fois dans la réalisation au mois de février 1977.
Ulu Grosbard à la rescousse de la star
Au bout de quelques semaines de tournage pourtant, Dustin Hoffman prend conscience qu’il ne parvient pas à être à la fois réalisateur et acteur principal et prend la difficile décision d’engager un autre réalisateur. Il fait appel à plusieurs pointures (Schlesinger, Ashby, Nichols) qui refusent le job, et finit par obtenir l’accord de son ami Ulu Grosbard. Ce metteur en scène de théâtre a déjà dirigé Dustin Hoffman sur les planches, mais aussi dans le film Qui est Harry Kellerman ? (1971).
Malgré de nombreuses années d’amitié, le tournage est rapidement devenu un enfer puisque Dustin Hoffman s’est révélé incapable de lâcher son bébé. Grosbard évoque son conflit avec Dustin Hoffman en ces termes : « Cela faisait cinq ans qu’il en avait le projet et il le contrôlait complètement. […] S’il est si méticuleux et si perfectionniste que ça, pourquoi a-t-il fait un tel gâchis ? » (in Ronald Bergan : Dustin Hoffman, 1991, page 238). Les prises de vue se sont étalées sur six mois et finalement, le montage a été retiré à Ulu Grosbard et à Dustin Hoffman. Ce dernier, excédé, a tenté d’empêcher la distribution du film, ce qui explique sans doute le peu d’empressement du studio à le promouvoir.
Un constat sociologique pertinent
Malgré cet accouchement dans la douleur, que doit-on penser du Récidiviste aujourd’hui ? Le long-métrage est-il si catastrophique que cela ? Force est de constater que le résultat n’est ni un chef-d’œuvre, ni un navet, loin de là. En réalité, Le récidiviste se divise en deux parties bien distinctes et inégales. Ainsi, les quarante premières minutes sont plutôt enthousiasmantes dans leur volonté quasi-documentaire de traiter de la réinsertion des repris de justice dans la société américaine. On songe d’ailleurs à plusieurs reprises à Deux hommes dans la ville (Giovanni, 1973) qui développe une thématique similaire, à savoir celle du harcèlement d’un ancien prisonnier par son contrôleur judiciaire, au point de le pousser à replonger dans la délinquance.
Toutefois, cette amorce qui entend critiquer le système judiciaire américain est surtout l’occasion de présenter le personnage principal de Max Dembo, auquel Dustin Hoffman donne une épaisseur débonnaire le rendant immédiatement sympathique. Le spectateur prend rapidement fait et cause pour lui, au point de trouver très injustes ces personnes qui le fuient comme la peste. Toutefois, le long-métrage se réoriente progressivement vers un traditionnel film de casse. Il gagne alors en efficacité ce qu’il perd en pertinence et en intérêt sociologique.
Une deuxième partie plus conventionnelle
Sans doute effrayés par la dimension trop sociale du propos, les auteurs alignent alors toutes les conventions du polar traditionnel. Alors que le long-métrage entre dans un moule préfabriqué, seul le personnage interprété magistralement par Dustin Hoffman prend de l’épaisseur. Effectivement, celui qui nous est apparu dans un premier temps comme sympathique révèle peu à peu ses tendances psychotiques. Il faut attendre les tous derniers plans du Récidiviste pour mieux comprendre la psyché désordonnée du protagoniste. Ces plans ultimes offrent une toute autre perspective au film et rendent le titre français particulièrement pertinent. Dès lors, le propos du long-métrage se précise et l’on comprend qu’aucune privation de liberté ne peut laisser indemne.
Foncièrement inégal, Le récidiviste hésite donc sans cesse entre analyse sociologique et film de genre classique, mais son propos plutôt désabusé et déstabilisant emporte finalement le morceau, ceci malgré ses défauts. Mentionnons également l’extrême qualité de l’ensemble du casting. La toute jeune Theresa Russell révèle une vraie capacité d’incarnation, tandis que Harry Dean Stanton, Gary Busey ou encore Kathy Bates donnent avantageusement la réplique à un Dustin Hoffman au sommet de son art.
Les mauvais comptes d’Hoffman
La réalisation (de Dustin ? de Grosbard ?) n’a rien d’exceptionnel, mais délivre un rendu assez proche du cinéma-vérité qui convient au sujet. Sorti en catimini aux Etats-Unis, Le récidiviste n’a quasiment pas été vu en France, malgré la présence d’Hoffman au générique. La star en a conçu une forte amertume, se sentant dépossédé de son projet. Il a mit plus d’une trentaine d’années pour revenir à la réalisation en 2012 avec Quartet, dans lequel il ne joue effectivement pas. Il a donc bien retenu la leçon.
Critique de Virgile Dumez
