Les Rayons et les ombres revient avec intelligence et beaucoup de nuances sur la période trouble de la collaboration en osant adopter le point de vue de ceux qui furent du mauvais côté de l’Histoire. Passionnant, car complexe.
Synopsis : Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire vraie de Jean et Corinne Luchaire, un père et sa fille pris dans l’engrenage de la collaboration.
Plongée dans la France collaborationniste
Critique : Après nous avoir bluffé avec son adaptation de Balzac Illusions perdues (2021) qui a obtenu 7 César dont celui du meilleur film – récompense largement méritée – le cinéaste Xavier Giannoli a pris tous les risques en s’engageant dans le projet titanesque de Les Rayons et les ombres (2026). Effectivement, rares sont les films qui osent revenir sur la période de l’Occupation en adoptant le point de vue d’un personnage collaborationniste. Avec un tel projet, il n’y a que des coups à recevoir et fort peu de louanges au bout du chemin.

© 2026 Curiosa Films, Waiting For Cinema, Gaumont, France 3 Cinéma, Umedia. Tous droits réservés.
Ainsi, on se souvient des polémiques qui ont fait rage à la sortie mouvementée de Lacombe Lucien (Louis Malle, 1974), œuvre pourtant sans ambiguïté vis-à-vis de la collaboration, mais qui a déclenché de tels flots de haine que son réalisateur a choisi l’exil aux Etats-Unis pour y poursuivre sa carrière. Il faut dire que le cinéaste se heurtait encore à la vague de résistancialisme qui était toujours la norme au début des années 70. Son film démontrait quant à lui que de nombreux Français ont collaboré durant la Seconde Guerre mondiale.
Le point de vue d’une jeune fille sur son père, avant tout
Avec Les Rayons et les ombres, le contexte a largement évolué. Désormais, nous savons tous que la population française a peu résisté et qu’elle a été majoritairement attentiste. Toutefois, il est toujours délicat d’évoquer la collaboration avec l’Allemagne nazie car on peut être accusé soit de noircir le portrait de ces personnes, soit d’être trop empathique. Enfin, le projet est d’autant plus casse-gueule que nous sommes à une époque de très forte polarisation politique et qu’il est désormais très difficile de faire entendre une voix plus mesurée et nuancée, ce que tente de faire Xavier Giannoli qui ne condamne pas a priori ses personnages.
Le réalisateur et son coscénariste Jacques Fieschi (brillant scénariste attaché aux œuvres majeures de Maurice Pialat et Claude Sautet, entre autres) ont eu l’extrême intelligence de prendre comme narratrice du film le personnage de Corinne Luchaire, la fille de Jean Luchaire. Starlette des années 30, celle-ci a été embarquée dans la collaboration par son paternel qu’elle admire aveuglément, comme la plupart des petites filles. Dès lors, tout le film doit être vu comme étant le juste reflet du point de vue d’une jeune femme sur les agissements de son père, et sur sa propre naïveté.
Comment se retrouver du mauvais côté de l’Histoire ?
Tout d’abord, la première heure insiste sur l’engagement à gauche de Jean Luchaire, homme de paix qui tient absolument à instaurer un dialogue avec l’Allemagne, alors qu’elle ploie sous le poids des réparations demandées avec insistance par la France revancharde. Lorsque Luchaire fait la rencontre d’Otto Abetz, le NSDAP (Parti nazi) n’est encore qu’une entité très minoritaire.

