Œuvre poétique et crépusculaire, Les Harmonies Werckmeister appartient à cette catégorie rare des chefs d’œuvre instantanés, grâce à une puissance visuelle rarement égalée et une complexité thématique qui invite à des relectures incessantes.
Synopsis : Les habitants d’une petite ville de la plaine hongroise voient débarquer un étrange cirque itinérant. À son bord se trouvent « la plus grande baleine du monde » et un mystérieux prince. Leur présence fascine János, jeune postier et visionnaire simple, qui va assister à la montée du chaos dans sa ville, déclenchant bientôt un torrent de violence et de beauté…
Béla Tarr adapte à nouveau l’œuvre crépusculaire de László Krasznahorkai
Critique : Réalisateur confidentiel devenu plus célèbre grâce à son chef d’œuvre Le Tango de Satan (Sátántangó), trip visuel de plus de sept heures, tourné en 1994, Béla Tarr semble avoir trouvé dans l’œuvre littéraire de László Krasznahorkai une source d’inspiration correspondant parfaitement à son univers personnel. Effectivement, l’écrivain était déjà aux manettes de Sátántangó (roman de 1985) et il est aussi le créateur de La Mélancolie de la résistance (publié en 1989).
Pourtant, les deux hommes décident cette fois-ci de ne pas adapter l’intégralité du roman, mais seulement l’un de ses chapitres justement intitulé Les Harmonies Werckmeister. Leur collaboration s’avère toujours aussi fructueuse puisque le long métrage comptera à nouveau comme l’un des chefs d’œuvre du réalisateur hongrois.
Une œuvre philosophique ouverte à l’interprétation
Conçu durant trois longues années, entre 1997 et 2000, Les Harmonies Werckmeister a été notamment tourné dans la ville de Baja en Hongrie, avec un casting principal qui compte trois comédiens allemands, à savoir Lars Rudolph, Peter Fitz et Hanna Schygulla, notamment pour des raisons de coproduction avec l’Allemagne. Doté d’un script métaphorique plutôt cryptique, le long métrage est un modèle de poésie sombre et désespérée. Le réalisateur fait exprès de ne jamais préciser ni le lieu de l’action, ni l’époque. Il préfère ainsi avoir recours à des grandes idées philosophiques, liées notamment à l’harmonie universelle.

Lars Rudolph dans Les Harmonies Werckmeister de Béla Tarr © 2000 Goëss Film Airtime International Media Kft. – Von Vientinghoff Filmproduktion Gmbh – 13prods.. Tous Droits Réservés.
Ainsi, le drame commence par une scène programmatique où le héros, un jeune homme un peu simple d’esprit (excellent Lars Rudolph), organise une chorégraphie dans un bar avec les poivrots présents sur place. Cette danse s’appuie sur l’organisation des astres les uns par rapport aux autres, démontrant ainsi la croyance du personnage en une harmonie universelle qui viendrait directement de la nature – ou d’un Dieu, en fonction des croyances de chacun.
De l’harmonie universelle à l’anarchie humaine
Cependant, la suite viendra systématiquement contredire cette première séquence très poétique, magnifiée par la sublime musique de Mihály Vig, compositeur habituel du cinéaste. Ainsi, le musicien interprété par Peter Fitz déclame un long monologue où il indique que toutes les harmonies musicales théorisées par Andreas Werckmeister (1645-1706) sont en réalité une imposture et qu’il faut donc revoir toute notre compréhension de l’art musical à l’aune des connaissances actuelles.
Pendant ce temps, l’harmonie de la ville fictive est également bouleversée par l’arrivée de forains qui apportent avec eux une attraction sous la forme d’une baleine morte et conservée à l’aide de formol. Pourtant, les forains apparaissent rapidement comme des fauteurs de troubles qui brisent les vitrines des magasins, investissent un hôpital en détruisant tout sur leur passage – sublime plan séquence – et créent donc un chaos dont on ne comprendra jamais vraiment la raison. Face à eux, les personnages de notables tentent de se défendre en faisant appel notamment à l’armée. Ici, le cinéaste oppose donc les forces de l’ordre aux puissances du chaos.
L’Humanité au bord du gouffre
Au milieu de ce naufrage de l’espèce humaine qui n’est finalement capable que de destruction, la métaphorique baleine représente une forme de pureté de la Création. Pour autant, l’animal a été tué par les êtres humains, puis exploité par des marchands sans scrupule. Son œil est sans aucun doute là pour juger l’espèce humaine, force du chaos qui n’a qu’une seule peur, celle de sa finitude – comme on peut le comprendre lors de la magnifique séquence de l’hôpital. Finalement, l’innocent finira par perdre la raison face à la violence et la puissance destructrice de l’humanité et seul l’artiste pourra regarder en face la baleine morte, gisant au milieu d’une place en ruine.

