Entre mélodrame et thriller érotique, Lola constitue le film le plus sage de Bigas Luna, ce qui ne lui retire rien car la réalisation est plus maîtrisée et le thème du féminicide demeure d’une actualité toujours brûlante.
Synopsis : Lola, ouvrière d’usine, décide finalement de fuir Mario, l’homme ivre et agressif qu’elle aime… Mais son passé pourrait bien la rattraper.
Bigas Luna sort d’années difficiles
Critique : Au début des années 80, le cinéaste catalan Bigas Luna s’installe avec sa compagne Consol Tura à Los Angeles pour tenter de percer dans le cinéma mondial. Sur place, il parvient à réaliser le film Reborn (1981) avec Dennis Hopper, mais l’échec commercial du long métrage met fin à ses espoirs. Persuadé de la qualité de son travail, Bigas Luna tente tant bien que mal de monter aux Etats-Unis un scénario intitulé Angoisse – qui sera finalement tourné en Espagne en 1987 – ainsi qu’un slasher avec un tueur au couteau.
Pourtant rien n’y fait et le séjour américain de Bigas Luna tourne au cauchemar lorsqu’il se sépare de Consol Tura et qu’il tombe dans l’alcool. Dès lors, un retour en Espagne s’impose, d’autant qu’on lui propose du travail sur une série télévisée (Kiu i els seus amics, 1985). Mieux, le producteur Enrique Viciano lui propose de reprendre avec lui et Luis Hercé son scénario de slasher et de le transformer en un mélange étonnant de mélodrame et de thriller érotique. Ainsi remanié, le script désormais intitulé Lola peut être proposé aux instances gouvernementales pour recevoir une aide au financement qu’il finit par obtenir.
Lola annonce les œuvres des années 90 du cinéaste
Tourné en 1985, mais sorti début 1986, Lola constitue pour Bigas Luna l’opportunité de disposer d’un budget conséquent pour donner corps à sa vision. Il peut notamment utiliser des caméras plus modernes et il en profite pour mettre à profit ce qu’il a appris aux Etats-Unis en déployant une réalisation plus aérée, plus mobile et donc également plus dynamique. Même si le long métrage a été réalisé avant Angoisse (qui clôture vraiment la période sombre du réalisateur), Lola peut être considérée comme la première œuvre véritablement solaire de son auteur. Certes, on y trouve encore des thématiques difficiles comme le poids du machisme en Espagne, ainsi que la violence faite aux femmes, mais la photographie lumineuse, ainsi que les nombreuses scènes de sexe – encore assez chastes ici – annoncent plutôt son cinéma des années 90.

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D’ailleurs, dans son traitement de l’intrigue, on peut même aller jusqu’à dire que Lola annonce le cinéma de Pedro Almodóvar de la fin des années 90. Effectivement, l’intrigue relève pour ainsi dire du pur mélodrame, mâtiné de tragédie. Certes, le tout est épicé de scènes charnelles très puissantes et d’éléments de pur suspense, avec même des relents de thriller à machination comme on en tournait beaucoup dans l’Italie des années 60-70, mais c’est finalement le destin de cette femme interprétée par Ángela Molina qui est au cœur du film.
Une œuvre qui pointe du doigt les féminicides
Etant donnée la fin réservée à l’héroïne, certains ont pu voir dans le film une condamnation de l’attitude très libérée de cette femme qui assume pleinement sa sexualité. En réalité, Bigas Luna se place avant tout dans la peau de cette femme prise entre deux hommes. D’un côté, elle aime être sous la protection de l’homme d’affaires français (solide Patrick Bauchau) qui lui offre stabilité et confort économique, même si elle semble s’ennuyer avec lui. De l’autre, elle est inexorablement attirée par son amour de jeunesse, le dangereux Féodor Atkine qui joue ici un mâle n’hésitant pas à battre comme plâtre celle qu’il dit aimer. En gros, Lola hésite entre d’un côté la raison parfois ennuyeuse et la passion dévorante qui peut la mener à sa perte.
Outre une réalisation classieuse et un dynamisme constant qui fait que l’on ne s’ennuie jamais, Lola a le grand mérite de mettre le doigt sur un phénomène qui porte désormais le nom de féminicide. Il le fait avec une certaine subtilité et sans trop se laisser aller aux provocations habituelles du réalisateur. Il y a bien quelques sous-entendus incestueux par moments et le fait que les deux amants cultivent un amour sadomasochiste prononcé, mais rien de bien méchant par rapport aux autres mets plus épicés généralement concoctés par Bigas Luna. On peut même dire que Lola est une de ses œuvres les plus sages dans ce domaine.
Une ambiance typique des années 80 qui a rencontré le succès en Espagne
On saluera en tout cas l’excellence des prestations d’Ángela Molina et de Féodor Atkine, tous deux formidables et parfaitement crédibles en amants irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, contre toute raison objective. Le film baigne dans une jolie photographie de Josep M. Civit et la musique synthétique de José Manuel Pagán enjolive le tout. Enfin, les nostalgiques des années 80 y retrouveront quelques tubes de l’époque, ainsi qu’une bande-son très proche de l’Italo-disco, alors très en vogue, y compris dans cette Espagne s’ouvrant ici clairement au reste de l’Europe (1986 est l’année de son entrée dans la C.E.E. ou Communauté Economique Européenne).
Sorti en janvier 1986 à Barcelone, puis en février à Madrid, le long métrage a connu un joli succès qui a donc remis en selle Bigas Luna, lui permettant ainsi de monter enfin son film d’horreur méta Angoisse (1987). Pourtant, malgré son succès espagnol, Lola n’a pas intéressé les distributeurs français de l’époque, le film restant donc inédit en France. Il a fallu attendre 2025 pour que l’éditeur Artus Films l’inclue dans son coffret consacré aux premières œuvres transgressives de l’artiste catalan. Une bonne surprise.
Critique de Virgile Dumez
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Bigas Luna, Ángela Molina, Féodor Atkine, Patrick Bauchau
Mots clés
Cinéma espagnol, Erotique, Mélodrame, Les histoires d’amour malheureuses au cinéma, Les féminicides au cinéma, Le sadomasochisme au cinéma