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L’amitié qui nait entre les deux hommes tient du pur amour du pacifisme et même d’un certain progressisme. Le long métrage est justement passionnant sur ce plan car il montre comment un homme aux convictions de gauche peut finalement se laisser entrainer vers une idéologie aussi opposée à ses valeurs que celle de Vichy. Rappelons que Pierre Laval est venu également de la gauche pour finir associé aux pires crimes du régime de Vichy.
Le portrait d’un profiteur de guerre
En fait, ce que montre avec un certain brio Xavier Giannoli, c’est qu’un homme peut être faillible. En ce qui concerne Jean Luchaire, il ne l’épargne absolument pas et démontre qu’il est passé à la collaboration non seulement par amitié sincère envers Otto Abetz, devenu entre temps ambassadeur du Troisième Reich à Paris, mais aussi par intérêt financier, lui qui vivait en permanence au-dessus de ses moyens. Si le portrait est plutôt positif dans la première partie du film, le personnage démontre toute son ambiguïté au fur et à mesure du récit.
Ne crachant jamais sur un passe-droit, une rémunération copieuse et des fêtes somptueuses où il peut oublier le conflit armé et sa tuberculose, le personnage est montré comme un véritable profiteur de guerre. Non seulement il participe à la propagande vichyste et allemande, mais il devient même le patron de la Corporation nationale de la presse française, ce qui lui assure un contrôle important durant cette période troublée.
Une certaine clémence vis-à-vis de Corinne Luchaire, davantage présentée comme une victime
Xavier Giannoli ne défend absolument pas le personnage qu’il montre dans toutes ses contradictions et compromissions, même s’il oublie quelques éléments qui viennent ajouter encore un peu plus de discrédit sur son nom. Cependant, il prend davantage en pitié le personnage de sa fille, l’actrice Corinne Luchaire. La starlette est découverte en 1938 par le cinéaste juif Léonide Moguy qui l’impose dans Prison sans barreaux (1938), puis dans Conflit (1938) et Je t’attendrai (1939) qui comptent parmi les meilleures œuvres du réalisateur.
Malheureusement pour elle, alors que sa carrière était en plein essor, elle découvre qu’elle est atteinte comme son père de la tuberculose et les assureurs refusent de prendre le risque d’un décès en plein tournage. Dès lors, la jeune fille se retrouve au chômage, tout en devant passer plusieurs mois en sanatorium. Désespérée, elle finit par suivre son père dans les innombrables fêtes organisées par les occupants et la presse étrangère la désigne comme la putain des nazis.
Une image saisissante de la décadence
Là, Xavier Giannoli paraît bien plus clément envers le destin tragique de cette jeune fille trop naïve qui a surtout fait une grave erreur de jeunesse en se laissant entrainer du mauvais côté de l’Histoire. D’ailleurs, comme l’indique le carton final, elle décède de sa tuberculose alors qu’elle n’a que 28 ans, après avoir été frappée d’indignité nationale pour une durée de dix ans.

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La grande force des Rayons et les ombres vient justement de son refus d’imposer un discours formaté et de laisser les faits parler d’eux-mêmes, chaque spectateur pouvant se faire son avis. En aucun cas on ne peut l’accuser d’être trop en empathie avec les collaborateurs puisque la dernière heure en montre les aspects les plus abjects, et notamment l’indécence de ces orgies décadentes à l’heure où les peuples européens souffrent le martyr. Certaines séquences rappellent notamment Les Damnés (1969) de Luchino Visconti.
Les Rayons et les ombres cherche la nuance et la complexité, par-delà les positionnements idéologiques
Certes, les trois heures et vingt minutes du film peuvent faire peur, mais elles sont au contraire un gage de complexité dans l’analyse de la situation. La gageure étant de parler de la Seconde Guerre mondiale sans montrer la moindre image du conflit armé, comme si ces élites de l’époque vivaient hors du monde et que les horreurs qui s’y déroulaient ne pouvaient aucunement les atteindre. La fin punitive vient donc rétablir la balance, sans faire l’impasse sur les dérives de l’épuration qui a frappé de manière parfois aveugle, en priorité les femmes.
Pour appuyer son propos, le cinéaste a soigné sa reconstitution historique, proposant une réalisation sobre, mais toujours juste. Il s’est également servi avec pertinence de comédiens formidables. Jean Dujardin parvient à faire ressentir toutes les ambigüités de son personnage, tandis qu’August Diehl incarne un Otto Abetz mystérieux dont on peine à percer les réels sentiments, entre amitié sincère ou manipulation mentale. Mais la grande révélation du film vient de la jeune Nastya Golubeva Carax qui se donne à fond dans le rôle de Corinne Luchaire. Elle est assurément le pivot d’un long métrage qui devrait lui ouvrir bien des portes. Elle y est vraiment extraordinaire de présence.
Grand film d’Histoire qui entend approfondir une thématique généralement binaire (bons résistants contre méchants collabos), Les Rayons et les ombres ose regarder une réalité complexe droit dans les yeux, sans succomber au moindre biais idéologique, ce qui est en soit une prouesse.
Critique de Virgile Dumez
Les sorties de la semaine du 18 mars 2026

© 2026 Curiosa Films, Waiting For Cinema, Gaumont, France 3 Cinéma, Umedia / Affiche : Couramiaud ; Laurent Luffroy (design) ; Christine Tamalet (photo). Tous droits réservés.
Biographies +
Xavier Giannoli, Jean Dujardin, August Diehl, Philippe Torreton, Anna Prochniak, Elina Löwensohn, Olivier Chantreau, Vincent Colombe, André Marcon, Nastya Golubeva Carax
Mots clés
Cinéma français, Biopic, Drame historique, La Seconde Guerre mondiale au cinéma, Les relations fille-père au cinéma, La France sous l’Occupation, Les nazis au cinéma