Hanna Schygulla dans Les Harmonies Werckmeister de Béla Tarr © 2000 Goëss Film Airtime International Media Kft. – Von Vientinghoff Filmproduktion Gmbh – 13prods.. Tous Droits Réservés.
Bien entendu, cette analyse n’est qu’une supposition puisque Les Harmonies Werckmeister n’explique jamais rien de son propos. On sait seulement que l’idée de la baleine est venue au romancier László Krasznahorkai par un souvenir d’enfance, puisqu’il est attesté historiquement que des cirques évoluaient de villages en villages en Hongrie, durant la période soviétique, pour présenter au public local des « monstres marins ». Ce qui ne pouvait que passionner les Hongrois, peuple n’ayant pas de débouché maritime.
Les Harmonies Werckmeister, une leçon de cinéma
Outre une impressionnante richesse thématique, Les Harmonies Werckmeister est surtout une pure leçon de cinéma puisque le métrage de près de deux heures et demie n’est constitué que de 39 plans-séquences. Le cinéaste y fait preuve d’une maestria qui tient du génie pur et dur, avec des changements d’axe complexes, des cadres sans cesse mouvants et une gestion de l’espace millimétrée. Certains plans ont pris plusieurs semaines pour être conçus, puis réalisés sans accrocs. Cela se voit à l’écran puisque chaque moment relève de l’art pictural, avec un magnifique noir et blanc qui demeure d’une belle cohérence alors que Béla Tarr a épuisé cinq directeurs de la photographie successifs, à cause de ses exigences hors normes.
S’épanouissant dans une forme d’une complexité jamais ostentatoire, le drame fusille le spectateur de sa beauté crépusculaire, encore renforcée par l’emploi ponctuel, mais toujours judicieux, d’une musique terriblement mélancolique. Œuvre apocalyptique qui célèbre toutefois la beauté de l’harmonie universelle, Les Harmonies Werckmeister est à la fois un acte d’accusation radical envers une humanité vouée à l’autodestruction, mais aussi un geste artistique total qui en fait ni plus ni moins que l’un des plus beaux films des années 2000 et même de toute l’histoire du cinéma.
Comment un film peut changer votre vision du cinéma ?
Présenté au Festival de Cannes en 2000, puis à celui de Berlin en 2001, Les Harmonies Werckmeister a mis du temps à trouver un distributeur courageux en France. C’est finalement Pierre Grise Distribution qui a proposé le long métrage en salles à partir du 19 février 2003 aidé par une presse dithyrambique.
En tout cas, tous ceux qui, comme nous, ont pu découvrir le film en salles à l’époque, savent à quel point Les Harmonies Werckmeister constitue un véritable choc cinématographique, une expérience inoubliable et qui redéfinit à elle toute seule ce que l’on est en droit d’attendre du cinéma. On le doit à un artiste exigeant et singulier, le génial Béla Tarr qui vient malheureusement de nous quitter. Le septième art aura du mal à se remettre de sa disparition.
Critique de Virgile Dumez
Box-office de Les Harmonies Werckmeister
Sorti dans un seul cinéma à Paris le 19 février 2003, Les Harmonies Werckmeister réalise 109 spectateurs au cinéma le Saint-André-des-Arts pour son premier jour. Face à lui, le remake américain de Solaris de Tarkovski par Steven Soderbergh profite de 34 cinémas parisiens et La fleur du mal de Claude Chabrol est exposé dans 42 sites.
Deux ans après son passage par la Quinzaine cannoise, le désormais classique de Béla Tarr peut se targuer de critiques dithyrambiques, notamment dans la presse de culture. Le film de 2h20 glane un important bouche-à-oreille. Ainsi, à l’issue de sa programmation parisienne, le pensum contemplatif de 2h20 achève sa carrière à 3 579 spectateurs malgré sa programmation art et essai restreinte.
En France, la peinture mélancolique du grand Béla dépasse les 9 000 spectateurs, malgré une exploitation initiale dans 6 cinémas. En 2023, lors d’une reprise bénéficiant d’une restauration 4K, simultanée à la sortie d’un coffret blu-ray, Carlotta en tire encore 1 371 entrées.
Box-office de Frédéric Mignard
Les sorties de la semaine du 19 février 2003
Les sorties de la semaine du 15 novembre 2023 (reprise 4K)

© 2000 Goëss Film Airtime International Media Kft. – Von Vientinghoff Filmproduktion Gmbh – 13prods.. Tous Droits Réservés. Affiche © DR Coll. La Cinémathèque française – Adaptation 2023 : L’Etoile Graphique. All Rights Reserved.
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Béla Tarr, Hanna Schygulla, János Derzsi, Mihály Kormos, Lars Rudolph, Peter Fitz