Satire mordante d’une Espagne en pleine transition, Caniche est une œuvre dérangeante qui assimile humains et animaux dans un même délire pulsionnel. A réserver à un public averti.
Synopsis : Angel et sa sœur Eloisa vivent dans une grande maison héritée d’une vieille tante récemment décédée. Petit à petit, une étrange relation se met en place entre eux deux et Dani, un caniche un peu trop présent…
Bigas Luna, toujours dans la provocation
Critique : Bigas Luna ne connaît pas encore les bons résultats obtenus au box-office espagnol par Bilbao (1978) lorsqu’il démarre la conception de Caniche (1979). Il choisit de s’inspirer d’une anecdote personnelle racontée par le peintre surréaliste Salvador Dalí pour écrire le pitch de ce nouveau film, toujours très provocateur. Ensuite, il en suggère l’idée à son producteur habituel Pepón Coromina qui choisit de le suivre à nouveau dans l’aventure.
D’ailleurs, Bigas Luna va retrouver ici une grande partie de son équipe de Bilbao. Ainsi, il offre à nouveau le rôle principal masculin à son ami Àngel Jové, tandis que celle qui incarne sa sœur dans le film n’est autre que Consol Tura, la compagne du réalisateur. A eux trois, ils prennent quelques semaines pour construire le scénario du film et développer ainsi les personnages de cet étrange triangle amoureux entre un homme, sa sœur et son caniche.
Un homme, sa sœur, un caniche, plusieurs possibilités…
Avec la même volonté de choquer, Bigas Luna continue à arpenter les terres d’un cinéma trash lié au relâchement de la censure durant la période de transition démocratique faisant suite à la dictature de Franco. Dans Caniche, il aborde donc l’inceste, mais aussi la zoophilie – même si ce n’est pas le premier puisque Eloy de la Iglesia avait déjà tourné La Criatura en 1977 – avec un sens de la dérision certain. Toutefois, comme pour Bilbao, le réalisateur aime mettre le spectateur mal à l’aise en tournant l’ensemble avec un apparent sérieux.

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Il utilise pour cela un thème musical récurrent, cette fois-ci de Béla Bartók, qui contribue à créer une ambiance dérangeante. Cette fois-ci, il dispose de moyens supplémentaires et peut réaliser le film en 35mm, lui octroyant une esthétique plus professionnelle et donc moins underground. Si le public s’est beaucoup focalisé sur les deux ou trois scènes choquantes de zoophilie, il faut aller plus loin pour voir en Caniche une analyse bien plus intéressante du bouleversement que connaît alors la société espagnole.
Une métaphore du passage de la dictature à la liberté
Ainsi, lorsqu’au début du film, les deux frère et sœur vivent dans une propriété pauvre et mal tenue en l’attente d’un héritage de leur vieille tante mourante, leur espace confiné peut apparaître comme une métaphore à peine voilée de l’Espagne franquiste, un pays replié sur lui-même et qui masque derrière les murs de leurs maisons des secrets peu avouables. A partir du moment où la vieille tante décède, les deux frangins peuvent enfin habiter une maison cossue, pleine d’objets modernes. Il s’agit ici de l’Espagne de la transition démocratique, entièrement gagnée par le consumérisme et le capitalisme qui déferlent d’un coup sur le pays. Dès lors, la petite harmonie qui existait au sein du triangle amoureux se trouve déséquilibrée, et le drame ne peut qu’intervenir.
L’autre originalité du film est d’avoir humanisé les animaux et notamment le petit caniche Dani (qui a même le droit à un nom d’être humain au générique, à savoir Linda Pérez Gallardo, trait d’humour caractéristique du cinéaste). Finalement, c’est bien ce petit toutou qui est le héros du long métrage, tandis que ses maîtres se comportent avec lui comme des êtres pervers et sans aucune morale. Eux-mêmes finiront comme des animaux, dévorés par leurs pulsions incestueuses, tandis que le petit chien, lui, connaîtra enfin la liberté, à l’image du peuple espagnol.
Tourné avec davantage de professionnalisme que ses films précédents, Caniche multiplie encore les gros plans désagréables afin de créer une proximité embarrassante avec des êtres immondes. Il est en cela un bon exemple d’un cinéma décidément misanthrope. On signalera la belle prestation des deux acteurs principaux, Àngel Jové dans un emploi similaire à celui de Bilbao, et Consol Tura, parfaite en manipulatrice incapable d’assumer ses véritables sentiments envers son frangin.
Un passage par Cannes et Avoriaz, mais sans sortie française à la clé
Sorti en Espagne au mois de juin 1979, après le petit succès de Bilbao, Caniche n’a pas connu le même sort. Certes, il est resté longtemps à l’affiche de quelques cinémas d’art et essai, mais le cumul des entrées fut assez négligeable. Pourtant, le métrage trash a été à nouveau sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 1979 à l’image de son prédécesseur, preuve de l’intérêt suscité par le cinéaste alors débutant.
Par la suite, il a été présenté en compétition au Festival d’Avoriaz 1980 sans recevoir le moindre prix. Cela sera sa seule apparition sur le territoire français puisque le métrage n’a pas trouvé de distributeur chez nous. Comme prix de consolation, Caniche a tout de même reçu le Prix de l’Âge d’or 1981 en Belgique et deux prix récompensant Bigas Luna au Fantasporto de 1983. Désormais, le métrage est disponible dans une très bonne copie au sein du coffret consacré aux premiers films de Bigas Luna par Artus Films.
Critique de Virgile Dumez
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Bigas Luna, Àngel Jové, Consol Tura
Mots clés
Cinéma espagnol, Trash, L’inceste au cinéma, La zoophilie au cinéma, Les chiens au cinéma, Festival de Cannes 1979, Festival d’Avoriaz 1980, Artus Films
